Narcoses, de Madara Gruntmane

Une fille, une « darling girl », chérie, un peu trop ou pas assez (c’est peut-être la même chose au fond, quand la personne dont on dépend pour se nourrir est aussi celle qui inflige les sévices), âgée de onze ans, de quinze ou seize ans, d’une vingtaine d’années, une jeune fille, une mère, un bébé, une fille-mère… On ne sait plus qui est la fille qui est la mère dans Narcoses, le premier recueil de Madara Gruntmane, aux poèmes vertigineux sur la vie brutale, sa violence qui met tout sens dessus dessous, à en perdre le nord… et pourtant on ne peut avoir plus froid que dans certains des récits en vers de Narcoses : Madara Gruntmane maîtrise l’art de la cascade de vers lapidaires qui décapent l’âme. Ses textes nous emmènent dans des contrées glaciales qui dépassent l’entendement, tout en sentant le graillon, la sueur et le pain fait maison. D’ailleurs, on n’y bouffe que du pain (des pains) maison du matin au soir, jusqu’à l’aliénation.

Dans Narcoses il arrive des horreurs aux femmes, aux filles, aux corps féminins, qui se retrouvent souvent à l’hôpital, par la faute des hommes. Mais même souillées, avec « des amas de cendres collés à leurs cils », « des rivières noires » coulant sur leurs joues, et leur corps disloqué d’avoir été possédé de force, elles restent femmes, et le sordide ne parviendra pas à étouffer leur flamme et la musique vitale qui sourd dans leurs doigts brûlants de rameuses éternelles.

Les poèmes de Narcoses font éprouver les rudes saccades de la vie qui mettent à terre : ils sont des coups de poing en vers. Comme Rimbaud avant elle, Madara Gruntmane a su soutirer au « trémolo » sinistre et « bloqué » d’existences fragiles et amères une musique non conventionnelle qui est parvenue à en calmer la trépidation, et à donner du sens (formellement) aux événements innommables qui ont presque tué. « Je veux vraiment vivre cette fois-ci », dit-elle. « Si ça fait mal », lui répond le chirurgien, « c’est parce que tu es en vie. »

Avec Narcoses, Madara Gruntmane parvient à transformer les hoquets du staccato de la vie en un souffle continu, un beau legato, et dans ses poèmes, si courageux, si honnêtes et si ouverts qu’ils font mal, la lutte éperdue pour la survie s’est mue en une série de mouvements fluides, portés par des pieds libres qui glissent en « chaussons de danse tricotés » sur un parquet enfin propre, dans un igloo où il fait chaud.

La traduction anglaise de Narcoses du letton a été effectuée par Mārta Ziemelis et Richard O’Brien, elle est parue aux éditions Parthian Book en 2019.
Narcoses, et Drunk Daddy’s Girl, le deuxième livre de Madara Gruntmane, sont les deux recueils de poèmes dont la lecture m’a le plus touchée et impressionnée en ce premier semestre 2025.

(Sabine Huynh, 4 mai 2025)

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