Pour Philippe Rahmy

Prémilinaire

Aujourd’hui, cela fait trois ans que mon grand ami Philippe, mon cousin Phil de la Feier adoré, est parti pour une destination inconnue. Hier, notre ami commun David Collin l’a rejoint dans cette traversée. David a eu 52 ans le 18 août. Philippe en aurait eu 55 le 5 juin dernier.

Il me reste des lettres de Philippe, ainsi que ses livres, mais aussi des choses qu’il avait laissées chez moi, en attendant de revenir à Tel Aviv : des documents, des livres, des crèmes diverses (solaires et anti-douleurs), et des affaires de son chat Œdipe. Quelques mois avant sa mort, j’ai fait du rangement et demandé à Philippe ce qu’il aimerait que je fasse de ce fourbi. Œdipe étant parti, il m’a demandé de ne conserver que les livres, que Tanja et lui avaient mis dans un sac provenant d’une boutique de vêtements importés d’Inde, qui était à deux pas d’où ils vivaient à Tel Aviv et qui n’existe plus aujourd’hui, boutique d’où venaient leurs écharpes, à Tanja et lui. J’ai gardé les livres, des prospectus de voyage, une brosse à cheveux et un savon détachant. Puis Philippe est mort. Pendant trois mois j’ai laissé le sac à mes pieds, sous mon bureau. Je n’arrivais pas à le toucher. Puis je l’ai sorti, j’ai jeté la brosse et les prospectus, placé le savon sur ma machine à laver et les livres sur mon bureau.

Philippe et moi nous sommes écrit presque 300 lettres de 2013 à octobre 2017. Nous nous écrivions parfois plusieurs fois par jour. Nous avions parlé parlé de passer Noël 2017 ensemble. Dans sa dernière lettre, datée du 25 septembre 2017, cinq jours avant sa mort, il m’écrit : « Ici, nous allons bien, chère cousine, à mi-chemin de la résidence Michalski toujours aussi merveilleuse, que je me réjouis de te faire découvrir quand nous nous verrons en décembre. […] je fonce, je prie et je fonce, chaque jour, toujours, j’implore le langage de me laisser passer, de favoriser notre rencontre, sachant que mes attentes doivent demeurer modestes pour ne pas carboniser l’appel. Force, cousine, je t’embrasse, Ever and always, Feier-phil. »

Remue.net a organisé en 2018 une soirée en hommage à Philippe à la Maison de la Poésie de Paris. Je devais y participer, or je n’ai pu m’y rendre alors j’ai envoyé à Sébastien Rongier un enregistrement de ma voix lisant un texte composé à partir de 25 extraits de lettres et messages de Philippe écrits en 2013 et 2014, ainsi qu’un fichier avec de nombreuses photographies qu’il a prises lors de ses séjours à Tel Aviv. Sébastien a effectué un beau montage voix-images, projeté sur grand écran. Je publie ici mon texte pour Philippe, auxquel j’ai rajouté plus du double de fragments basés sur ses lettres. Ce texte aurait dû être publié sur Remue.net, mais cela ne s’est jamais fait, le temps nous a filé entre les doigts. La femme de Philippe, Tanja Weber-Rahmy, avait relu l’ensemble et en avait approuvé la publication en ligne. Chaque fragment s’ouvre sur le titre donné par Philippe à son courrier, suivi de la date.

Photo : Philippe Rahmy, Tel Aviv

Philippe m’écrit (par Sabine Huynh & Philippe Rahmy)

DATES, 22 JUILLET 2013, Philippe m’écrit qu’il a oublié l’essentiel.

AU PRISME DES MOTS, 24 JUILLET 2013, Philippe m’écrit qu’il a pensé à Roger Laporte en me lisant, à sa traque du langage, à cette danse que j’engage avec le langage, ce miroir que selon lui je tends aux mots, comme un dispositif pour faire apparaître une créature hybride et insaisissable, une créature de lettres à mi-distance entre le vivant et la chose, mi-humaine, mi-urbaine.

