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Tentatives d'écrire (son) Tel Aviv (à soi) - textes des participants

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Voici quelques uns des textes produits durant ces ateliers d'écriture sur la ville de Tel Aviv (merci aux participants pour le partage, le copyright leur appartient entièrement).


Martine Cros, sise en France, qui écrit et peint, a participé à l'atelier à distance et partage ce beau texte en plusieurs parties avec nous, mêlant délicatement prose et poésie : La tentation de Lana d'I (2011-2014). 
 
(7 avril 2013)
 

Dans un parc de jeux, rue Masaryk

 

Il est 19h38. La nuit est tombée.

Des balançoires, des tobogans, une fontaine (on dirait un flanc), un banc en forme d'arc de cercle, une statue peinte en jaune, et alors que j'aligne ces mots, les yeux baissés sur ma tablette, des gens passent, des véhicules circulent, je les devine sans les voir.

Je perçois les bruits ambiants : le crépitement régulier de l'eau qui jaillit de la fontaine et retombe en nappes dans le bassin, le bruit sourd des autobus qui s'éteint et reprend en alternance.Un vrombissement vient signaler la moto qui passe.

Ces bruits qui me parviennent alors que j'ai les yeux rivés sur la tablette évoquent ce que l'acte physique d'écrire soustrait à mon regard.

Je lève la tête.


Une femme aux cheveux blancs passe. Elle promène son chien qu'elle tient en laisse.
Dans le sens inverse, une silhouette se détache de l'obscurité, son portable collé à l'oreille.
Deux jeunes enfants me dépassent sur leurs vélos.
Au même instant, un chat gris se glisse furtivement près de moi, s'installe sans faire de bruit et semble apprécier ma compagnie.

Et miroitent les lumières qui dissipent la nuit.

 

(Jacqueline Behar)

 

 

 

Le 7 avril 2013 à l'atelier d'écriture

 

Passe un homme en noir. Sa tête penchée, son regard fixé sur un portable illuminé dans sa main. En face, une lumière jaune et froide illumine un appartement au premier étage. La lumière est tellement pâle que je me sens trembler de froid sans aucune envie d'y entrer. Un autobus no. 38 passe très vite. Quelqu'un – je ne vois pas si c'est une femme ou un homme – jette un coup d'œil à la librairie. Une femme avec un grand chien se promène lentement. Elle regarde à gauche, s'arrête devant un magasin avec beaucoup de sacs pendus au mur. Immobiles comme les morts ils sont là. Se dégage pourtant une atmosphère d'attente de cette vitrine de tristesse. Il se peut que déjà demain l’un des sacs quitte sa place rigide afin de commencer une nouvelle vie sur l'épaule d'un être humain.

Bruit et silence se donnent la main sur la place Masaryk comme une halte entre deux respirations.

Une femme s'arrête devant la vitrine de la librairie française. Elle porte un blanc chandail avec des cœurs noirs et reste là, durant le moment de silence entre deux feux rouges. Elle consacre cet instant aux livres exposés à l'occasion de la commémoration de la Shoah. Six millions de lettres s'enflamment silencieusement. Les feuilles obscures des arbres ne bougent pas.

 

(Ulla Gessner)

 

 
 

Dimanche 7 avril, 19h30, à travers la fenêtre de la librairie sur Kikar Masaryk

 

Cinq voitures et un long bus-accordéon déboulent en l’espace de quelques secondes de l’autre côté  de la rue. Un autre bus-accordéon roule en sens inverse. Puis un autre, le 125. La promenade d’un grand chien blanc et de son maître. Le bus-accordéon 21 arrive en sens inverse. Le bruit des moteurs des bus emplit la ville et parvient jusqu’à nous de l’autre côté de la rue. Nous sommes dans un vase clos. Le 125 passe et repasse puis s’arrête au feu rouge. Et tout recommence, mécanique. À travers la vitre, les mouvements et les bruits obéissent à une dynamique répétitive, scandée par les feux rouge et vert. Le chien blanc repasse maintenant en sens inverse sur les passages cloutés.

 

On s’observe à travers la vitre. Des passants s’arrêtent pour jeter des regards furtifs, et curieux, sur les bouquins exposés en vitrine, mais aussi sur ces personnes à l’intérieur qui écrivent. La rue est quasiment déserte à l’exception de quelques étudiants, de jeunes ados portant un sac à dos, et du bruit des deux et des quatre roues. Des bouts de phrases passent, aériennes, au travers de la vitre. Les bicyclettes circulent en silence.

 

Bientôt, à 20 heures, vont débuter les cérémonies de commémoration de la Shoah. Les mouvements incessants de la rue sont des témoignages de vie, ceux d’une routine quotidienne qui obéit à des règles. Ce soir, cette routine persiste, même si elle va bientôt être traversée par la mémoire de la Shoah qui va s’installer sur toutes les ondes, dans toutes les têtes, pour déferler et déborder.

 

(Claire) 

 

 




 

(5 mai 2013)
 

Piqûres de contrastes

 

De l'autre coté de la Méditerranée israélienne se situe la côte espagnole. C'est là où le père du fils est mort. Contrairement à la mer, ce père n'était jamais présent. Absence, contraste à cette présence. L'eau roule incessamment vers la plage, s'infiltre dans le sable. Seules quelques moules indécises – rester ou d'être renlevées par la mer –  laissent leurs traces fugitives.

 

Un peu plus loin de la plage, vers l'est, les grands hôtels avec leurs petits balcons tendus vers l'ouest se manifestent comme un mur contre les hautes vagues. Serait-ce des barrières pour dissimuler la pauvreté ?

 

Quelques baigneuses en bikini s'amusent dans l'eau. Elles rient, elles crient, lorsque les gouttes salées touchent leur peau. Près d'elles, des femmes religieuses trop habillées. Elles rient, elles crient également. Un Dieu pourra voir leur joie.

 

Je jette mon français rouillé dans l'écume. Ce geste rafraîchira ou fera peut-être briller cette langue que je n’ai pas utilisée récemment. Sort de l'eau le contraste, mais il glisse sur l'écume aussi blanche que la neige, avec un grand K et sans e à la fin. Aussi le mot Gegensatz apparaît et danse avec impertinence au rythme de la mer. Un mélange de mots français et allemands se moquent de moi. Tant pis ! Pour me rafraîchir aussi je plonge dans les vagues.

 

Le fils du père mort en Espagne n'a jamais connu les jeux entre père et fils dans la mer. Les mots possibles qu'ils auraient échangés d'une manière turbulente se cachent dans la profondeur de la Méditerranée.

 

Soudain, un cri épouvantable. Une jeune femme court vers un garçon qui jouait avec les vagues. Un sauveteur, une bouteille à la main, prend l'enfant dans ses bras et le dépose sur le sable. « Ça brule, ça brule... », il ne cesse de pleurer. Sa mère baigne son corps de vinaigre et lui dit des mots tendres.

Il se peut que son père soit de l'autre coté de la Mer Méditerranée, en Espagne…

C'est l'époque des méduses.

 

(Ulla Guesner)

 

 


 

 

Le passage  de la frontiėre Eilat-Sinaï

 

 

Sur la route poudrée du désert

des corps chétifs

glanent

la pierre

 

Postés là

sur le bas-côté

personnages lilliputiens

couverts de hardes blanches

 

iIs émergent

créatures d'un monde lunaire

survenants

le passage de la frontière franchi

 

Là, le béton

l'homme à son image

la mer souveraine jouxtant le ciel

impétueuse

 

Des barreaux les séparent

eux, les hommes du désert inconquis

eux, les hommes conquérants

 

Une barriėre d'acier glisse sur ses rails

intransigeante

aux uns, les cailloux

aux autres, les rochers.

 

(Jacqueline Behar)
 

 

(19 mai 2013)

 

« Jusqu'où cette ville ? » (Fabienne Swiatly)

 

 

Jusque dans la petite rue bordée de palmiers où les colibris cherchent les fleurs les plus odorantes. Sur les trottoirs se promènent, l'air ennuyé, femmes et hommes. Ils portent à la main un sac plastique noir avec lequel ils ramassent la merde de leurs chiens.

 

Jusqu'à la promenade près du fleuve qui coule lentement vers la mer. Un héron cendré blanc marche avec raideur, mais vite, autour d'un seau rouge. Quelques pêcheurs assis sur l'herbe, la ligne jetée, se taisent. Incroyable.

 

Jusque sous les arbres qui protègent de leur ombre un homme sur un banc brun qui rit tout le temps malgré sa bouche vide. Devant ses pieds nus un chapeau râpé rempli de quelques shekels.

 

Jusqu'à la publicité sur la vitre d'un arrêt d'autobus : « Une minute avant l’été ». Une jeune femme enlève sa veste.

 

Jusqu'aux escaliers en colimaçon de la librairie française. Une petite blonde monte d'un pas lourd. Elle porte un uniforme de soldat d’une couleur aussi claire que sa peau. Que vient-elle chercher entre les livres ? Le temps perdu ?

 

Jusqu'au boulevard, qui, au lieu d'être peuplé de flâneurs, accueille des manifestants pour la justice sociale. Nombreux, convaincus de la nécesssité de leur marche. Au succès incertain.

 

Jusqu'au passage nocturne qui mène les amoureux de l'art au Centre de danse. Un tronc d'arbre élevé porte une robe orange dont le dessin en lettres blanches et noires annonce les spectacles en cours. Un jeune guitariste interprète des classiques espagnols, qui font vibrer l'arbre, qui paraissait  mort sous la lune.

 

(Ulla Guesner)

 

 


(23 juin 2013)

 

 

Par la fenêtre

 

 

Il n'y a pas de rideaux. Elle a collé du papier gris sur les fenêtres. Un gris sale. Contre le soleil ou la vue sur sa cuisine. D’ici je vois des couches de poudre. C'est du hamsin, qui, au cours des années, a déposé des rideaux naturels. Cette grosse voisine d’en face ouvre la fenêtre seulement dans l'après-midi, quand je commence ma sieste.

 

Depuis la mort de son chien, qui est mort peu de temps après son père, elle pleure souvent. Son requiem atteint chaque coin de mon appartement et me touche, même s’il me gêne. Je préférerais qu'elle chante.

 

Quelquefois elle et moi pendons le linge en même temps. Une coïncidence. Tous ses vêtements sont noirs. Elle me parle en hébreu sans discontinuer, comme quelqu'un qui n'a guère occasion de parler. Les mots sautent de sa bouche triste comme tirés par des canons et moi je fais un pas en arrière.

 

Ses cheveux d'un blond artificiel se dressent toujours comme une tour. Cette tour de cheveux durs doit presser fortement sur sa tête et même sur tout son corps invalide, qui boite. Elle dort avec la télé allumée. Toute la nuit des images. Toute la nuit des mots, qui sortent de l'écran. Quand je me réveille en pleine nuit j'entends des voix qui parlent italien. Une fois, au milieu de ses tirades de mots, elle m'avait dit qu'elle était presque sourde.

 

Quand la voisine me parle sans cesse, elle fait allusion aux morts. La mère, le père, le chien. Souvenirs en noir, comme ses jupes et ses sous-vêtements. Le soutien-gorge pourrait contenir deux ballons de football.

 

Seule la tour blonde artificielle sur sa tête attire l'attention d'une conquête. De qui ?

 

Elle parle et elle pleure. Ça me fait mal de la voir chialer. J'aimerais bien avoir pour voisine une chanteuse ou un jeune, un bon pianiste. Mais je sais que bientôt je ne la supporterai plus et fermerai ma fenêtre coulissante. Après avoir pendu mon dernier slip blanc.

 

(Ulla Gessner)

 


(18 juillet 2013)

 

Barbus (d’après une photo de Sabine avec des palmiers)

 

Plusieurs primitifs géants arborant d’énormes barbes semblent être tombés en transe. Barbes et chevelures sont tellement opulentes que l'on doute de l'existence de têtes.

D’où viennent-ils ?

Ils doivent appartenir à une tribu d’unijambistes, mais on ne sait pas qui est femme, qui est homme. Peut-être que de là où ils descendent les femmes aussi portent une barbe.

Ces géants ont l'air orgueilleux sous le ciel bleu et ses nuages tampons d'ouate.

Que sont des parasols fermés et une lanterne solitaire en comparaison à ces êtres géants et mystérieux ?
 
 
(Ulla Gessner)

 

 


 


(28 juillet 2013)
 

Elle tournoie dans sa robe à fleurs, sur le grand parvis de la mairie de Tel Aviv, place Rabin, et sautille sur les dessins géométriques que forment les carrelages du sol. Et l'envie lui prend de jouer à la marelle pour se réfugier ailleurs. Un deux trois sur un pied, puis on pose les deux pieds à quatre et cinq, puis six, encore un pied et sept huit à nouveau les deux pieds. Elle reprend le rythme dans sa tête et tout revient. Ses jambes obéissent automatiquement comme si elle n'attendait que ça pour reprendre les mouvements si connus.

Chaque saut est comme un saut dans le temps. Elle dessine mentalement avec ses yeux les cases de la marelle et elle s'exécute un deux trois, quatre cinq, six, sept, huit, puis dans un volte-face aérien qui la ramène des lustres en arrière, elle redescend, légère, sautillant dans les cases invisibles de la marelle. Maintenant, il lui faut une palette ou une pierre.

Elle ne voit pas les passants qui lui lancent des regards interrogateurs, parfois gênés. Peu lui importe ce qu'ils peuvent bien penser : « Qu'est-ce qu'une quinquagénaire de son âge peut-elle bien faire là, à sautiller et virevollter dans les airs, dans sa robe à fleurs, le sourire béat et les jambes raides ? » Elle n'en a cure, transportée par mille souvenirs qui articulent et animent ses jambes, supports de son corps qui retrouvent des mouvements oubliés en se mettant rapidement au diapason. Elle est heureuse de sa bonne coordination, même si ses genoux claquent parfois, comme s'ils la prenaient en flagrant délit.

Cet après-midi, elle a traversé la grande place, agitée par mille pensées après la première dispute avec lui par SMS. Une vraie connerie ce truc. Se disputer en silence avec des mots, sans rien entendre, sans voir personne, seules des lettres qui s'affichent en mots et dont on essaie de comprendre le sens caché, les intentions de l'autre. C'est l'écran qui devient le support du message. Elle aurait pu effacer l'écran en cliquant, mais elle a préféré continuer, mue par la colère. Et elle a continué de taper des lettres et des mots et des phrases. « Tu m'as déçu Marc », a-t-elle tapé. Difficile maintenant de nier ce qui a été écrit. 
 

(Claire) 

 

★ 

 

 

Un souvenir

 
une cour une voix les sinistrés sortez des rangs étourdissement sortez des rangs désignée sinistrée sortie des rangs
hors écartée / hachure ombre / sinistré

mot d'encre
mot son
mot moi
plus sinistre que le noir calciné.

Août 20

tête coton
pieds
poussière gravats
ciel gris
si haut si large
si loin

bras tendus
tissu carreaux
jaune noir
chaussures paysannes

Robes broderies perles rubans coquetterie espièglerie
carbonisées

Photo école
robe carreaux
chaussures paysannes
ardoise
– Cours Élémentaire –

Yeux froncés
lumière d'été.
 
 

(Jacqueline Behar)

 

★ 



(28 juillet 2013)

 

« Suce-miel »

Tellement d’effort pour sucer le nectar d’une fleur. C’est l’odeur douce qui m’attire. J’ai compris que pour ça les gens, qui, pas comme nous, touchent toujours la terre avec leurs pieds, m’appellent « suce-miel ». Ils ont des noms pour tout, mais pas seulement dans une langue. Non ! Je suis aussi « honeysucker » pour les Anglais et les Américains, « Honigsauger » disent les Allemands, et les Espagnols me nomment « chupa miel ». J’aime le son du mot « chupa miel ». Il me donne l’avant-goût des vrais délices.

Maintenant je volète devant les fleurs roses d’un cactus sur un petit balcon. Je dois voler très très vite afin de rester sur place. Ainsi, la distance jusqu’aux fleurs doit être bien calculée à cause de l’odeur.

En volant comme ça j’entre en transe. Il me faut cette impression de perdre mes sens afin d’attaquer avec mon bec courbé la fleur devant moi. Mais aujourd’hui quelque chose me gêne. Derrière le rideau de la fenêtre il y a quelqu’un. Une femme. Elle pleure. Et puis elle lance ces mots dans ma direction : « Tu es son messager, j’en suis sûre. N’hésite pas à venir tous les jours. Je vais t’attendre ici ».

Je vole plus vite. La voix de cette femme devient l’écho de mon propre chant et me donne une force inouïe. Je me précipite sur ma fleur et le doux liquide se déverse dans mon bec. Je le sirote avec avidité jusqu’à ce que la douceur emplisse tout mon petit corps.

La femme derrière la fenêtre reste debout sans bouger. Elle observe mon bonheur délicieux.

(Ulla Gessner)
 


 

(21 janvier 2014)

 

Absent (compter : un, deux, trois.)


Présent


Présent


Présent


Absent.

L’absent a un visage
Jérusalem aussi.

Celui qu'on lui donne
Celui qu'on lui imagine

Pourtant, elle t’invite
Elle ne se dérobe pas
Elle t’ouvre ses portes.

Marhabba.
Bienvenu.
Barukh ha ba.


Viens, je me parerai de tous mes feux
J’inscrirai sur mes murs tes citations de poètes
Je t’emmènerai dans mes ruelles tortueuses
Tu grimperas sur les toits des maisons basses
Tu pourras humer mes odeurs fortes
Tu te nourriras de l'histoire des peuples qui y sont morts
Et de ceux qui la veulent présente.

Viens,
Ma lumière est incandescente
Elle te portera sur ses ailes
Ne fais pas deuil de son absence.

 

(Jacqueline Behar)

 


 

L'absence du présent

 

Je t’écris. Où sont-ils les mots français ?

 

Je t’écris quand même, Ein Gedi, dans le désert Judée.

 

Je t’écris pour les capricornes qui montent sans bruit, habilement, la montagne chauve.


Je t’écris, source des capricornes, sous la mer avec l’odeur de soufre.

 

Je t’écris, oasis de paix, souvenir au passé de sable, de la mer morte, qui n’est pas morte.

 

Je  t’écris, Ein Gedi, en français. Dis-moi, es-tu différent en allemand, en espagnol ?

 

Lui, qui est mort, et moi, qui écris, on était un couple d’oiseaux verts, qui survolait les Wadis côte à côte, dans ce paradis, en terre sainte ; sainte ?

 

Je t’écris sur cette terre avec un vocabulaire minime. La terre est sanglante. Le vieux sang sec se mélange avec la terre sainte. Sainte ? Le sang neuf laisse des tâches rouges humides.

 

Je t’écris et je ne te laisse pas tranquille.

 

Je t’écris, Ein Gedi, n’arrête pas d’être un paradis, n’arrête pas !

 

Je t’écris, paradis choisis pour quelques instants précieux.

 

J’ai pouvoir de prolonger l’espoir (Edmond Jabès)

 

 

(Ulla Gessner)
 

(9 février  2015)
 
La pensée née de la lumière rit à la nuit.
Pas étonnant, c’est la chanteuse de blues, esclave des cascades vitales qui trempe dans l’eau tous les souvenirs comme un reflet de la ferme réalité et de ses divagations.
Le long du métal hurlant, l’étranger est tombé sur le pare-brise gluant d’un camion. Se détend les poings et salue les terriens.
Lancé sur la courbure trépignante de l’espace temps, il enregistre à l’insu de tous le contour multiple des forces désorganisées de cette planète. Regarde autour de lui un déversoir d’images à éplucher .
À la recherche de la carte de ce monde étrange, il frotte contre toutes les aspérités d’un savoir de gratte-papier, une ébauche de l’alphabet des astres.
Le cristal de sa conscience aspire la musique de blues perçue lors du passage sonore essuyé lors de son atterrissage.
La musique l’atteint  encore par un ensemble de paramètres étrangers à son recyclage de connaissances pourtant abouties noir sur blanc.
Retrouver la source de cette musique pourtant surcharge banale strictement interdite du goût divinatoire de sa planète.
Comprend qu’il serait bon d’être sous la lumière du soleil depuis le premier jour, surtout du printemps, mais ça peut prendre plus de temps que prévu.
Ces ondes musicales, cri de l’étendu, sans doute aliment fantôme de ces êtres à deux jambes. Le flairer, le débusquer, en suspecter le code.
Aligner, synthétiser, analyser le dépôt des sons, matière première ni rare, ni précieuse mais difficile à démêler.
Porosité des sons organisés, malheureusement détournés par d’étranges et aveugles bruits nocifs, bio-technologiques qui mordent de part et d’autre un corps encore immesurablement mou.
Des voitures poussent des hurlements atroces, cris intenables, quelque chose de très décisif, déchirent ses aspérités. Rien ensuite.
Pas de mode convenu, seuls des claquements stridents, impudents, angulaires, strangulaires.
Ces pouilleux usurpateurs percent les circuits encore libres de ses réseaux internes, le menacent jusqu’à évanouissement complet.
Parfois l’odeur mobile de la musique hérissée de blues en foule lui revient.
Elle le caresse comme une source avide, comme quoi vivante et fraîche. Couleur d’espoir électrique de toute vraisemblance.
Manifestation d’une nécessité impérative, il lui faut retrouver les contractions brutales qui soufflent à angles de 90 degrés le volume du son.
Il retourne sur ses pas, assez content de rester invisible au regard éteint des terriens trop occupés à s’adresser à des êtres sur des bases solides.
Drôles d’animaux domestiques, drôles de phénomènes, pense-t-il fasciné un moment sans s’y complaire.
Ne peut encore se concentrer autour d’une idée fixe. Ce semble que non. L’air terrestre concentré passe difficilement à jamais dans ses branchies solaires.
Il manipule sa réception verbo-visuelle sous son casque, bientôt arrive dans un lieu obscur.
La lumière musicale croisée s’accroche, astuce de révélation dépouillée et cosmique, sans intermédiaire dans sa partie supérieure, s’abandonne pure et simple.
Immense et seul devant une bouche immense, espace-intro, cage ventrue précisément à l’inverse.
Se gave d’urgence d’un délice sans cause, nourriture jusqu’à étranglement dans ce temps, comme généralement.
De son côté, veut éclater de cette voix, sans même fusionner en étoile limite.
Ne la trouve prête. Hallucination stellaire pour lui tout seul ?
Se met en interdit. Impersonnifié autant qu’il s’en insépare.  En revient effeuillé.
Il s’approche des lèvres noires suçoir, en canon de révolver, orchidée qui ne pousse pas chez lui.
Se dénoue  lentement, se dilue, ruisselle, se répand aspiré à s’en couper le souffle, se heurte sourd tramé à en devenir palpable.
Attention. Risque de métamorphose incomplète qu’on ne sait pourquoi. Délivrance jointe à l’effarement.
 
(Colette Leinman) - Ce texte a aussi été publié dans Silo, le site de Lucien Suel, dont le texte, "Théorie des orages", a inspiré celui de Colette Leinman.

Je vous salue,
Marie pleine de grâce.
Paix sur vous, terriens patibulaires
Je vous salue au nom de celui,
qui, assis
invisible trace d'une main la carte du monde et perfore la mémoire stockée des ères glaciaires.
De la cave aux parois lézardées, les poussières stellaires remontent le temps,
dans tous les souvenirs,
un reflet du réel.
La porte grince.
Elle s'ouvre sur l'assemblée,
priant, les yeux levés vers ce qui figure le ciel.
Les hommes prient pour la Cause,
la cause des damnés de l'univers.
Des hommes, des êtres au cerveau biffé.
Caviarder la chair et il n'en restera que des lambeaux,
bons à jeter aux prédateurs en période de sécheresse 
Les cris montent des murs lézardés mais les étoiles sont loin.
Qui répondra du mal ?
Pourquoi sommes-nous nés ?
L'amour comme une comète est une pensée née de la poussière.
Comme elle l'amour fustige laissant derrière lui une trainée à portée de nos doigts.
Celui qui est assis,
invisible,
a des yeux pour voir mais pas d'oreilles pour entendre.
Dieu créa l'homme à son image, l'homme créa Dieu à son reflet.
 
(Jacqueline Béhar) - Ce texte a aussi été publié dans Silo, le site de Lucien Suel, dont le texte, "Théorie des orages", a inspiré celui de Jacqueline Béhar.

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Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
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Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh