
Qui est cette Drunk Daddy’s Girl ? Fille à papa ivre, fille de père ivrogne, ou peut-être les deux ? Il “buvait trop”, “elle noie ses émotions dans la boisson”. La cure de désintox n’est pas loin. La beauté non plus, mais jamais là où l’on s’attend à la trouver. Valises, bus, trains, avions, lits vides… La solitude la pousse à enfiler de grosses chaussettes en laine en plein mois de juin. Elle a froid et dort la fenêtre ouverte. Elle a chaud et rêve de ramer dans une mer qui “bout à moins 18”. Elle est trop grosse puis trop maigre, elle boit de la bière car le vin est trop cher, elle arrête de manger tout un été, sa mère ne la reconnaît pas.
Drunk Daddy’s Girl (Dzērājmeitiņa), trad. : Sabine Huynh.
J’enfile des chaussettes en laine un matin de juin
je ne sais pas qui les a tricotées
je suis perdue
personne pour me réchauffer
par la fenêtre je vois mon voisin
qui fait démarrer sa Lada
sa tête déformée à la naissance
il va peut-être à la pêche
qui sait
il va peut-être écouter les fauvettes et les hirondelles
qui sait
je sais
que les oiseaux s’en fichent royalement
de moi
ou de toi
ou de mon voisin
ils volent
et se moquent
du rêve humain
d’avoir des ailes
le voisin
à la tête déformée
est beau
Comme la Suzanne chantée par Leonard Cohen, cette Drunk Daddy’s Girl au grand cœur est à moitié folle et elle t’emmène chez elle au bord de l’eau. Elle ne saurait vivre loin de l’eau. Elle s’endort au son du ressac et fait des songes étranges où se mêlent le désir et les souvenirs. Vêtue d’une robe jonquille, elle aspire à l’amour, à rester mouillée pour toujours.
Drunk Daddy’s Girl (Dzērājmeitiņa), trad. : Sabine Huynh.
J’ai marre
des trajets en taxi
des baisers hypocrites de la femme de Moscou
des étreintes tièdes durant lesquelles mon nez se cogne
aux épaules des gens
rien n’a ton odeur rien n’a ton goût
ma langue me trompe
en suçant des saveurs tout juste acquises
dans ma tête quelqu’un parle
à l’envers
tnemom nu iom ed xueruoma sios
Drunk Daddy’s Girl a treize ans tout comme elle en a mille, elle l’a échappé belle et elle le sait. Elle est comme un brasier qui renferme un petit stalactite. Elle est un paradoxe truculent qui sait qu’une seule lettre différencie lovely de lonely, vie de nie, croire et douter.
Drunk Daddy’s Girl est un recueil étonnant qui exsude une liqueur sucrée de sueur, de sève et de larmes : Madara Gruntmane écrit comme une sorcière compose des charmes puissants, ou une musicienne des morceaux à l’intranquillité enivrante. Ce deuxième recueil donne sacrément envie de lire le premier, Narcoses.
Drunk Daddy’s Girl (Dzērājmeitiņa) a été traduit du letton vers l’anglais par Mārta Ziemele et Richard O’Brien et publié par Poetry London Editions en 2024.
(Sabine Huynh, 30 avril 2025)
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