Un éloignement, de Frédéric Fiolof

Un homme, le narrateur, rencontre à Bobigny, à trois cent mètres de l’immeuble où il habite, un SDF qui « pour l’administration […] ne s’appelle pas Rachid mais X. Il n’est personne. Seulement X dit Rachid T » (Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 23). Le jeune homme n’a plus de papiers, il est « en situation irrégulière », il n’a « pas de famille, pas de ressources, pas de réseau », et « il veut rentrer en Algérie ». Cela fait dix ans qu’il est arrivé en France. Mais s’agit-il vraiment de rencontre, quand l’homme qui veut aider se heurte au creux du silence de l’autre ? Le premier semble savoir, et disposer de toutes les langues (le français affectif pour créer du lien et le français administratif nécessaire aux démarches, aux formulaires, aux rendez-vous avec les services sociaux, les avocats, aux visites en centre de rétention), alors que le second semble subir, semble aussi démuni qu’il est dépossédé… mais pas de sa présence, qui ne saute pas aux yeux mais qui est pourtant réelle, et le nouveau livre de Frédéric Fiolof, Un éloignement, réussit le tour de force de faire sortir Rachid de l’invisibilité où il a été relégué, tout en dépeignant avec précision l’opacité de ce dernier, autour de laquelle le narrateur tourne sans parvenir à entrer – peut-être parce qu’il est dans « le temps plein » (p. 92) et orienté vers l’avenir (voulant, croyant aider le jeune à s’en sortir), alors que Rachid est enfermé dans l’étroite coquille d’un passé inexprimable et d’un présent peau de chagrin dans lequel il tourne en rond jusqu’à l’immobilité et l’effacement, « le temps de Rachid » (p. 93). 

Est-ce que ça rêve encore sous sa carapace ? 

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 93

Malgré cette opacité, Fiolof parvient à dresser un portrait convaincant de Rachid, par petites touches impressionnistes, à partir du peu de pièces d’un puzzle lacunaire qu’il a sous les yeux et qu’il découvre au fur et à mesure : « Rachid sourit, il aime les dattes. […] Il me dit : un jour, j’ai vu la mer, c’était bien. » (p. 25) Il porte un « gros sac », le blouson que Maria lui a trouvé, et toujours le même bonnet. Il est doux, il sourit, porte la main à son cœur pour dire merci.

 Les heures coulent. Le temps est une glu et Rachid n’attend rien.

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 31

Frédéric Fiolof, l’auteur des magnifiques romans La magie dans les villes et de Finir les restes, nous revient avec un texte grave et profond qui montre comment il continue à creuser ce « domaine inexploré » dont parlait Thomas Bernhard (Ténèbres , éditions Maurice Nadeau, 1986) : un abandon, une désertion de toutes parts, un état d’écrasement dans lequel on finit par se taire car on a l’impression que les mots, trop empreints de violence et de fausseté, sont devenus inutiles, des voies sans issue, puisque qu’ils peinent désormais à traduire ce qu’il est advenu et ce qu’il reste de soi. C’est ce qui se passe quand, exilé de son pays, on a perdu sa maison, ce prolongement de soi, puis, exilé de soi pendant trop longtemps, on a perdu sa langue, et l’accès à son passé, à sa mémoire. Certes, on peut renaître en apprenant une autre langue, mais même si le narrateur et son protégé communiquent, on n’est pas certain qu’ils se comprennent vraiment. Parlent-ils vraiment la même langue ? On se rend compte que Rachid ne comprend toujours pas tout et qu’il a probablement perdu la langue du lien, cette capacité à se raconter, à se laisser voir. 

Il n’a pas pris la parole lorsqu’on lui a demandé s’il souhaitait ajouter quelque chose.

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 102

Tout en essayant de bâtir avec des mots « faits de rien et bons à rien » (T. Bernhard) une œuvre qui résiste contre la résignation, Frédéric Fiolof expose la violence faite au corps parlant de Rachid, la perte de l’accès à sa langue, son deuil intérieur, invisible, le mutisme et la solitude qui en découlent. Il explore à la fois la vulnérabilité absolue, mais aussi la force du survivant, pour qui le mutisme peut servir de semblant d’armure.

Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. Peut-être a-t-il trouvé son espace intérieur, après toutes ces années, une certaine zone d’indifférence. Un lieu de confort fragile où se ternir, envers et contre tout. Un lieu pareil à la querencia du taureau de combat, ce cercle invisible, dans l’arène nue, vers lequel l’animal reflue et se sent chez lui alors qu’il ne le protège de rien.

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 31

Les langues perdues laissent des creux, et ces creux ont la forme de ce qui doit être dit. L’humanité du narrateur du livre de Frédéric Fiolof nous permet de prendre conscience de l’extrême gravité et complexité de la situation de Rachid et de tant d’autres comme lui, et fournit peut-être des pistes pour réparer les manquements, même si l’on peut se demander dans quelle mesure on peut aider quelqu’un sans partager sa langue, et par « langue », nous ne voulons pas dire « code linguistique », mais langue privée, une langue qui reflète sa façon de voir le monde, et la seule capable de le raconter. 

Son ombre, elle aussi a disparu du paysage. Une évaporation tranquille.

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 92

Ce livre ne cherche pas à remplir le silence de Rachid avec des mots (trop de livres se prétendant « humanistes » l’ont fait), il fait le constat d’une certaine impuissance, et peut-être aussi de l’échec de la langue de la bienveillance, de la bonne volonté, du bon sens et de l’efficacité. Un éloignement pousse à réfléchir sur ce qui peut naître de cet échec, et à se poser des questions importantes. C’est un livre lucide sur le creux que laissent les langues évaporées dans le « pays amer » (p. 115)  du narrateur.

Peut-on aider quelqu’un dont on ne partage pas le monde ? Par exemple, quelqu’un qui a dormi le ventre vide dans la rue en hiver a un monde sensoriel qui est inaccessible et inconnu aux personnes qui n’ont pas vécu cette expérience, expérience qui comporte des vérités et une réalité physique qui modifient à la fois la perception du réel et l’usage de la langue (raconter certaines choses, c’est les rendre réelles de façon insupportable). La volonté d’aider nous entraîne à croire que l’on comprend ce dont l’autre a besoin, alors qu’on ne sait pas que l’autre a déjà été trahi par des institutions qui sont censées être ses alliées. « Franchement, je ne comprends pas ! Il a vraiment un problème, ce gars ! », s’emporte Younès (p. 105).  

La fusion est-elle possible ? Dans la mesure où l’expérience du jeune SDF échappe véritablement à la compréhension de l’homme qui aide (et croit partager progressivement son univers, alors qu’il « vi[t] dans un autre monde que le sien », p. 108), à cause d’une frontière irréductible et infranchissable, qui fait que les deux resteront séparés, même au sein de la rencontre et de tout ce qui s’y passe. Le narrateur a-t-il échoué à aider Rachid du fait qu’il n’est pas vraiment parvenu à pénétrer son silence ? Il a certainement réussi à nous faire ressentir la démence de cette situation dans laquelle le monde d’un homme se rétrécit irrémédiablement à cause de ce qui excède le langage – et cet indicible n’est pas fait uniquement de violence administrative et sociale (« on ne signale pas la « disparition » d’un homme en situation irrégulière », p. 109), mais aussi de ce qui est invisible : la violence de ce qui a brisé la langue de l’intérieur et la hante. Un éloignement n’éclaire pas ces zones d’ombre, il ne les remplit pas de bla-bla, il se contente de les imprimer en négatif dans les pensées du lecteur, et sa langue sobre et gracieuse parvient à les élever en mystère – n’est-ce pas ce qui fait la vraie littérature ?

Un jour j’ai découvert [sa signature] au bas d’un document administratif que j’avais dû remettre à son avocate. Une sorte de spirale étirée qui donne l’impression d’avoir été tracée rapidement, presque avec agilité. Pas de lettre ni de nom décelable, juste ce tourbillon qui se referme sur lui-même.

Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 2026, p. 93

(Sabine Huynh, 22 avril 2026) 

Frédéric Fiolof est aussi l’auteur de La magie dans les villes et de Finir les restes, dont on peut lire la recension de Sabine Huynh dans la revue Diacritik.

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