AU PRISME DES MOTS, 25 JUILLET 2013, Philippe m’écrit qu’il n’a pas besoin d’appart aménagé pour fauteuil roulant, car une fois à l’intérieur il se déplace en marchant.

JE CROIS QUE J’AI TROUVÉ !, 26 JUILLET 2013, Philippe m’écrit qu’il est déjà bousculé de toutes parts, pris entre des forces qu’il ne connaît pas, mais dont il sent l’intensité et la complexité combinatoires, et qu’il ne saurait mettre des mots sur l’émotion qui ne le quitte pas depuis qu’il a décidé ce voyage, ou depuis que ce voyage s’est imposé à lui. Cette émotion plonge loin. Ce n’est pas une émotion. C’est la vie même.

EN COURS, 27 JUILLET 2013, Philippe m’écrit qu’il a aussi ce magnifique livre sur Charlotte Salomon (commandé au Musée d’art juif d’Amsterdam).

LE DIAGHILEV, 2 AOÛT 2013, Philippe m’écrit sur les bonheurs de ces débuts de texte dont on ne voit encore qu’un bout de ficelle dépasser d’un nuage

LE DIAGHILEV, 4 AOÛT 2013, Philippe m’écrit qu’il se souvient si bien de Shanghai, et de cet état de mélancolie tendue qui ne le quittait pas, là-bas, dans les taxis quand la ville défilait et enveloppait – vivre ces instantanés, ces flashs (fenêtres, visages, pubs, pensées, etc…) qui se succèdent à une telle vitesse qu’elles finissent par produire une onde… un chant

LE DIAGHILEV, 10 septembre 2013, Philippe m’écrit que Tanja et lui filent chez sa mère qui fête ses quatre-vingts ans.

LES AMOUREUX !, 20 septembre 2013, Philippe m’écrit qu’il a lui aussi l’impression que notre amitié est très ancienne.

RETOUR OU PAS VRAIMENT, 22 septembre 2013, Philippe m’écrit qu’il n’a pas voyagé, qu’il est devenu ce qui l’a accueilli, qu’il ne lui reste qu’à faire ce pour quoi il est né, qu’il ne lui reste plus qu’à écrire non pas ce voyage ou cette métamorphose, mais de développer, de déployer dans l’écrit sa vie telle qu’à Tel-Aviv, au moyen d’une fiction qui portera son nom si elle est publiée, qu’il portera sur le visage, au fond des yeux, mêlée à chaque fibre de son corps, si elle devait ne pas l’être.

TON LIVRE, 30 septembre 2013, Philippe m’écrit que ce que je lui ai écrit de mon cauchemar le bouleverse, qu’il voudrait que son texte n’ait jamais été associé à de telles images, voire qu’il n’ait jamais été question d’une collusion entre ce texte et le souvenir troué que j’évoque, et qu’il ne met pas de point à la phrase précédente pour éviter qu’elle verrouille quelque chose, qu’elle vienne sanctionner un état de fait qui doit rester fluide, et se mouvoir au loin, rapidement, entraînant avec lui son cortège de monstres et de poignards.

ENVOI DIAGHILEV, 10 octobre 2013, Philippe m’écrit qu’il a lu ma chronique, ma lecture de Sylvie Saliceti. Il me parle d’amplitude, de saisissement, de proximité, de reconnaissance agisssante qui saisit le lecteur et le somme de se présenter face à lui-même en toute sincérité, en toute humanité, en se présentant au livre qu’il lit… terrible injonction, seule injonction possible au regard du silence du sol, de la mémoire du sol détrempé des camps de la Shoah, qui ne finira jamais de restituer des ossements… Il m’écrit que ses mots ne sont que vent. Qu’il a commandé le livre.

TU AS LE BONJOUR DU LAMPADAIRE, 3 novembre 2013, Philippe m’écrit qu’il me répond très vite plus substantiellement, que Tanja et lui sont rentrés de deux jours passés aux bains thermaux d’Yverdon, à 20 kilomètres de Lausanne, au pied du Jura, remettre le dos en place.

TU AS LE BONJOUR DU LAMPADAIRE, 5 novembre 2013, Philippe m’écrit que le rêve devient réalité.

ÉCOUTE, 17 novembre 2013, Philippe m’écrit qu’il aime lire mes phrases lorsque je parle de mon amie, de la douceur et de la tristesse de la vie vraie, déchirée et sanctifiée par la mort, par la maladie, par la lumière aussi, par le prix de la compréhension, de l’amitié, de l’amour. Voilà. Voilà ce qui compte, il m’écrit.

SAMI, 29 novembre 2013, Philippe m’écrit que faire les bagages c’est l’enfer. Il m’écrit que les bouquins, quel casse-tête, qu’il prend un slip, une paire de chaussettes et vingt kilos de livres.

COURSES ET AUTRES, 2 décembre 2013, Philippe m’écrit que Tanja travaille encore à sa traduction durant quelques heures, puis qu’il la relira, et cela les mènera pile-poil pour le café de 17 heures ensemble. Il ajoute que c’est l’effet magique de son chat Œdipe qui a permis à Orlane, ma fille, de passer enfin une bonne nuit.

LIT, 3 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il a acheté un bon matelas qui lui sera livré dans une semaine.

LIT, 4 décembre 2013, Philippe m’écrit que la vie est belle parce qu’elle est vulnérable. Que les livres n’existent que parce qu’ils affirment leur orgueil. Il me demande alors comment il se fait qu’il se voue à vouloir les confondre, désirant écrire un livre si orgueilleux que sa beauté ne serait pas uniquement solaire, mais aussi pudique et modeste, et vivant sa vie si friable avec une telle conviction, qu’il la croit éternelle. Il m’écrit aussi que Tanja m’embrasse depuis la cuisine et qu’elle demande comment s’appelle le café spécialisé en houmous ; que s’il n’est pas ouvert aux traductrices, elle se déguisera même en hôtesse de l’air, si nécessaire ; qu’ils sont prêts à tous les sacrifices.

Photo : Philippe Rahmy, Tel Aviv

LIT, 5 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il s’est tranquillement mis dans son manuscrit, qu’il a ouvert, vu ces trois cents pages, vu la masse de documents accumulés durant plus de trois ans, et qu’il se prépare à repartir à neuf… vertige, concentration.

INVITATION, 10 décembre 2013, Philippe m’écrit que Tanja et lui ont bien pris note pour la tempête de cette nuit, qui devrait annoncer du beau temps… c’est, du moins, ce que disent les gens du quartier, et que le nouveau matelas est bien arrivé, que c’est une merveille, qu’il n’a jamais vu quelque chose d’aussi confortable, sans rire, qu’il est sans voix, et son dos est aux anges. Il m’écrit qu’il retourne au travail lui aussi, qu’il attend de relire une grande traduction de Tanja, et que pour l’instant il écrit le prologue de son roman, et enfin qu’il va se mettre à notre questionnaire.

INVITATION, 11 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il se bat et se démène avec la question de l’amplitude du texte à saisir. Qu’il sent que son texte cherche le langage de la rue, qu’il marche, en quelque sorte, dans les traces d’un Dos Passos, qu’il veut se produire, apparaître, dans la plus grande proximité des choses et des êtres, et qu’il veut ensuite, parce que notre temps est déjà engagé dans le gouffre de l’Histoire, porter un message d’amour. Il m’écrit que pour ce faire, il ne trouve secours chez aucun des auteurs qu’il aime. Il m’écrit que Camus est inopérant. Il m’écrit qu’évidemment, on ne peut se lancer dans l’écriture d’un nouveau texte en ayant réponse à toutes les questions qui en marquent le seuil. Pourtant, il faut sentir en soi une sorte de confiance positive capable de les faire taire. Il m’écrit qu’il en est là. Qu’il cherche le silence. Le bon silence pour écrire.

COUCOU !, 12 décembre 2013, Philippe m’écrit que nous voici engagés avec nos vies dans le langage et que tout ceci tresse une natte, une longue guirlande de voix humaines et animales, incluant le murmure du feuillage et la couleur des citronniers. Il m’écrit que demain à 11h30, Tanja et lui m’attendront en bas de chez eux, à moins que la tempête fasse encore rage.

SABINE, SABINE !,13 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il ne croit pas en Dieu, mais qu’il faudra que quelque chose lui vienne en aide, mais aussi que ceci n’est pas important ce soir, que ce qui compte c’est de vivre mieux, grâce à l’amitié, que cela lui semble impensable que nous ne nous connaissions pas il y a une année.

NOTRE ENTRETIEN, 15 décembre 2013, Philippe m’écrit que le mentorat est lancé, que nous allons nous épauler dans nos écritures respectives, et qu’ils n’ont plus de chauffage.

POST-RENCONTRE AU SOMMET, 20 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il nous imagine, ma fille et moi, dans le bus, croisant entre les immeubles, entre ombres et lumières, entre sourires et regards dans le vague, lui disant des choses qu’il ne parvient pas à formuler, traversé par bien des images disant toutes, à leur manière, l’idée qu’il se fait d’être parent, idées fausses, incomplètes, car romantisées, mais peut-être justes de temps en temps lorsqu’il est envahi par la tendresse.

COUCOU ! DU LAMPADAIRE, 21 décembre 2013, Philippe m’écrit qu’il a été nourri par mon message ouvrant corolle littéraire sur corolle de vie, qu’il va aller voir de plus près très bientôt le travail de Wajdi Mouawad, même si la tête lui tourne ces jours, même s’il a pris place dans une grande roue qui déroule un nouveau pan de réalité à chaque tour qu’elle accomplit.

TRÈS BELLE ANALYSE, 31 décembre 2013, Philippe m’écrit et me demande si je savais qu’il avait postulé dans une autre vie pour devenir moine chartreux et vivre une vie de total silence, mais qu’il a été recalé pour raisons de santé, qu’il n’y aura que la littérature pour oser le recueillir.

FAC DE TLV, 16 janvier 2014, Philippe m’écrit que Tanja et lui sont allés à l’université de Tel-Aviv l’après-midi, d’abord au musée de la diaspora, où ils sont restés plus de trois heures. Il m’écrit qu’il y a trouvé une trace possible/plausible de sa famille, autour de Stuttgart, que le nom est attesté, mais qu’il va falloir qu’il explore les archives de l’église protestante sur place. Il m’écrit que cette visite au musée a été très fatigante, qu’il a retardé le plus possible le moment de se trouver devant les ordinateurs, qu’il n’osait pas entrer dans la salle, qu’il les observait en biais, à distance, prenant son temps dans la salle adjacente, la salle aux maquettes qui te font voyager dans le temps et dans l’espace, où l’œil, toujours lui, s’attarde, se faufile et se niche pour ne plus bouger sous les coursives de ces nefs miniatures. Puis qu’il s’est lancé. Il m’écrit qu’il a été accueilli avec une grande gentillesse, qu’une femme lui a montré comment procéder, et qu’ils ont cherché, Tanja et lui, ou, plutôt, qu’ils ont entré un nom, le cœur battant, puis qu’ils ont suivi le fil en pointillé de toutes ces destinées qui ont émergé sur l’écran. Il m’écrit aussi qu’après avoir visité le campus de l’université de Tel-Aviv, il a soudain envie de se lancer dans une thèse, qu’il ne sait pas du tout ce qui lui arrive, qu’il se laisse porter, emporter.

SURPRISE !, 20 janvier 2014, Philippe m’écrit qu’on ne se hisse pas au niveau du réel en écrivant, mais qu’on produit un mensonge capable de satisfaire en nous le besoin d’être compris et celui de se cacher, le besoin d’exister, en somme. Il m’écrit aussi qu’il prend ses médicaments, qu’il fait bien attention, que sa fièvre est tombée déjà ce matin, qu’il reste la tête lourde, et les jambes un peu flageolantes, mais qu’une nouvelle nuit réparatrice le remettra d’aplomb. Il m’écrit enfin que nous n’avons que le choix de la confiance ou du désespoir, que nous n’avons que ce triangle blanc qui s’offre comme espace à l’embranchement de ces deux dispositions mentales : accueillir ou maudire la vie. Qu’il ne saurait dire si, dans un cas comme dans l’autre, la voie qui nous semble la plus accordée à notre être, pour employer un « gros mot », nous apparaît telle par choix, ou si, quoi qu’on fasse, on en revient toujours à l’inné. Que cette question n’a pas raison d’être. Qu’il importe peu de se la poser en termes de vérité. Que tout revient plutôt à faire comme si le choix nous était offert, sachant que ce choix n’est que le nom qu’on donne au meilleur des possibles. Philippe m’écrit qu’il choisit de croire, sans qu’il lui soit nécessaire d’être payé en retour. Il choisit de choisir, sans écouter le démenti quotidien de ses manques, de ses impuissances, de son doute sans fond.

MERCI POUR CE CADEAU, 22 janvier 2014, Philippe m’écrit qu’il termine la journée comme elle a commencé, en lisant mon poème ; qu’il est frappé, maintenant, par son ressac, que le relire découvre un territoire neuf, comme la relance d’une résignation rédimée par l’épreuve, et qui devient le langage. Il m’écrit que le poème est terrible dans son empathie, dans son savoir qui se place au défaut du vivant, en pure perte et triomphant du rien. Il m’écrit aussi qu’il m’envoie des ondes de dispersion spécialement conçues pour la migraine ophtalmique à vaguelettes envahissantes et éclairs, qu’il espère que le bien continuera à s’installer pour venir à bout des derniers bastions de chicane, et que ce serait magnifique d’aller ensemble à Jaffa vendredi matin, fan-tas-ti-que.

EN NOIR ET BLANC, 23 janvier 2014, Philippe m’écrit qu’il est tout joyeux, même s’il a eu des rhumatismes aujourd’hui, et qu’il fait le costaud.

YAFO ENCORE, 27 janvier 2014, Philippe m’écrit qu’il plaisante un peu pour cacher la morsure bien réelle du manque. Et puis qu’il a aujourd’hui des rhumatismes comme il n’en a jamais eu, qu’il est au lit avec des antidouleurs, et que son corps gémit, et que son âme gémit. Il m’écrit qu’il ne sait vraiment pas comment il pourra se rendre à Paris jeudi dans de telles conditions. Qu’aujourd’hui, ce déplacement est impensable.

TRÈS CHÈRE COUSINE, 29 janvier 2014, Philippe m’écrit qu’il a rigolé comme un bossu en racontant son histoire d’Indienne dont il vient de comprendre qu’elle a été le grand amour de Charles Cros, l’inventeur de la photo couleur et l’auteur du Coffret de santal… Il m’écrit que bref, il a un peu revu la fin et que tout ceci est joyeux.

Photo : Philippe Rahmy, Tel Aviv

OULALA, 1er février 2014, Philippe m’écrit que mon poème « Les papillons leur petite bouche » lui donne force, lui qui a perdu jusqu’au souvenir de ses propres ailes, mais qui a gardé sa petite bouche d’insecte, la bouche-poésie, chère à Baudelaire, mortelle et vitale, branchée sur les coulisses de la scène du monde, tirant le nectar de l’ombre, faisant son miel de la nuit noire. Il m’écrit que nous pourrons parler un jour, tiens, maintenant, pourquoi pas, de la béance du viol. Que nous pourrions trouver les mots qui viendraient suturer, encore et encore, cette blessure morale, les mots qui finiraient par tatouer cette plaie d’une alternative à la cruauté, à la soumission, à l’impuissance. Il m’écrit qu’il se souvient, oui, selon la formule, il se souvient de ce jour de mai.

NICE, 6 février 2014, Philippe m’écrit qu’il m’écrira plus longuement très bientôt, que sa cousine ne doit pas s’inquiéter, qu’il tient bon la rampe, malgré quelques vrilles

GÉNIALE CETTE PHOTO !, 24 février 2014, Philippe m’écrit qu’il a relancé le travail, lui aussi accroché au langage de toute la force de ses petits bras, qu’il lit beaucoup, sans cesse, et qu’il reprend l’écriture mise en pause ces derniers dix jours.

UN TEXTE ET DES BISOUS, 5 mars 2014, Philippe m’écrit que la journée commence on ne peut mieux en lisant mon message dans la vie et plaidant pour la vie, cette vie dont rien ne peut nous couper, et surtout pas l’écriture. Il m’écrit que le travail transcende nos plaintes, qu’il nous empoigne si fort par les cheveux, par tous les fils de salive, de soie et de barbelés de l’âme et du corps, du grand tout de chaque jour, où le trivial (beaucoup) et le moins trivial (allez, je risque «le sublime») sont offerts à l’écriture, non à la mystique de l’écriture. Il m’écrit que le beau n’est ni la douceur ni la tendresse, mais ce je-ne-sais-quoi de stupéfié et stupéfiant, la radicalité nuancée de l’art qui fait son beurre du néant.

FORT !, 10 mars 2014, Philippe m’écrit que son ordinateur est toujours à l’heure de Tel-Aviv, qu’il est 01:50, comment pourrait-il en être autrement ?

NOUVELLES, 12 mars 2014, Philippe m’écrit que Tanja et lui sont choqués par la désinvolture des médias français et que la poésie, oui, la littérature, sont les seuls remparts face à l’esprit de prédation, face au reptile humain qui revient encore et encore. Il m’écrit qu’il ne sait que dire. Qu’il retourne au travail. Qu’il ne sait qu’écrire. Qu’il retourne au silence.

HELLO !, 20 mars 2014, Philippe m’écrit qu’il a été chez le cardiologue, que les analyses sont stables, que le médecin lui a donné le feu vert pour une nouvelle année. Il m’écrit Youpie avec un grand Y et trois points d’exclamation. Il m’écrit que nous nous verrons en juin, à Zurich ou à Paris, que c’est certain, enfin. Il m’écrit ouf, il m’écrit quel soulagement, que ces quelques derniers jours ont été un peu lourds nerveusement, qu’il était sans s’en apercevoir plus tendu qu’à l’ordinaire. Il m’écrit qu’il respire chaque atome d’air dans l’euphorie de la naissance et qu’il m’envoie des extra becs.

LA PLAGE DE L’OPÉRA, 3 AVRIL 2014, Philippe m’écrit qu’il a des idées qui lui fourmillent les méninges de jour comme de nuit. Qu’il parvient à s’astreindre à une excellente hygiène de vie, coucher 23 heures, réveil 7 heures, puis gym, puis travail. Chaque jour, une vraie horloge suisse.

BONJOUR COUZ!, 4 AVRIL 2014, Philippe m’écrit qu’il file gagner sa croûte, qu’il a une tonne de traductions à réviser.

MERCI BEAUCOUP TRÈS CHÈRE COUSINE, 8 AVRIL 2014, Philippe m’écrit qu’il souffre d’insomnie ce soir, qu’il reçoit le prix Michel Dentan pour Béton armé, son livre écrit à Shanghai, qu’il se heurte à un mur dans l’écriture en cours – la nuit et le jour tout-en-un – et qu’il va s’allonger dans ce presque.

BISES RETARDATAIRES, 6 MAI 2014, Philippe m’écrit que mon joyeux cousin ne passe pas un jour sans se transporter corps et esprit vers Tel-Aviv, ou plutôt, qu’il s’est désormais installé dans un mode parfaitement dédoublé, voire schizophrène (heureux), et qu’il n’en peux plus de revenir à la maison, trois points d’exclamation.

COUCOU, 15 MAI 2014, Philippe m’écrit qu’il ne dort plus du tout, qu’il est comme frappé par une foudre invisible et indolore qui semble cristalliser toutes ses difficultés, qui les cristallise et qui, paradoxalement, les rapetisse dans un éclair.

NOUVELLES DU PRINTEMPS ET DU PRINTEMPS QUI REFLEURIT EN MOI, 20 MAI 2014, Philippe m’entretient sur la cause profonde de son silence récent, silence qui dit-il s’est rêvé papillon ou courant d’air, un fluide à peine vivant et coloré. Philippe m’écrit qu’en parler, c’est déjà ne plus en être captif. Ou ne plus en être l’esclave serait plus juste, tant cette chose l’a martyrisé, tant cette force, purement psychique, s’est déchaînée en lui ces dernières semaines, le laissant au bord du néant. Philippe m’écrit qu’il a traversé orages sur orages, d’une violence comme il n’en avait jamais connu. Il m’écrit qu’il s’aperçoit en m’écrivant qu’il a encore peur d’être plus spécifique, peur de mettre des mots sur son désarroi, des mots qui seraient comme des coups de corne de brume au fond d’un fjord, capables de faire surgir le serpent de mer. Il m’écrit qu’il est encore très instable. Qu’il est parti en vrille plusieurs fois, tant il perdait le contact avec son texte, avec sa vie, avec la raison qui le tient ensemble, qui parvient à faire coexister tant de talents et tant de faiblesses sous un même chapeau. Il m’écrit qu’il aimerait que la poésie puisse lui venir en aide, qu’il aimerait que la littérature signifie encore quelque chose dans ce néant, ou qu’elle en soit le cœur, puisque cette image est certifiée compatible avec la détresse d’écrire… qu’il aimerait tant être perdu comme il l’a été, comme tous ceux qui mettent des mots là où il n’y a que le silence sanglant du monde, qu’il aimerait être encore dans son jardin, dans son esprit, dans son corps, être ces trois choses ensemble, comme on enfile ses chaussures, sans y penser, parfaitement abruti par l’effort, parfaitement obsédé par la tâche à accomplir. Mais qu’il n’est plus dans ses douleurs intimes. Qu’il a été éjecté de ce paradis, de cet enfer extensible qui mène à la littérature, et, la plupart du temps, qui se perd, qui s’épuise et qui s’exaspère dans les tâches quotidiennes. Qu’il n’est plus en ce lieu. Qu’il ne sait pas où il se trouve. Qu’il lui semble avoir résisté au déchirement qui l’a déchiré, résisté sous une forme qu’il ne perçoit pas. Il m’écrit qu’il lui est possible de recommencer à écrire, sans savoir ce qu’il fait, sans ressentir aucun de ses textes, même les plus récents, sans même les comprendre, qu’il n’y trouve que l’intérêt d’exister devant lui. Il m’écrit qu’il est épuisé par la tempête qu’il traverse, qu’il a traversée, qui lui soulève encore le cœur en chahutant sa barque, puisqu’il lui semble flotter plutôt que de toucher terre, qui fait encore tanguer sa barque et qui zèbre ses dernières migraines d’éclairs pâlissants. Migraines. Il m’écrit et m’appelle sa chère cousine sorcière, se surnomme lui-même mon vieux cousin le sage qui s’est retrouvé démuni comme un ado, m’écrit qu’il va bien, qu’il se remet au travail, qu’il va tâcher d’être méthodique, qu’il veut s’amuser, accomplir ce petit prodige, éprouver de la joie et écrire léger, léger.

Photo : Philippe Rahmy, Tel Aviv

HEROES, 23 MAI 2014, Philippe m’écrit qu’il n’a pas fait de photos de l’exploit, mais que Tanja et lui rentrent d’une longue virée au bord du lac, Tanja en rollerblade et lui en vélo, point d’exclamation trois points de suspension. Il m’écrit que c’est du grand art, du sport extrême, qu’ils se préparent pour Tel-Aviv et qu’il y aura une photo lorsqu’ils seront moins tremblants dans l’effort, gracieux majestueux.

COUCOU !, 5 JUIN 2014, Philippe m’écrit qu’il m’écrira demain, mais qu’il fallait qu’il m’embrasse illico presto, qu’aujourd’hui c’est son anniversaire et qu’ils vont se faire une petite sortie en amoureux avec Tanja.

PARIS ?, 7 JUIN 2014, Philippe m’écrit que ce fut une joyeuse soirée d’anniversaire, perchée dans un petit restau d’alpage surplombant le lac, une vue à damner un Tibétain et… une fondue gouleyante à souhait, première et dernière de la saison… sur ce balcon des cimes où l’air est encore frisquet sitôt le soleil couché, alors que les thermiques s’inversent et ramènent l’air humide et herbeux du plateau aux champs fraîchement moissonnés vers les pics de roche nue, encore enneigés

PARIS ?, 8 JUIN 2014, Philippe m’écrit qu’il va reprendre son manuscrit débuté en Israël. Mais qu’il va le simplifier. Qu’il y suivra un seul personnage, son Hirsch, et qu’il va voir où il l’emportera. Qu’il est impatient de revenir à ce chantier, qu’il tremble comme il se doit, et qu’il a des éclairs euphoriques. Mais que la plupart du temps, il se concentre pour contenir ces pointes émotionnelles, et pour se garder de ses rituels superstitieux : un job à temps plein! Il m’écrit aussi qu’il prépare son voyage au Caire après Tel-Aviv, ayant à l’esprit un texte bivalve concernant deux femmes qu’il poursuit depuis une année désormais, cette grand-tante ayant fui l’Allemagne pour venir en Israël, cette grand-mère ayant quitté la Suisse pour aller en Égypte… deux vies à tresser.

NEWS, 5 JUILLET 2014, Philippe m’écrit que le monde est cinglé, qu’il faut travailler, cousine, comme nous le faisons, toujours plus fort, avec pour seul horizon de faire peser tout notre poids de langue, toute la poésie dont nous sommes capables, sur l’autre plateau de la balance… travailler dans le vide, donc, sans doute, dans le vide face à la langue de plomb. Il m’écrit que nous sommes dans un temps où les individus se rêvent en tant que peuples, où les peuples sont des monstres assoiffés de sang, où le seul jeu commun est de s’entendre sur la manière de le faire couler. Il m’écrit :

putain

on se calme

on se remet en marche

on pense à ceux qu’on aime

on se souvient

on garde la foi

BISES LACUSTRES, 2 OCTOBRE 2014, Philippe m’écrit qu’il s’est lancé dans un machin qui tutoie la fresque, que je connais ça, la spirale des univers qui s’emboîtent, le désir d’écrire par désir avant tout, et l’irrésistible attraction des roses, championnes en matière de spirales à portée de la main, mais dangereusement apparentées aux galaxies qui, elles, ne se laissent pas empocher de bonne grâce. Il m’écrit que son roman avance, qu’il a désormais confortablement franchi le col, dans l’inconfort d’écrire, mais avec le sentiment d’avoir basculé au sommet, et d’avoir la plaine au bout du regard, sous ses pieds, devant lui, désormais. Il m’écrit que cette plaine a encore une allure de désert, qu’il ne voit pas ce qui s’y trame, qu’il sent les odeurs, qu’il perçoit des murmures portés par le vent, mais que tout reste encore à déchiffrer, défricher, découvrir, à traduire.

(Sabine Huynh & Philippe Rahmy, Tel Aviv, 1er octobre 2020)

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