Le désespoir a mille paires de jambes

Roman écrit avec le soutien d’une bourse de création du Centre National du Livre pour les éditions Maurice Nadeau – Lettres Nouvelles, collection « À Vif », dirigée par Delphine Chaume. Parution prévue pour le 2 octobre 2026.

Le désespoir a mille paires de jambes (éditions Maurice Nadeau, coll. « À Vif », octobre 2026) – couverture provisoire (essai) avec un dessin d’Anne Gorouben (de la série « Vies de chiens », 2026.)

Présentation

Sdé-Shalva est une communauté rurale fictive et idyllique. Un jour, des hommes y sont venus et ont tout détruit.

Kimmelle, une chienne, est la seule rescapée du massacre. Elle a perdu sa famille – Éliana, douze ans, son père Aviv, sa belle-mère Orna. Elle a perdu ses amis animaux, son village, son monde. Deux semaines après les faits, un chien de sauvetage la retrouve dans un fourré, entre la vie et la mort.

Le désespoir a mille paires de jambes est le monologue intérieur de Kimmelle au moment où elle émerge de l’inconscience. Un texte bref, qui contient beaucoup de questions et un seul point final, tout à la fin. Une longue phrase traversée de paragraphes courts, de versets, de poèmes en vers libres.

Pour porter ce monologue, Sabine Huynh a inventé une langue singulière, dont le registre va du familier au lyrique, en passant par le tragique et le biblique. Une langue à la mesure d’une chienne nourrie de documentaires, de livres pour enfants, des Psaumes et de mythologie grecque. Une langue forgée pour dire l’indicible.

Le titre est emprunté à Ghérasim Luca (« le désespoir a quatre paires de jambes », Héros-Limite) et transformé : mille paires, pour l’ampleur du désastre, et pour les mille prières que Kimmelle adresse au ciel en courant.

Le roman est structuré en cinq parties, dont les titres sont tous des extraits des citations en exergue.

Il parle du témoignage impossible, de la barbarie des hommes, de la bonté des animaux, de l’absence de Dieu, de la foi et de l’espoir malgré tout, et de l’amour inconditionnel. Il a été écrit en pensant au 7 octobre 2023 et à l’Holocauste, mais sans jamais nommer aucune année, aucun pays. Ce n’est pas un livre politique. C’est un livre sur ce que les mots peuvent et ne peuvent pas porter.

Bio de Sabine Huynh

Sabine Huynh est née en 1972 à Saïgon. Elle a grandi en France et a vécu en Angleterre, aux États-Unis, au Canada et au Proche-Orient. Poète, romancière et traductrice littéraire, elle est l’autrice d’une quinzaine de livres et d’une trentaine de traductions, principalement de poésie et de littérature autobiographique.

Son précédent roman, Elvis à la radio (Maurice Nadeau, 2022), a reçu le Prix Jean-Jacques Rousseau de l’autobiographie 2023 et le Prix « Des racines et des mots » de la littérature de l’exil 2023. Sa traduction de République sourde d’Ilya Kaminsky (Christian Bourgois, 2022) a obtenu le Prix Alain Bosquet de poésie 2022. Le désespoir a mille paires de jambes est son troisième roman.

25 des textes qui ont accompagné l’écriture du roman

(Chaque vendredi, à partir du 10 avril 2026, découvrez l’un des textes compagnons du roman Le désespoir a mille paires de jambes.)

1. Les recherches d’un chien, de Franz Kafka

Combien ma vie a changé et combien, au fond, elle n’a pas changé du tout !

(traduction de Jean Carrive)

C’est l’un des derniers grands textes de Kafka, écrit en 1922, inachevé à sa mort. Un chien philosophe se demande d’où vient la nourriture, ce qu’est la musique, pourquoi les chiens ne parlent pas entre eux de ce qui compte vraiment. Aveuglement collectif, trauma enfoui, incompréhension, et ce que savent les chiens que les humains ne peuvent ou ne veulent pas formuler… Pour mon roman, j’avais besoin de créer une voix singulière, à la fois parce que la narratrice est une chienne (elle s’appelle Kimmelle), et parce qu’elle est rescapée d’un massacre. Ainsi, mon texte est le monologue d’un témoin de l’indicible et de l’inconcevable, mais ce témoin étant un chien, il ne peut pas parler. J’ai trouvé fascinant dans ce texte de Kafka la façon dont le chien tente d’expliquer le monde par une logique qui lui est propre, pour mieux en saisir l’absurdité ou la tragédie.

2. En attendant Godot, de Samuel Beckett (Les Éditions de Minuit, 1952)

Silence.
VLADIMIR (froissé, froidement). — Peut-on savoir où monsieur a passé la nuit ?
ESTRAGON. — Dans un fossé.
VLADIMIR (épaté). — Un fossé ! Où ça ?
ESTRAGON (sans geste). — Par là.
VLADIMIR. — Et on ne t’a pas battu ?
ESTRAGON. — Si… Pas trop.
VLADIMIR. — Toujours les mêmes ?
ESTRAGON. — Les mêmes ? Je ne sais pas.
Silence.

Cette citation est en exergue de la première partie de mon roman (qui comporte cinq parties, dont les titres sont tous des extraits des citations en exergue). En attendant Godot est une pièce de théâtre que Samuel Beckett a écrite en 1948-1949 et publiée en 1952. Ses deux actes touchent au vide de l’attente, à l’absence de sens, au temps cyclique et à l’absurdité du mal.Dans mon roman, Kimmelle, la narratrice, une chienne rescapée d’un massacre, attend auprès d’une femme prénommée Sarah le retour de la fille de celle-ci, Éliana, âgée de douze ans et enlevée le jour du massacre par les « non-hommes » qui ont assassiné toute leur famille. Le chien est, par essence, l’animal de l’attente et de la loyauté. Comme les vagabonds de la pièce de Beckett, Kimmelle et Sarah sont prisonnières d’un temps suspendu et l’attente est le dernier fil qui les relie encore à l’humanité et à l’espoir. Face à l’horreur et à l’indicible, le langage et la logique s’effondrent. L’attente de Godot, et d’Éliana, est la seule réponse « logique » à une situation qui ne l’est pas. Elle est une action en soi, la seule parade contre le néant laissé par le massacre.

Un autre texte de Beckett a été très important pour moi pendant l’écriture de ce roman : Comment c’est (1961). J’ai été fort impressionnée par ce monologue dense et sans ponctuation qui montre un homme se traînant sans fin dans la boue. En le lisant, j’y ai vu Kimmelle courant de cachette en cachette dans son village en ruine, ses flancs calcinés et criblés de shrapnels. On peut dire que Beckett m’a soufflé le ton de cette partie du monologue de Kimmelle dans lequel elle ne sait plus qui elle est ni pourquoi elle court, puisque tout le monde est mort.

Bonus : en 1951, Maurice Nadeau a publié dans le journal Combat un article fondateur intitulé « Samuel Beckett ou : En avant, vers nulle part », qui constitue la première critique majeure du roman Molloy. En 1953, il a consacré une analyse marquante à L’Innommable dans sa revue Les Lettres Nouvelles, ce qui lui a valu une lettre de remerciement touchante de Beckett, alors encore peu connu. Maurice Nadeau a souvent confié que ne pas avoir édité les livres de Beckett était son plus grand regret professionnel. Il a eu les manuscrits entre les mains avant Jérôme Lindon (Éditions de Minuit), mais n’a pas osé les publier à l’époque par « timidité ou manque d’argent ». Malgré cela, les deux hommes sont restés proches. Beckett lui a d’ailleurs dédicacé un exemplaire original d’En attendant Godot en 1952 avec une mention chaleureuse : « À Maurice Nadeau / Samuel Beckett / Paris, oct. 52 »

3. État de veille, de Robert Desnos (1943)

Âgé de cent mille ans, j’aurais encore la force

De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.

Desnos a écrit ce recueil de poèmes dans l’ombre de l’Occupation, au sein d’une temporalité suspendue, faite d’attente et de menace. Il y pratique une vigilance du langage : rester éveillé, nommer, résister, quand le monde sombre. Le recueil est marqué par l’absence, le manque et l’insomnie. Le livre sort en 1943, et en février 1944 Desnos est arrêté par la Gestapo pour ses activités de résistant. Mon roman est aussi un livre de veille : Éliana, douze ans, a été kidnappée de son village le jour de l’assassinat de son père et de sa belle-mère. Sa chienne, Kimmelle, la seule rescapée du grand massacre (et la seule narratrice du texte), imagine qu’elle ira vivre en ville avec Sarah, la mère d’Éliana, et qu’ensemble elles attendront le retour de cette dernière, dans un entre-deux insoutenable, car sans deuil consommé. Mais Kimmelle veillera à ce que Sarah ne perde pas espoir.

4. La Bible, la Torah, les Psaumes

Écoute, ô mon peuple, mon enseignement, prête l’oreille aux paroles de ma bouche. J’ouvre les lèvres pour des sentences poétiques, j’énonce des aphorismes venant des temps anciens. Ce que nous connaissons pour l’avoir entendu, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le laissons pas ignorer à leurs descendants.

Le Livre des Psaumes, 78:1-4, éditions Sinaï, 2007.

Pendant l’écriture de ce roman, la Bible et les Psaumes ont été des compagnons constants. Non pour ce qu’ils enseignent, mais pour ce qu’ils font à la langue : cette façon d’adresser une parole à ce qui ne répond pas, de se lamenter sans honte, de nommer la douleur avec une précision qui n’exclut pas le souffle. Dans les Psaumes, quelque chose crie. Quelque chose supplie et attend. Il m’a semblé que Kimmelle, la chienne qui dans son monologue intérieur revient sur ce qu’elle a vécu, connaissait cela – cette adresse au vide, cette fidélité incompréhensible malgré tout. Les Psaumes m’ont donné une voix pour elle : ancienne, inconsolée, et malgré tout vivante.

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