
C’est ainsi, les images du passé nous parviennent avec la charge de ce qui a suivi.
Carole Zalberg, La branche argentine (Le Soir Venu. 2025, p. 13)
Marie Zalman a toujours été attirée par l’Argentine sans bien savoir pourquoi. Un soir, son cousin Bruno lui envoie une vieille photographie – “une large fratrie pose, donc, avec des instruments à cordes” *, des ancêtres polonais, un “orchestre de fantômes”.
“Une bulle a éclaté dans ses profondeurs. Sa remontée, Marie le sent, ne sera pas sans effet”, d’autant plus qu’avec cette photographie arrive une révélation : une branche de la famille Zalman a traversé l’Atlantique pendant la Deuxième Guerre mondiale pour échapper à “la gueule du monstre”, fuir les persécutions – ils étaient juifs – et se réfugier en Argentine.
Marie a l’impression de se noyer. Nous sommes au lendemain du 7-octobre ; “C’est l’automne le plus triste de ma vie, avait-elle écrit dans son journal”. De plus, Jo, son père, entre en maison de retraite. Marie a perdu tout repère. Ce qui va la sauver, c’est de remonter le temps jusqu’à Ella, cette lointaine aïeule qui “est partie pour les Amériques dans les années quarante” et qui, en traversant l’Atlantique accompagnée par “les morts, la menace et la perte”, les yeux tournés vers la prochaine escale, espérait que son amour, son époux Maurice, la rejoindrait.
Un lieu se dessine, qui n’existe sans doute nulle part, où Ella installe ses espoirs et ses peurs, aménage des contours comme on établit un plan.
Carole Zalberg, La branche argentine (Le Soir Venu. 2025, p. 73)
La branche argentine, de Carole Zalberg (éditions Le Soir Venu, 2025), qui semble-t-il s’incarne dans le personnage de Marie Zalman, alterne entre l’année 2024 et l’année 1942-1943, entre la France, l’Argentine et la Corse, entre Paris, la mer et Buenos Aires, entre ce qui (s’)est tu et ce qu’on tente de retrouver – tandis que le père de Marie, perdant la mémoire, devient peu à peu “une porte close”. C’est un livre sur ce qui disparaît et sur ce qui résiste à la disparition. À travers une fresque captivante et des histoires familiales compliquées parce que trouées par les guerres et les exils, son autrice, “toujours en quête de signes”, crée, en habitant dans le passé de son père le temps d’un roman, un rempart contre l’oubli.
À elle seule, elle est une pousse épargnée d’un arbre gigantesque. Pas seulement celui dont elle est directement issue mais le spécimen aux ramifications infinies qui représente un monde saccagé. Il lui faut, pour désirer un avenir malgré le poids des morts et des disparus, se charger de mille autres vies que la sienne.
Carole Zalberg, La branche argentine (Le Soir Venu. 2025, p. 74)
Malgré la complexité de ce projet de reconstitution d’un puzzle aux pièces éparpillées sur plusieurs continents, Carole Zalberg parvient sans faillir à faire tenir ensemble dans le même livre des époques, des lieux, des cultures et des sensibilités différentes sans que rien ne craque. Au-delà du patient “travail de collecte et d’invention”, elle réussit quelque chose de plus délicat encore : incorporer en douceur au texte (comme on incorpore à la pâte d’un gâteau des blancs battus en neige) la fragilité de son père – ses pertes de repères, sa mémoire qui s’efface –, et avec la même pudeur qu’elle montre la « béance » d’Ella, consumée par l’absence. Les intermèdes consacrés au père et à sa vulnérabilité et ses absences croissantes sont parmi les plus touchants du livre.
Le voir nous suivre du regard jusqu’à ce que nous disparaissions dans l’ascenseur est une petite torture. S’incarne dans sa silouhette toute ramassée mais aussi droite que possible ce qui subsiste de son savoir-vivre et de sa fierté. Le soulagement, sans doute aussi, quand il se retrouve à nouveau seul, de ne plus être confronté à la somme considérable de ce qu’il ne comprend pas, de ne plus avoir à faire semblant d’appartenir encore au même monde que nous.
Carole Zalberg, La branche argentine (Le Soir Venu. 2025, p. 84-85)
Quiconque est habitué à la plume de Carole Zalberg sait qu’avec elle l’émotion n’est jamais forcée : pas d’effets, pas de pathos, et pourtant on est atteint. Dans les phrases denses de ce récit qui traverse les générations, chaque mot porte, chaque silence résonne, le ton est toujours juste et rien n’est laissé au hasard. Et c’est cette maîtrise de la langue – à la fois sobre, précise, évocatrice et ciselée à l’extrême – qui fait que l’on peut passer d’un continent à l’autre, d’un siècle à l’autre, d’un paquebot à un “radeau fragile et chahuté”, d’Auschwitz aux massacres du 7-octobre en Israël, du journal de Marie en 2024 aux rues de Buenos Aires en 1942, des lettres aux courriels en passant par les SMS et les messages WhatsApp, du récit aux questions existentielles sans jamais perdre pied, parce que le souffle romanesque est là, constant, puissant.
Rien n’est appuyé, rien n’est superflu. Et pourtant tout résonne — les odeurs, les visages, les deuils enfouis, les amours perdus. On referme ce roman d’une richesse et d’une générosité infinies comme on enlève un foulard en soie qu’on aurait porté longtemps : avec la sensation qu’il a légué sa douceur à la peau.
(Sabine Huynh, 2 mai 2026)
*Toutes les citations entre guillemets sont extraites de La branche argentine.
*
*
Pour lire d’autres notes de lecture, rendez-vous ici.
