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Sur cette page, vous trouverez mes pensées sur : 

Sorrowful Songs, de Déborah Heissler (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2015. Dessins de Peter Maslow).

Grand élucidaire des choses de l'amour, de Régine Detambel (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2014. Linogravures de Bernard Alligand).

Corps du délit où se cache le temps, de Luis Mizón (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2014. Dessins de Philippe Hélénon).

Chiaroscuro, de Déborah Heissler (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2013. Linogravures d'André Jolivet).

Blinder Sommer/Été aveugle, de Rose Ausländer (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2010. Gravures de DaDaO).

Carte de vœux 2015 chez Æncrages & Co.La tristesse et l'espoir tout en même temps.  “Quand la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie.”J. Prévert
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Sorrowful Songs, de Déborah Heissler (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2015. Dessins de Peter Maslow).


Déborah Heissler, Sorrowful Songs

 

Note de lecture publiée dans la Nouvelle Quinzaine littéraire du 01/03/2016 (extrait) :

« Corps lyriques » trouvant sépulture dans la musique

 On se souvient que, déjà dans ses précédents recueils de poèmes, Déborah Heissler amenait par touches impressionnistes (« les cendres en pincées, lyriques ») ce qui allait devenir les motifs essentiels de son œuvre poétique : ce jardin intime désirable, ses arbres et leurs frondaisons et floraisons promettant union et fruits, et cette triste neige de rumeur silencieuse, froid manteau d’absence où « rien ne respire », la matière même de « la distance qui nous sépare désormais » – neige qui peut tomber noire (comme le savent les Polonais) sur le « gisant ». 

 

Grand élucidaire des choses de l'amour, de Régine Detambel (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2014. Linogravures de Bernard Alligand).
 
 
 
Note de lecture publiée prochainement.
 
 
 

Corps du délit où se cache le temps, de Luis Mizón (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2014. Dessins de Philippe Hélénon).

 

Des poèmes oniriques, peuplés de doux fantômes, émigrants, amoureux, dont les traces perdurent, par-delà l’oubli et le visible. L’empreinte et le souffle des corps dans les draps, leur souvenir dans les pièces, la nostalgie et la tendresse dans les détails. Images de flammes, de falaises, d’hommes et de femmes, leurs mains partout, blessées, faites pour les caresses. Un texte merveilleux qui oscille entre gravité, lyrisme et humour léger, comme pour dire qu’il ne faut pas trop en vouloir au monde d’être parfois si dur, l’important étant d’y être assez présents pour savoir en savourer les offrandes.

ils portent des valises invraisemblables
en cuir en tissu en carton brodé
des colis géants défiant la géométrie en trois dimensions
d’étranges instruments de musique
[...]
des draps de femmes enceintes
des mouchoirs de grands-mères en larmes
couronnées d’oranges et d’oignons
[...]
en partant ils oublient toujours
quelque chose au fond des couloirs
des morceaux de lumière découpée
des hologrammes
des poèmes gravés sur les mosaïques du sol
des graffitis
des initiales taillées avec un clou
sur des colonnes transparentes
là où le bleu se courbe avec le vent
et le temple s’incline et se redresse
comme une poignée d’épis

 

Chiaroscuro, de Déborah Heissler (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2013. Linogravures d'André Jolivet).

Heissler

 

Chiaroscuro est un recueil nimbé d’onirisme et d’inconscient. La voix douce de Deborah Heissler nous y parle en deux mouvements : « Camera » et « Oscura ». En exergue est posée la question de ce qui apparaît et de ce qui est visible, car rien n’est jamais simple dans une image qui est un clair-obscur, surtout lorsqu’il s’agit d’abstration poétique, et que hors-champ l’aurore s’annonce sur un paysage brûlé. Le vert est consumé, les cendres tirent sur le bleu. Le Chiaroscuro diurne et subtilement polychrome façonne des contrastes appuyés entre ce qui est mis en lumière – les corps dans l’amour – et ce qui est tu, violemment sombre (une histoire, des histoires, l’Histoire ?).

 

Ainsi, la question de l’irrémédiable émergence de ce qui sous-tend et tisse le visible est centrale à la poésie magnifique de Deborah Heissler. Derrière le visible, qui apparaît quand le rideau de nuit se soulève, l’invisible du rêve résonne, et son souvenir, tout en échos de sensations et d’abstractions embrasées, est ausculté par la poète avec la précision d’ombre et de lumière qu’on lui connaît déjà, pour en avoir frémi lors de la lecture de Près d’eux, la nuit sous la neige, et de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2005 et 2010).

 

L’opus s’ouvre donc sur « Camera » – on imagine un espace, une chambre avec une couche, peut-être – où la menace de l’aube danse sur des mains. En silence, tu et je regardent la nuit quitter un monde et en faire ressurgir un autre : « touches de terre sombres », de feu, d’eau murmurante. L’instant ténu, à la lisière du sommeil et du réveil, est « rêvé gris / ocre / approximatif ». Ut pictura poesis. Deborah Heissler écrit clairement en peintre, et sa poésie toute en échos insistants et pénétrants laisse voir et sentir le grain : de l’image, de l’écorce, de la peau.

 

La technique du chiaroscuro appelle une attention accrue pour le détail, à la fois chez le poète et le lecteur. On est donc sensible à la gradation et aux transformations toutes en nuances qui s’opèrent d’un poème à l’autre, dans le paysage projeté sur des corps nus dont l’image est elle-même projetée sur le vaste écran des rêves. La mise en relief par touches, comme le feraient des enluminures, cisèle les images puissamment évocatrices d’un paysage odorant (jasmin, miel, figue, herbe, écorce, origan), finement érotique. La lumière naissante vient frapper les parties du corps. La peau va refléter la désolation extérieure, jusqu’à s’y brûler. Nuque sèche, bouche dévorée, lèvres de l’aimée, l’incendie de tes cuisses, nuque d’ébène, lèvres de lait, langue de rose, reins, bouche d’herbe, seins naufragés... Leur survenance comme des puncta captivants, si précieux. Le langage poétique de Deborah Heissler les habille de lumière comme autant de composantes d’un tableau, faisant ressortir les corps en trois dimensions.

 

À l’orée du jour, l’extérieur est un « froissement de sel et de feu » : les étincelles, le craquètement, l’excitation, les convulsions... Le feu, pyrophage, redouble d’incandescence et d’intensité. Le plus haut degré de lumière est atteint lorsque tout s’embrase. À l’intérieur, le corps-paysage à la « mue sans fin », gouvernée par l’hésitation entre la lumière et l’obscurité, est une louange à l’amour. Pourquoi cette hésitation ? Parce que l’aurore, feu et brûlure, laissera forcément un goût âcre dans la bouche. Elle dévoilera des terres ingrates, désertiques, calcinées – « l’herbe sèche / sombre et magnifique », « froissement du bleu / des ronces » – qui ne sont pas sans rappeler les paysages-mémoriaux consumés, désolés, d’Anselm Kiefer. L’exhortation à ne pas oublier « la nuit l’abîme à dire » des ruches désertées – « en salve de silence » – prend alors tout son sens. Dehors, au bout de cette nuit, attendent les « immenses nids de guêpes / sur le désert ingrat », le « ciel brûlé », et les ossements. « Je me souviens ... de cet hiver / / comme d’un désert », dit Deborah Heissler.

 

Ainsi, « Camera » se clôt la mémoire dépliée, « immense nudité de la neige », et c’est comme une absence de lumière qui nous aveuglerait par la poignance de sa disparition. Viennent à l’esprit les vers de Près d’eux, la nuit sous la neige (D. Heissler, Cheyne, 2005), qui, à l’inverse de la « forgetful snow » amnésique du poème The Waste Land de T.S. Eliot, se remémorent: « quand il ne reste rien ... dans la cendre des arbres ... silence ». Solitude de neige. Les corps transis, gisant sous le blanc aveuglant du jour qui se lève... sur la nuit du monde.

 

La seconde partie du recueil, « Oscura » s’ouvre sur un rêve dans lequel le temps s’arrête. Union des corps, offrande de l’ardeur amoureuse. « L’embrasement de l’if / et du vert » sont la lumière éclatante et les teintes enflammées juste avant la combustion de l’image, et les cendres. Et les gestes d’étreindre, de mordre, caresser, embrasser – dont la lumière est la composante essentielle – transcendent le temps et la page, nous émouvant terriblement par leur fulgurance, qu’on aimerait pouvoir étirer, et par leur fragilité aussi, puisqu’ils sont condamnés à ne pas durer, figés soient-ils par des mots-photographies-peintures. L’évidence claire de l’image remue profondément.

 

L’exaltation est aussi puissante qu’elle est vulnérable, parce qu’au bord de l’extinction. Des songes, des noces et de la pression des corps, il ne reste qu’une empreinte fugitive sur la page-écran où se projette le paysage mental de la poète. Le poème s’écrit en tremblant, en clair-obscur, entre les lignes de suie qui ombrent ses mots : Chiaroscuro est écrit dans une encre de neige et sur un fond de ténèbres.

 

Entre naître (une « peine ») et n’être plus (« qu’un regard / depuis ta bouche à la mienne / et de la mienne à tes reins »), entre s’éteindre dans le jour et s’éclairer dans la nuit, se déploient les rêveries de présence d’un corps allongé dans un jardin accueillant, où se rendormir, pour toujours. L’intimité et la mort, Eros et Thanatos, fusionnent dans une union lyrique qui pourrait évoquer Michel Deguy, surtout que Chiaroscuro se termine sur le mot « gisant », mais chez Deborah Heissler, cette fin couchée dans les plis de la lumière nocturne ne peut être qu’heureuse, puisque retour à un temps antérieur aux ruines du paysage. (Sabine Huynh, préface de Chiaroscuro)

 

 

Blinder Sommer/Été aveugle, de Rose Ausländer (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2010. Traduction de Dominique Venard. Gravures de DaDaO).

 

Note de lecture publiée prochainement.

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh