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★ Le traducteur est celui qui accède à sa propre voix en écoutant la voix de l'autre.

(Yves Bonnefoy)

 

Je veux dire qu'à chaque fois, le désir de traduire m'est venu d'un désir d'écrire l'émotion ou le bouleversement d'une lecture. Je crois qu'écrire et traduire participent du même mouvement... J'ai donc traduit par passion, par nécessité intime et non pour faire découvrir, faire connaître... L'intraduisible est une idole que tout traducteur brise à chaque traduction nouvelle…

(Jacques Ancet)

 

★ Mais prendre des vers dans une autre langue et les vivre, les ressentir dans la sienne, — ce n'est pas moins qu'écrire quelque chose à soi. C'est une sorte de mariage secret, si — réellement — on aime. Choisissez-vous donc un poète et traduisez — trois heures par jour. — Ce sera votre discipline, on ne peut rien faire sans discipline !
(Marina Tsvetaeva)

 

 

 


 

Tradurre, a film by Pier Paolo Giarolo, 2008, 56 min, with Erri De Luca, Fulvio Ferrari, Luca Sarlini, Nadia Fusini, Donata Ferodi, Elisabetta Bartuli, Rita Desti, Anna Nadotti, Maurizia Balzelli, Enrico Ganni (in italiano ; sous-titres en français). 

 

 

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Traduire, un film de Nurith Aviv, 2011, 70 min.

Le film Traduire est le dernier volet d’une trilogie, après D’une langue à l’autre et Langue sacrée, langue parlée.

Avec :

Sandrick Le Maguer • Brest, traducteur en français
Angel Sáenz-Badillos • Boston, traducteur en espagnol
Yitshok Niborski • Malakoff, traducteur en yiddish
Anna Linda Callow • Milan, traductrice en italien
Sivan Beskin • Tel-Aviv, traductrice en russe
Manuel Forcano • Barcelone, traducteur en catalan
Chana Bloch • Berkeley, traductrice en anglais
Anne Birkenhauer • Jérusalem, traductrice en allemand
Rosie Pinhas-Delpuech • Paris, traductrice en français
Ala Hlehel • Acre, traducteur en arabe

 

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 Uri Orlev, drawn by Ronny Someck

 
Écrivains & poètes traduits par S. Huynh (livres entiers ou textes épars, publiés ou/et pour le plaisir)
Writers & poets S. Huynh translated (whole books or random texts, for publication or/and for pleasure)
 
 
Karen Alkalay-GutEnglish to French
Roy AradHebrew to French
Nathan AltermanHebrew to French
An'ya English to French
Naim AraidiEnglish to French
Mehrdad ArefaniEnglish to French
Claudia AzzolaItalian to French
Dara BarnatEnglish to French
BashôEnglish to French
Rivka Basman-Ben HayimHebrew to French & English to French
Miri Ben-SimhonHebrew to French
Sigal Ben YairHebrew to French
Richard BerengartenEnglish to French
Joanna ChenEnglish to French
Leonard CohenEnglish to French
Robert CreeleyEnglish to French
Iris DanEnglish to French
Mordechai GaliliHebrew to French
Allen GinsbergEnglish to French
Leah GoldbergEnglish to French & Hebrew to French
Hedva HarechaviHebrew to French
Déborah HeisslerFrench to English
Colette LeinmanFrench to English
Haggai LinikHebrew to French
Amy LowellEnglish to French
Seymour MayneEnglish to French
Celia MerlinEnglish to French
Haruki MurakamiEnglish to French 
Uri OrlevHebrew to French & Hebrew to Vietnamese
Sabine PéglionFrench to English
Dahlia RavikovitchHebrew to French
Adrienne RichEnglish to French 
Muriel RukeyserEnglish to French
Lyor ShternbergHebrew to English
Nano ShabtaiHebrew to French
Anne SextonEnglish to French
Marcela SulakEnglish to French
Hadassa TalHebrew to French
Kyoko UchidaEnglish to French
Sarah WetzelEnglish to French
Eva WollenbergFrench to English
Virginia WoolfEnglish to French
 
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Ressources : Centre National du Livre/Syndicat National de l'Edition/Association des Traducteurs Littéraires de France : Guide de la traduction littéraire
 

 

Photo © Sabine Huynh 2012, Tel Aviv 

 

Traduire est l'école du respect

[C]' est avec sa propre existence que l'on comprend Yeats ou Shakespeare, plutôt qu'en réfléchissant [...] sur ce qui reste dans Hamlet [...] du récit de Saxo Grammaticus.

Trop s'aventurer en soi sans plus écouter [...] les autres, c'est se vouer à la solitude [...]

Il ne faut songer à traduire que les poètes que l'on aime vraiment beaucoup, ce qui signifie qu'on les comprend, qu'on peut revivre leurs sentiments et leurs expériences, sinon réellement, [...], du moins de façon imaginative.

(Propos d'Yves Bonnefoy sur le travail du traducteur, dans La Communauté des traducteurs)

 

For a poet, translating is as necessary as practising their instrument is for a musician.

(Oksana Zabuzhko, Poetry Review, 2009) 

 

Pour le poète, aucune langue n'est maternelle. Écrire des poèmes, c'est traduire. Un poète peut écrire en français, il ne peut être un poète français. On devient poète pour ne pas être français, russe, etc., mais pour être tout, ou encore, on est poète parce qu'on n'est pas français.

(Marina Tsvetaieva)

 

« Si je compare Góngora en espagnol et dans ma traduction, je me rends compte que les traductions sont une manière de s’exprimer en écoutant un autre poète qui a tâché d’exprimer des choses analogues. »

(Philippe Jaccottet, Entretien à la Quinzaine littéraire, 16-31 mars 1969.)

 

La vraie traduction est transparente, elle ne cache pas l'original.

(Walter Benjamin, La Tâche du traducteur, 1923)

 

L’autorité suprême, pour un traducteur, devrait être le style personnel de l’auteur. Mais la plupart des traducteurs obéissent à une autre autorité : à celle du style commun du ‘’beau français’’ […].

(Milan Kundera, Les Testaments trahis, Œuvre, Pléiade, t. II,, p. 819)

 

 Plus forte est sa prestation, plus invisible en est l’éclat.

(Claro, Le Clavier cannibale, Inculte, 2009)

 

L'expérience du silence qui constitue chaque langue... "Il s'agit d'entendre ce qui se dit dans ce qui s'écrit" (Lacan). De quelle nature est le silence qui travaille de l'intérieur l'expression de la langue ? Chaque fois qu'on apprend une langue étrangère, on fait l'apprentissage d'un nouveau silence, on fait l'apprentissage de ce qu'on ne sait pas dire dans sa langue et qu'on va pouvoir faire entendre dans la langue de l'autre, comme on va pouvoir aussi faire l'expérience des limites de son propre accès à la langue de l'autre en rencontrant le silence qui habite la langue de l'autre. La question du silence est majeure, décisive dans la langue, dans la traduction. Le traducteur est le connaisseur du silence de l'autre.

(Marie José Mondzain, paroles prononcées le 15 mai 2011 au sujet du film Traduire, de Nurith Aviv) 

 

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Entretien de Sabine Huynh sur la traduction, mené par Roselyne Sibille, publié dans la revue de poésie contemporaine Terre à ciel
 
La traduction par Sabine Huynh, entretien par Roselyne Sibille

On dit que la traduction est un art difficile. Quel est ton avis ? En quoi est-ce que cela est-il difficile ?

Oui, la traduction est un art difficile, et la traduction littéraire, que je pratique principalement, l’est peut-être encore plus, parce que la traduction de poésie demande extrêmement de rigueur, et exige que le traducteur soit aussi poète : le résultat est un poème écrit dans la langue cible et il faut qu’il soit à la fois un reflet fidèle du poème original, une réinterprétation, et une nouvelle création.

Cela dit, je pense comme Walter Benjamin que « la vraie traduction est transparente, elle ne cache pas l'original » (La Tâche du traducteur, 1923), c’est-à-dire que le traducteur doit s’efforcer de rester fidèle au style de l’auteur qu’il traduit, au lieu de vouloir à tout prix écrire dans une belle langue. Quand je traduis un poète, je cherche d’abord à cerner son style, afin de ne pas effacer ce qui en fait la singularité (les anaphores et les épiphores dans les poèmes de Leah Goldberg par exemple, qui pourraient aisément être considérées comme des répétitions malheureuses, ou le style particulier d’Uri Orlev, poète à treize ans au camp de Bergen-Belsen). Ainsi, je vais écrire en français exactement sur ce qu’écrivait le poète que je traduis, tout en gardant ceci en tête : comment ce poète, avec son style bien à lui, aurait-il dit cela en français s’il l’avait écrit directement dans cette langue-là où il l’a écrit ? C’est une règle à laquelle je m’efforce de ne pas déroger, même si elle ne facilite pas ma tâche, mais je t’avoue que plus c’est difficile, plus j’aime traduire !

Cependant, la traduction doit évidemment pouvoir se défendre toute seule en tant que bon poème dans la langue d’arrivée, et pour cela, le traducteur doit écrire avec son corps. Je veux dire par là que le traducteur doit ressentir en lui ce que l’auteur a ressenti lors de l’écriture de son poème. Il existe des moyens pour se mettre en condition, si je peux m’exprimer ainsi : se plonger dans des archives, s’immerger dans une musique et des images particulières, ou dans ses propres souvenirs et expériences, si tant est qu’ils sont analogues à ceux de l’auteur, bref, habiter le corps tendu ou tremblant de l’auteur qui écrit.

Outre le fait que le cœur du traducteur bat au rythme de celui de l’auteur, la respiration se fait si possible au même rythme (d’où l’importance de toujours (re)lire à voix haute). Traduire est une tâche très physique : on ne traduit pas qu’avec un cerveau pensant et des doigts pianotant un clavier, mais aussi avec ses yeux, son souffle, avec tous nos sens en fait. Si le sentiment de solitude qui étreignait l’auteur que je traduis pendant qu’il écrivait ne tord pas mes propres boyaux au moment où je réécris son texte dans une autre langue, c’est que je ne suis pas en phase et qu’il est préférable que j’attende, pour reprendre plus tard. C’est comme l’amour.

Je m’aventure peut-être un peu loin ici et j’aimerais préciser que j’adhère tout de même à la formule tears blur the picture (« les larmes rendent l’image floue »), énoncée par je ne sais plus quel théoricien anglo-saxon de la littérature pour dire que les sentiments empêchent une approche (et une critique) objective du texte. En traduction littéraire, l’équilibre nécessaire entre objectivité et subjectivité n’est pas facile à obtenir.

Est-ce qu'en tant que poète la traduction est pour toi une nécessité pour ton propre travail d'écriture ?

Oui, plus je traduis, plus je me rends compte que la traduction est de plus en plus essentielle à mon travail d’écriture. La poète et critique littéraire ukrainienne Oksana Zabuzhko pense que « pour un poète la traduction est aussi nécessaire que la pratique des gammes pour un musicien » (dans la revue The Poetry Review, 2009) et je partage son avis. Je traduis tous les jours au moins un poème pour le plaisir, c’est-à-dire un poème que personne ne m’a demandé de traduire. Cela me procure une respiration et un souffle, une inspiration parfois aussi. Je ne le tape pas forcément, je peux traduire sur des bouts de papier, ou directement dans le livre que je suis en train de lire, dans la marge.

Selon Yves Bonnefoy, « trop s'aventurer en soi sans plus écouter [...] les autres, c'est se vouer à la solitude [...] » (propos d’Yves Bonnefoy sur le travail de traducteur, dans La Communauté des traducteurs). Traduire de la poésie c’est avant tout lire de la poésie, et écrire de la poésie sans en lire est impensable, non ? Tout est lié, la traduction, l’écriture, tout se nourrit et se répond, dans un continuum, une relation dialogique, comme dirait Bakhtine (je me permets de simplifier à outrance ici, bien sûr).

Comment choisis-tu les auteurs que traduis ?

Pour ma part, le choix se fait presque toujours avec le cœur. Je crois que tout comme on lit de préférence les poètes qu’on aime, on traduit aussi les poètes qu’on aime, sinon on ne parvient pas à les comprendre, ou du moins, si on n’aime pas tout, il faut au moins que l’on soit convaincu, par leur sincérité, leur message, leur cause s’ils en défendent une, etc. Il m’arrive de tomber sur un poème ou un livre de poèmes qui me plaît énormément, je commence à le traduire, je m’enthousiasme et m’enflamme, j’écris alors à l’auteur (s’il est encore en vie), je lui envoie une ou deux traductions et lui demande s’il aimerait que je le traduise. Il arrive aussi que je traduise quelqu’un parce que je crois en sa cause et je désire m’y rallier (je m’intéresse de plus en plus à la poésie écrite par les poètes contemporains iraniens dissidents, comme Merhdad Arefani). Ou bien je vais traduire un auteur que j’admire et dont le travail est méconnu en dehors de son pays. Il m’arrive également d’être contactée par des auteurs, notamment parce qu’ils ont lu mon travail déjà publié ou des extraits sur mon site (www.sabinehuynh.com). Je n’accepte que si ce que fait ce poète me plaît assez. Il arrive enfin qu’un poète que j’ai traduit me demande ensuite de traduire ses poèmes. Souvent, un poète que vous avez traduit vous demandera de continuer à le traduire et à mon avis c’est une aubaine.

Et comme je l’ai dit plus tôt, je traduis sans cesse pour le plaisir, des poèmes qui me plaisent et me parlent, peut-être avec le désir de m’approprier ces mots, parce que j’ai la certitude que j’aurais pu les avoir écrits, ou que je les ai déjà pensés. Je précise que j’ai une préférence pour la poésie écrite sur, pendant, ou dans la Shoah. Comment expliquer cela ? Ce sera pour une prochaine fois !

Lorsque l'on traduit, comment cela se passe au niveau de l'édition ?

Au niveau de l’édition, ce qui s'est passé jusqu’à présent est que soit l’auteur que je traduis (ou son agent) a déjà une idée en tête, soit je propose moi-même un extrait de l’ouvrage traduit à un éditeur lorsque j’ai terminé. Je peux choisir l’éditeur moi-même, ou le faire avec l’auteur. Comme il est nécessaire de publier sur la Toile, je propose souvent mon travail à des revues littéraires en ligne. Je propose également des textes à des revues papier. Il existe d’excellentes revues d’arts, de littérature et de traduction qui sont intéressées par des traductions, en France et ailleurs, comme Terre à ciel, Terres de femmes, Temporel, Retors, Pratilipi, The Poetry Review, TraduzioneTradizione, Cyclamens and Swords, etc. Dans tous les cas, je demande toujours à l’auteur son accord.

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Mars 2014 : ouverture du #chantierORLANDO, ma traduction française de Orlando, A Biography, de Virginia Woolf.


Juillet 2011 : Participation au projet de traduction fait en collaboration "Planting Seeds Together" (Semer des graines ensemble), inspiré par le discours prononcé par l'écrivain japonais Haruki Murakami lors de la remise du Prix international de Catalogne 2011. Traduction française du discours d'Haruki Murakami, "Rêveurs idéalistes".

July 2011: I took part in the collaborative translation project entitled "Planting Seeds Together", inspired by the acceptance speech given by Japanese writer Haruki Murakami for the Catalunya International Prize on June 10, 2011. French translation of Haruki Murakami's speech. Cliquez ici pour lire les messages de notre équipe de traducteurs / To read words from the French translators, click here.

 

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Like a swatch of night cut out of its own cloth

(Déborah Heissler)

 

 

The amorous body                                                                                 lies on the bed

And if suddenly all was engulfed by the serene avidity of this world’s end, and I would never have to depart again, like someone who leaves a city and reaches the nearby forests. It would be like entering into this space, similar to a house, in which possibility could be imminent, and something could be ready to open and brighten up.

It just rained in torrents for a few minutes. The birds, previously colourless, now even seem to fly without shape. What happens next almost totally eludes me.

Then I resume walking and take in the trees in my sight. I remember. Since the morning of the second day I cherish the endless sound of your steps in the bedroom.

And soon came those late-afternoon shivers, followed by the golden light and the sinking shadows of the evening, each one hovering low on the horizon.

You watch, you inhale the smell of earth. The sky is clear, the clouds nearly white in the intense heat of August. All the apple trees stand there, their crowns slightly larger, and it is as if a little part of night is flowing inside the night, and a multitude of tiny flowers are opening in the dark, exuding the scent of seed and rose, like a swatch of night cut out of its own cloth.
 
 
(Translated from the French by Sabine Huynh: Déborah Heissler, Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe, Cheyne Éditeur, 2010.)
 

Video on YouTube (text: Deborah Heissler, translation and voice: Sabine Huynh).

 


 

Un voyage sans nom

(Leah Goldberg)

 

I
Où suis-je ? Comment expliquer où je suis ?
Mes yeux ne se voient dans nulle fenêtre
mon visage dans nul miroir
les trams de la ville passent

je ne suis pas à bord
et la pluie tombe sans mouiller mes mains.

Je suis ici                         entière

dans une ville                  étrangère
au cœur d’un grand pays            

étranger.

2
Ma chambre est si petite

que les jours y raccourcissent

méfiants

et que je n’ose y prendre mes aises

au milieu de la fumée

et de l’odeur des pommes.

La nuit les voisins allument une lampe

de l’autre côté de la cour

à travers les feuilles des bouleaux élancés

une fenêtre luit en silence.

Parfois j’oublie

qu'un jour

quelque part

j’ai eu moi aussi

une fenêtre à moi.

3
Cela doit faire des semaines

que personne ne m’a appelée par mon nom

la raison en est si simple

dans ma cuisine les perroquets

ne l’ont pas encore appris

aux quatre coins de la ville

les gens ne le connaissent pas

il n’existe que dans des papiers

dans des écrits

couché

sourd

muet

aphone.

 

Des jours entiers

je marche sans nom

dans des rues dont je connais le nom

je m’assieds sans nom

face à un arbre dont je connais le nom

je pense sans nom aussi

à celui dont je ne connais pas le nom.

 

4
J’ai marché avec les navires

me suis tenue près des ponts

on m’a jetée à la rue

avec les feuilles tombées des ormes.

J’ai possédé un automne

un nuage de lumière

près d’une sombre cheminée

et un nom étrange

que personne n’a pu deviner.

 

août-septembre 1960, Copenhague

 

Lea Goldberg, Selected Poetry and Drama : poésie et pièces choisies et traduites par Rachel Tzvia Back, The Toby Press, 2005.

(Traduit de l’anglais par Sabine Huynh.)

Lire d'autres poèmes de Leah Goldberg traduits par Sabine Huynh dans la revue de poésie contemporaine Terre à ciel

 

hot-air balloon

(Colette Leinman)

 

 

One can make all sorts of odd things fly

a ball
a kite
a hot-air balloon
an iron

unsteady configuration for sure

but

you just need to implement a digital control system

the shape doesn’t matter
as long as there are wings

bathtubs were seen flying

it only takes a bit more work
than a plane

which is quite natural

 

(translated from the French by Sabine Huynh, the translation was published in the journal The Ilanot Review)

La chambre
 
(Mehrdad Arefani)
 
 
Personne n'appelle
et les mails sont pollués de pourriels
Londres n'est même plus Londres
et cette chambre est comme n'importe quelle chambre
Être ici ou à Evin en prison
dans un appartement à Bruxelles
ou dans une chambre de la maison du père
c'est du pareil au même, non ?
Qu'est-ce tu fais de beau ?
Être dans une prison en Croatie
ou dans une cabine d'avion
c'est du pareil au même, non ?
Après tout une chambre est une chambre
seul l'aspect varie
Le frigo est aussi une chambre, n'est-ce pas ?
Il en va de même pour une boîte à bijou
ou une boîte à outils
ou le micro-ondes dans lequel tu réchauffes ton sandwich

(traduction française, de l'anglais : Sabine Huynh, 2012)
 
Pour lire le poème en farsi et en anglais.
 
Lire d'autres poèmes de Mehrdad Arefani traduits par Sabine Huynh dans la revue de poésie contemporaine Terre à ciel
 

New life

(Lyor Shternberg)

 

Drowsy on the deck

of my child’s bed on a sleepless night,

I am suddenly aware of the new life now growing

in your womb, and the words detach themselves

from the night, becoming a body’s crown, a vibration

of electrified air.

 

The night boat is sailing between the rocks:

the drifting between her bedroom and ours goes on and on,

fragments of our awakened voices, bleary and tired faces.

But at dawn we gather in tenderness as sweet

and deep as that evening when you engaged me

with your warm smile in the theater courtyard:

the first days of the year, the breeze of the holidays, the carefree tossing

of a lengthening adventure.

 

(Translated from Hebrew by Sabine Huynh)

 

Lyor Shternberg was born in Petah-Tikva in 1967. He now lives in Jerusalem with his wife and daughters, and teaches literature and creative writing. Shternberg has published four prize winning poetry books, and his fifth collection, Evening Rituals has just been published by Hakibutz Hameuhad.

 
 
Jours blancs
 
(Léah Goldberg) 

 

Les jours blancs s’étirent

tel un rayon chaud de soleil d’été.

Une quiétude de grande solitude 

plane sur l’ampleur du fleuve.

Les fenêtres sont grandes ouvertes

sur l’azur tranquille.

Des ponts tous droits se dressent

entre hier et demain.

 

Tes silences                        jours blancs et vides

se supportent facilement

vois                         mes yeux ont appris

à sourire et depuis longtemps

ont cessé leur course élancée

sur le cadran de l’horloge.

Se dressent tous droits les ponts

entre hier et demain.

 

Mon cœur habitué à lui-même

compte doucement ses battements.

Bercé par le rythme paisible qui l’entraîne

comme un bébé se chantant sa berceuse

avant de fermer les yeux

une fois sa mère endormie.

 

(Leah Goldberg, Mukdam ve meuhar : mivhar shirim 1931-1970 [« Tôt et tard : poèmes choisis »], Sifriat Poalim, 2003)

(Traduit de l’hébreu par Sabine Huynh)

La neige

(Claudia Azzola)

 

Ce fut durant ces hivers

dans la maison

entre les toits et les rafales

ce fut la neige                       

je la sentais en moi

avant même de la voir

grâce au silence blanc

neige se tassant

comme quelqu’un se taillant

les veines, engourdissement.

Vint la vision d’en bas            

à travers la lucarne.

La neige des grands-parents

qui nous changent en prophètes

rien autour n’est plus sale.

La neige du père

s’engouffrant dans l’entrée

ses pas sourds

vers une nouvelle journée

et les autres encore

tout à leur sommeil

s’accrochant à la vie.

La pluie de la mère

faisant tinter les verres

réchauffant le ventre, les os.

La neige : toujours « viens »

jamais « va-t-en » ou « pars »

non, viens

près de moi

comme un vrai parent

le parent que tu as toujours été.

Dans le couloir

dans la chambre, dans le noir

au moment de se déshabiller

tendre l’oreille vers les voix suaves

belles et persuasives.

Tout est calme, tout est à nous

le silence blanc du père avec nous.

 

(Traduit de l'italien par Sabine Huynh, lire la version italienne sur le site de la revue Retors.) 

Seismogram

(Eva Wollenberg)

 

Thrust out your tongue as snakes do
to better feel presence
flash your emotions and then
recoil
in case of war.

Only the beloved sanctifies you
but these are pleasures people mustn’t
get to know about
in case of war.

From the language streaks that shatter
the quiet darkness
keep but the sharp tip
in case of war.

Coming into sight is difficult
it tears you apart
voices thunder & beat:
“We must walk on ropes

vertical                                      horizontal

we must walk on ropes

tightly stretched        slippery in the rain

with our mouths open

our wings flapping around

reach Betelgeuse

the heart the glowing

red

warm

womb.”

But here’s the thing             I am not there
I have fallen to misty pieces
yet you attempt to name and embed me.

 

(Translated from French by Sabine Huynh.)

 
 
Like a swatch of night cut out of its own cloth

(Deborah Heissler)

 

The amorous body                                                                                 lies on the bed

And if suddenly all was engulfed by the serene avidity of this world’s end, and I would never have to depart again, like someone who leaves a city and reaches the nearby forests. It would be like entering into this space, similar to a house, in which possibility could be imminent, and something could be ready to open and brighten up.

It just rained in torrents for a few minutes. The birds, previously colourless, now even seem to fly without shape. What happens next almost totally eludes me.

Then I resume walking and take in the trees in my sight. I remember. Since the morning of the second day I cherish the endless sound of your steps in the bedroom.

And soon came those late-afternoon shivers, followed by the golden light and the sinking shadows of the evening, each one hovering low on the horizon.

You watch, you inhale the smell of earth. The sky is clear, the clouds nearly white in the intense heat of August. All the apple trees stand there, their crowns slightly larger, and it is as if a little part of night is flowing inside the night, and a multitude of tiny flowers are opening in the dark, exuding the scent of seed and rose, like a swatch of night cut out of its own cloth.
 
 
(Translated from the French by Sabine Huynh: Déborah Heissler, Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe, Cheyne Éditeur, 2010.)
 
Video on YouTube (text: Deborah Heissler, translation and voice: Sabine Huynh).

 

 

 

 

Rêve

(Sigal Ben Yair)

 
À cette heure-ci de la répulsion et de la passion,

je rêve au même frottement divin,

je creuse sous le mot romantique.

Hier j’ai retiré ma peau

devant toi et dessous

il n’y avait qu’un corps.

Tout ce que je t’ai montré était un leurre.

Mais comment nier mes mains ?

Tiens, voici cette douceur.

Je t’appelle comme on use

de signes et de symboles,

approche-toi de moi

à reculons,

mais sans tourner la tête.

 

(Traduit de l'hébreu par Sabine Huynh.)
 
 

Lessive

(Sigal Ben Yair)

 

Nous patientons devant le tambour qui tourne,

mes petites culottes roses liées

à tes caleçons et aucun ne cède

à la force qui les pousse

l’un après l’autre

l’un après l’autre.

Ta main serre la mienne.

Des petites annonces et des affiches

de la fête de l’amour

nous entourent, couleurs

et bulles de savon.

À quoi bon tout ceci ?

Le tumulte du cycle d’essorage

secoue mon cœur.

 

(Traduit de l'hébreu par Sabine Huynh.)

 "Rêve" et "Lessive" ont été traduits de l'hébreu par Sabine Huynh à l'occasion de la soirée poétique bilingue hébreu-français "Poèmes d'amour sur le toit, Institut Français de Tel Aviv, 23 mai 2011.

 

Dame Lazare (extrait)

(Sylvia Plath)


Mourir

est un art, comme tout le reste.

J'y excelle

tellement que c'est l'enfer,  

tellement que c'est dans ma chair.

Disons que j'ai un don.

 

(Traduit de l'anglais par Sabine Huynh.)

 

 

Le moulin de Yémin Moshé

(Yéhuda Amichai)


Ce moulin n’a jamais moulu de grain.

Il a moulu de l’air sacré et des oiseaux

de la nostalgie de Bialik, il a moulu

des mots et du temps moulu, il a moulu

de la pluie et même des obus,

mais il n’a jamais moulu de grain.

 

Maintenant qu’il nous a découverts,

il moud nos vies jour après jour,

pour faire de nous de la farine de paix

pour faire de nous le pain de la paix

pour les générations à venir.


 
(Traduit de l'hébreu par Sabine Huynh.)

 

 

vent doux de juin

(an'ya)

 

vent doux de juin

un accroc dans le nuage

se referme

 
(Traduit de l'anglais de Sabine Huynh. Haïku de la poète américaine d'origine serbe an'ya.)

  

 

Jours glacés

(Bashô)


Jours glacés—
saumon séché
pélerin émacié.

(Traduit de l'anglais par Sabine Huynh.)

 

 

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh