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Le langage n'est pas la vérité, il est notre manière d'exister dans l'univers. (Paul Auster)
 
Je ne sens pas encore la séparation, entièrement absorbée par la route : les neiges désespérantes, le ciel trop grand, les jambes déjà tout engourdies. (Marina Tsvetaeva)

 
 
16 janvier 2015

 

 
 

 
 

 
 

 
 
 
 
15 janvier 2015
Je mettrai plus de photos de la même série bientôt (pas trop le temps ces jours-ci, la petite est malade, suis un peu charette quoi, et ce soir, on lance le nouveau numéro de la revue Terre à ciel, alors on traque les coquilles, on fait les finitions). En attendant, voici un texte, écrit le 6 janvier (le jour où j'ai eu l'idée de ce blog) dans le bus, retouché tant bien que mal hier à l'atelier d'écriture que j'anime (durant l'heure où l'on écrit tous ensemble), qui vaut ce qu'il vaut. Je le dédie à mon cousin Philippe Rahmy-Wolff, en souvenir de notre pacte de lampadaire de l'hiver 2013-2014 (il saura de quoi je parle).
 


 
 
J'ai le cœur, j'ai le cœur et je ne sais pas comment le dire, il est peut-être retourné, peut-être descendu, dans l'estomac, où il tourne comme dans un lave-linge. J'ai le cœur, il est peut-être remonté,  dans la gorge, pendant que le car descend la route escarpée qui surplombe forêts et vallées, grues et tas de sable, et je me demande où se sont réfugiés les animaux qui vivaient là.

J'ai le cœur, toute la matinée, j'ai le cœur dans la bouche, qui m'empêche d'écrire. La seule pensée d'écrire me mettait à l'arrière d'un bus, à l'arrière d'une auto nauséabonde. Pensée d'écrire, désir de vomir.

À ma gauche le mur du grand cimetière aux tombes étagées, blanches et froides, puis les habitations étagées, recouvertes de cette pierre de Jérusalem dont je connais la dureté, puis des villages, aux fenêtres noires.

À ma droite des grues, des tracteurs, échoués au fond de la vallée, agitant leurs membres comme des cafards renversés sur le dos, puis des sapins, de la terre presque blanche, de la terre presque rouge, puis le brouillard de sable et de poussière glacée qui enfantômise le paysage, étouffe le soleil hiémal, et transforme la vision en illusion.

Toute la matinée j'ai le cœur, j'ai le cœur qui ballote dans la bouche. Je serre les dents pour ne pas le perdre. Et je ne pense qu'à manger. Un trou s'est réveillé dans mon ventre, qu'il affole. Je suce des bonbons citron-menthe dans le car, puis dans le bus, puis sur la place de Sion. Je bois un grand jus d'orange aux carottes aussi rapidement que Jacqueline avale son expresso. Je gobe une boule au chocolat enrobée de noix de coco le temps qu'elle regarde l'heure. Je ne suis pas sûre mais je crois qu'on était au café Hillel. Je n'ai pas regardé où on étaient entrées, toute à ma joie de marcher aux côtés de mon amie dans cette ville que j'avais adorée une année, aimée la suivante, puis tolérée, et enfin détestée, au point de la fuir chaque weekend, soit dès que je n'avais pas l'obligation professionnelle d'y être.

Un homme ressemblant étrangement à un ami de Paris essayait de me prendre en photo en douce avec son téléphone portable. Je l'ai regardé dans les yeux, avant de pencher la tête le plus possible vers la droite, me persuadant qu’ainsi je sortirais de son champ de vision.

Le café Hillel, où qu'il soit — je ne me suis jamais assise à celui qui est boulevard Rothschild,  à quelques rues de chez moi à Tel Aviv — pour moi restera toujours celui de la rue Émek Refaïme, la rue où je vivais alors à Jérusalem, et qui a explosé dans un attentat, à peine un quart d’heure avant que j’y emmène mon plus jeune frère — celui qui dessine des super-héros pour gagner sa vie —, qui me rendait visite de France. Nous venions d’enfiler nos baskets, nous étions assis sur le canapé, quand boum.

J'ai le cœur dans la tête et je m'enfile des tomates-cerises pendant que Yaara réchauffe la bouillabaisse et qu'Uri me montre des photos des soldats de terre cuite qui gardent le mausolée de l'empereur Qin (ils reviennent tout juste de Chine). J'avale la soupe en admirant par la fenêtre de la cuisine le jardin suspendu des voisins d'en face — de riches Américains ont investi de nombreux quartiers de Jérusalem, dont celui-ci, Yémine Moshé, où mes amis vivent depuis les années soixante. À l'époque il était désaffecté, abandonné, le gouvernement en offrait les petites maisons aux artistes et aux écrivains, il suffisait de postuler. Je mâche la purée de pommes de terre et les boulettes de viande en leur racontant l'origine du hâchis parmentier. Uri me montre une image de son soldat en terre cuite préféré, l'archer, son port de tête, sa détermination. Deux mille ans qu'il est imperturbable, que son genou plié ne cède pas.

J'ai le cœur dans le front. Le car vient de freiner violemment, ma tête manque de cogner la vitre devant moi, à travers laquelle je peux voir le dos du conducteur, l'arrière dégarni de son crâne. La vitre me renvoie le reflet de l'un de mes frères — le plus âgé, celui qui fait des films d'animation —, à qui je ressemble aujourd'hui à cause de la fatigue. Coup de tête à mon frère si je m'étais cognée.

J'ai le cœur dans le nez, je respire difficilement. Quand on vivait à Jérusalem l'asthme me volait constamment la moitié de mes forces. Aujourd'hui je sais enfin pourquoi : je suis très allergique à la poussière, aux fleurs d'eucalyptus et à celles des oliviers. Jérusalem regorge d'eucalyptus et surtout d’oliviers, plantés partout, comme pour illustrer ou confirmer les légendes bibliques d'abondance.

J'ai descendu tout à l'heure, pour me rendre à Yémine Moshé, la rue Keren HaYéssode, en longeant le Parc des Cloches. La grosse cloche, celle dans laquelle mon frère — celui du milieu, le peintre — s'était suspendu, la tête en bas comme une chauve-souris, est toujours ceinte de barreaux. Je crois qu'ils ont été posés peu de temps après l'exploit de ce farceur.

J'ai le cœur, j'ai le cœur dans les poumons. Les dizaines d'oliviers penchés sous le vent m’annonçaient ma fin. Je me suis vue boursouflée, crucifiée par le parfum abricoté de leurs fleurs blanches, ensevelie peu à peu sous les pétales, ceux-ci remplissant mes narines, ma bouche, mes oreilles, les orbites de mes yeux.

Jusqu'à aujourd'hui je n'avais jamais pris le nouveau tramway de Jérusalem, alors qu'il y a plusieurs années, j'avais traduit la réponse à un appel d’offres d'une compagnie pour équiper les wagons de vitres pratiquement incassables. On y disait précisément que ces vitres, de telle et telle épaisseur, devaient être capables de résister au choc d'une explosion sans voler en éclats. Je m'étais dit en traduisant qu'il s'agirait alors d'implosion, ce qui éviterait aux morceaux de corps déchiquetés d’atterrir sur les capots des voitures, sur la chaussée. Je m'étais dit que je ne prendrais jamais ce tramway.

J’ai le cœur dans les pieds. J'ai pris bien des tramways dans ma vie, à Grenoble, à Lyon, à San Francisco, mais c’est la première fois que j’ai l’impression de voyager en tapis volant. La sensation de se tenir debout, immobile, alors qu'il file, au ras du sol. La ville frénétique devient muette. J'ai le cœur dans les oreilles.

Un homme plus tout jeune tire une cariole où sont entassés des cartons de fruits. Mon regard suit dans le sens des lettres hébraïques un deux trois pamplemousses rouges échappés de la montagne de cartons en branle. Insolites de fraîcheur sur les pavés gris, frôlés par des ourlets de pantalons noirs, ils m'émerveillent autant que les premiers coquelicots de l'enfance.

J'ai le cœur, j'ai le cœur dans ces pamplemousses, à Jérusalem. 
 
14 janvier 2015
J'aimerais essayer de me rendre une fois par mois à Jérusalem, ou dans une autre ville israélienne, en bus ou en train, pour capter des images de la route, pour écrire aussi, autour de ce que je traverse, qui me traverse. Je ne sais pas si je vais arriver à le faire une fois par mois, car je ne puis quitter la ville avant huit heures et demie du matin au plus tôt (je dois amener ma fille à l'école avant), et je dois être rentrée à Tel Aviv à seize heures au plus tard (pour aller la chercher à l'école), mais j'essaierai. J'aimerais tant le faire. Tant de petits projets que j'aimerais mener à bien, de textes que j'aimerais traduire uniquement pour le plaisir, écrire, reprendre, lire, et si peu d'heures dans une journée. Beaucoup d'heures passées avec ma fille cependant, au moins huit durant lesquelles elle est éveillée (auxquelles on ajoute sept ou huit heures de plus les jours où elle n'est pas à l'école), sans compter celles passées à m'occuper de la "logistique" autour d'elle, de notre nid... C'est normal, elle n'a que trois ans. C'est éreintant, mais bon quand même. Je suis un peu entre parenthèses ces dernières années (enfin, je trouve, d'autres verront les choses différemment, je sais).
 


 
 
 
 
10 janvier 2015
Quelques images, en attendant le texte qui s'en vient.
Photographies prises le 6 janvier 2015, sur la route entre Tel Aviv et Jérusalem, à bord d'un car (et à travers sa vitre sale). 
 

 
 
 


 

 
 

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh