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Quand la parole tombe en syncope

 

 

Enflammées leurs ailes de fer froissé follement confuses dans une petite cage de verre qui chute sur les traces de la liberté. Un bras-javelot embroche une foule en course. On voudrait hurler, mais quand le sort ne crépite pas, un silence perçant assèche rétines et gosiers. Éphémères sons de gong, tintements de clochette et incantations psalmodiées court-circuités par un désespoir muet. Parfois, la douleur de notes fugaces pincées sur une corde fatiguée insuffle des sol dièse et des ré bémol d’espérance, mais on suffoque sous le bouillonnement des agonies d’oiseaux. Convois épouvantables le long de forêts troublées au fond desquelles résonnent des aboiements terrifiants faisant écho à des sirènes énervées. Malgré l’écroulement des certitudes, dans les cours d’école des petites filles maigres continuent à chanter en agitant plis de jupes sombres et drapeaux de papier coloré, des bourdonnements gerçant leurs sourires inquiets. Des tonalités répétitives qui ponctuent le néant vrillent les neurones paralysés par l’angoisse. Incrédules, on se repasse le film en boucle : explosions, tirs, débris de vies et de verre, systoles affolées, fin. Des supplications chuchotées au milieu de signaux furieux. Mitraillé de cris monotones, le sens des paroles s’atrophie. Lorsque tout semble fatalement funèbre, des bâtons creux s’entrechoquent soudain, tout doucement, laissant couler une eau claire, et à nouveau l’espoir palpite sur la tension du bronze. La mer disperse les cendres, les grillons reprennent leurs conciliabules nocturnes. On respire enfin, on n’oubliera jamais.

 

 

Texte composé à Tel Aviv le 16 juin 2011 durant quatre heures d’écoute

de morceaux de musique électro-acoustique japonaise

sur WebSYNradio, une radio en ligne proposée par Dominique Balaÿ.


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© Albert Huynh, acrylique sur toile.

Le crime du Petit
 

On sonne une deuxième fois à la porte, plus longuement cette fois-ci. J’entends bouger dans la pièce d’à côté. Ce sont les trois petits frères qui émergent de leurs songes. Il n’est même pas cinq heures et demie du matin. L’énervante sonnerie retentit à nouveau. Je suis sûre qu’ils sont là pour le Petit. Je le sais, je le sens. Il avait juré qu’il y entrerait, dans cette piscine, de nuit s’il le fallait. Il avait ajouté en rigolant que la nuit tous les chats sont gris et tous les noirs invisibles. J’avais tenté de le raisonner en lui disant que lorsque le Père reviendra, il suffira qu’on aille se plaindre ensemble au directeur de la piscine, pour que le gardien soit viré. Il a rétorqué avec un air de défi que le Père ne reviendra jamais. Je me suis retenue pour ne pas le gifler.

Je l’ai entendu sortir vers une heure du matin et revenir deux heures après. À peine six ans et déjà si têtu. Un pigeon roucoule faiblement sur le balcon de la cuisine, tellement ridicule vu les circonstances, à moins qu’il ne soit en train de nous vendre. La porte de ma chambre s’ouvre. Ils entrent. Le Petit grimace. Il a les yeux encore collés de sommeil. Le Grand m’interroge du regard, les sourcils froncés. La masse crépue de ses cheveux est rassemblée sur un côté. Je ne peux m’empêcher de sourire.

Je me redresse et pose le plat de ma main droite sur la couverture, pour les inviter à me rejoindre sur le lit, ce qu’ils font. On assène de grands coups contre la porte d’entrée. Des voix d’hommes enragés aboient. Le Grand me demande pourquoi je ne vais pas ouvrir. Il insiste : « C’est peut-être le Père qui est revenu, il a peut-être perdu ses clefs… » Je secoue tristement la tête. Il comprend que quelque chose de grave est en train de se passer. L’agression de la sonnerie accusatrice résonne encore une fois. Le Grand m’assure que ce n’est pas lui, qu’il n’a rien fait cette fois. Je sais. Le Petit bredouille d’une voix pâteuse une histoire de piscine, de gardien de nuit : « … pas fait exprès… pouvais pas savoir… me souviens pas très bien… nous aussi on a le droit… » C’est bien ce qu’il me semblait. Il veut retourner se coucher. Le Grand le saisit par les épaules, il exige des explications. Le Petit répond qu’il voulait juste crever toutes les bouées. Il porte rêveusement son pouce à ses lèvres. Le Grand le lâche, dégoûté.

J’entends des bruits de pas sous la fenêtre. J’intime aux frères de se taire. Les hommes ont fait le tour de l’immeuble. Nous habitons au rez-de-chaussée. J’aperçois des têtes coiffées de casquettes à travers le rideau qui remue doucement. Pas de chance, la fenêtre coulissante est entrouverte. J’ai dû ouvrir pendant la nuit, à cause de la chaleur. Des doigts pâles et squelettiques aux ongles crasseux soulèvent le rideau de coton. D’un accord tacite, nous nous tournons vite vers le mur, pour qu’ils ne voient pas nos visages. La tête baissée, les mains jointes, nous faisons semblant de prier. Une voix nasillarde débite des paroles sèches dans une langue de haine que nous refusons de comprendre. Nous restons figés, muets. La voix éructe : « Putain de schwoogies ! Sales pieds roses de merde ! » Leurs pas s’éloignent rapidement vers le parking.

Nous courons à la chambre de la Mère. Elle n’y est plus, le Tout Petit non plus. L’atelier. La pièce blanche baigne de lumière crue, je dois plisser les yeux pour distinguer les traits de la Mère dans le contre-jour. Elle a déjà revêtu sa blouse de travail. Trépignant d’impatience, elle exécute des révérences devant la besogne empilée qui rend le plateau sur tréteaux dangereusement bancal. Elle s’empare des ciseaux dégoulinants des couleurs du soleil levant. Comme tous les matins depuis que le Père est parti, c’est moi qui me charge de préparer le petit déjeuner des petits, pendant qu’elle s’oublie dans ses patrons et bouts de tissu. Heureusement qu’elle coud bien, sinon on n’aurait rien à se mettre sous la dent.

Le Tout Petit bâille aussi haut que le lui permettent ses quatre-vingt-quinze centimètres. Il nous salue avec un retentissant « Everybody alright ? » qui me fait sursauter. Je ne m’habituerais jamais à son accent traînant de la Caroline du Sud. Incroyable qu’il ait gardé ça d’un père qui nous a désertés alors qu’il n’avait qu’un an et demi, il y a un tout juste un an. Je suis injuste, le Père ne nous a pas désertés. Il n’avait pas le choix, il a été affecté à une unité de combat de l’armée de terre américaine, au Viêtnam. La Mère a dit que c’est parce qu’il était noir. On n’a reçu que deux lettres. Dans la première, il se vantait d’être l’un des plus vieux sous les bananiers, à vingt-neuf ans. Dans la deuxième, beaucoup plus courte, il me suppliait de bien prendre soin des petits et de la Mère. Il ne savait pas que je n’ai fait que ça depuis qu’il a été mobilisé, parce qu’après avoir pleuré pendant deux semaines, la Mère est redevenue une enfant. À part la couture, elle ne peut plus rien faire toute seule.

Le Petit est déjà un délinquant, à six ans. Le Grand se contrôle parce qu’il voit bien que c’est difficile pour moi. Il essaie de me seconder, de jouer au chef de famille, à huit ans. Dieu sait ce que le destin réserve au Tout Petit. Il grimpe sur une chaise et me tend ses joues rebondies en souriant de toutes ses dix-huit dents. Il attend les baisers rituels du matin, que je lui prodigue de bon cœur. Je rajoute quelques chatouilles, pour le faire glousser. Il sent l’amande et la sueur. Il me souhaite un joyeux anniversaire. J’avais oublié. J’ai dix ans aujourd’hui. Il promet qu’il me fera un beau dessin avec des fleurs et des abeilles autour, comme j’aime. Mon Tout Petit.

Sur le parking, à côté d’un pick-up dont le pare-brise lance des éclairs de couteau avide, un groupe d’individus vêtus de salopettes en denim transperce nos fenêtres de leurs regards vindicatifs. Ils veulent la peau du Petit. Même si je regrette son acte, sans vraiment savoir ce qu’il a fait exactement,  je le protégerai jusqu’au bout de mes forces. Aurait-il blessé le gardien de nuit de la piscine, ou pire ? Peu importe. Dans tous les cas, la Mère ne doit pas être mise au courant. Elle lisse et coupe, lisse et coupe, tout en chantonnant doucement, très loin de nous. Ses belles mains chocolat contrastent sur le patron vert. Son accent à elle vient de Philadelphie, donc on peut dire qu’elle n’a pas d’accent. Le Petit, le Grand et moi, nous parlons comme elle.

Le Tout Petit, toujours debout sur sa chaise, les poings serrés dans les poches de son pyjama bleu-ciel, fronce les sourcils de la même manière que le Grand. Comme moi, il a vu les traces rouge sombre sur le tissu blanc. Le Petit les a vues aussi. Il est secoué comme s’il avait reçu une décharge électrique. Il est tout à fait réveillé maintenant. Ses yeux s’écarquillent au souvenir du cauchemar de la nuit. La Mère ne s’est toujours aperçue de rien ; il faut dire qu’elle est très myope, ce qui ne l’empêche pas de couper le tissu avec précision, une question d’habitude sans doute. Soudain, elle pousse un cri : sa main a glissé et elle a entaillé le patron. Affolée, elle me réclame du ruban adhésif pour le réparer. Elle n’a qu’un seul patron pour ce modèle. Dehors, des cris d’hommes retentissent. Je me précipite dans ma chambre en me demandant si je saurais aussi me servir des ciseaux.

(nouvelle publiée dans la revue Art Le Sabord, nº 85, 2010)

 

Te souviens-tu du désert ?

 

-       « Te souviens-tu du désert de la Vallée de la Mort ?

-       Et comment que je m’en souviens, tu n’avais cessé de perdre la vue durant la traversée... Ce qui veut dire que toi, par contre, tu ne te rappelles sûrement de rien !

-       Oh que si, je m’en rappelle... C’était l’été de nos premières vacances passées ensemble, à l’étranger, loin de cette petite ville où nous nous étions rencontrés peu de temps auparavant, cette petite ville qui renferme tout ce que... Tout ce que...

-       Tout ce que quoi ?

-       Une petite ville de rien du tout, encore plus moche que les villes qui ont poussé dans les déserts, mais même dans les petites villes de ce genre, des choses arrivent qui marquent à jamais les êtres, des êtres éclatent de douleur, des douleurs éclaboussent les murs, les fronts, les nuages, enlèvent tout parfum aux géraniums en pot des ménagères mélancoliques.

-       Tu exagères, on s’y ennuyait un peu, mais ce n’était pas si mal à-

-       Non ! Ne prononce pas son nom, je ne pourrais pas le supporter. Revenons au désert, revenons à la Vallée de la Mort.

-       Comme tu veux. Je me souviens que tu avais perdu la vue à un moment, environ une heure après le début de la chevauchée. Tu t’es écriée : Je n’y vois plus rien ! Tout est rouge !

-       Oui, au début je croyais que c’était une illusion optique, à cause du soleil et de la petite tempête de sable dans laquelle nous avancions, mais j’ai levé la main droite vers mes yeux et je n’ai pu la voir, tout était sable rouge. Mon cheval blanc, une jument appelée Kiora, j’en sentais les flancs entre mes jambes, mais elle n’était plus que sable. Son poulain qui trottait à ses côtés aussi. Tout était sable, cinglant, enveloppant, brûlant, étouffant et rouge.

-       Je ne me suis pas inquiété car ça t’arrivait souvent, de perdre la vue comme ça, tu la retrouvais assez vite, et puis tu étais à cheval et on avançait tous à la queue leu leu. Ça t’arrive encore de perdre la vue momentanément ?

-       Oui, quand je suis épuisée par le monde.

-       Toi qui es toujours aussi philosophe, tu ne trouves pas ça drôle que la jument s’appelait Kiora ? Son nom provient sûrement du mot maori Kia Ora, qui veut dire bonjour et bonne santé.

-       Oui, c’est curieux. Kiora veut peut-être aussi dire quelque chose en navajo, à moins que le guide indien qui m’a présentée à cette jument fût maori et non navajo. On ne sait jamais, c’était peut-être un Maori qui a émigré aux États-Unis et qui a trouvé du travail en tant que guide en terre navajo.

-       Tous les Indiens se ressemblent et s’assemblent !

-       C’est très bête ce que tu viens de dire là.

-       On ne peut plus rigoler maintenant, tu es devenue si sérieuse. Bon, tu t’en souviens, du désert, ou non ?

-       Bien sûr, comment l’oublier ? Je me souviens du vent qui sifflait dans nos oreilles pour nous vider de nous-mêmes, comme lors d’une transfusion sanguine, sauf qu’on te remplace tout ton sang par du vent. La peau de mon visage se souvient de sa morsure. Je me souviens de l’odeur forte des chevaux, de leur souffle, du son mat de leurs sabots qui foulaient l’aridité.

-       Tu retrouvais la vue de temps en temps ?

-       Le temps d’apercevoir un tourbillon de sable, un ravin qu’on longeait, ou un cactus qui allait frôler ma jambe. Je tirais vite sur la bride de Kiora.

-       Mais en gros, tu ne te souviens que très peu de cette traversée.

-       Sa longueur m’a échappé, je ne saurais te dire combien de cavaliers me devançaient, s’il y avait beaucoup de rocaille ou de végétation, mais mon corps avait absorbé le désert et quand j’ai touché ma joue, elle était aussi râpeuse que la surface d’une vieille roche oubliée.

-       Ah oui, le sable s’était vraiment infiltré de partout, j’en avais dans mon caleçon ! C’était insupportable. Cette nuit-là j’ai eu beaucoup de mal à trouver le sommeil dans mon sac de couchage.

-       Tu n’arrêtais pas de grommeler et de te tourner dans tous les sens, ce qui ne faisait qu’irriter ta peau encore plus. Moi j’avais compris que le désert nous avait fait l’honneur de nous transformer en masses minérales et que nous devions en être reconnaissants, alors je me tenais tranquille. Il m’a suffi d’imaginer les milliers d’étoiles au-dessus de nos têtes, une lune rousse peut-être qui présidait leurs conciliabules, et de remplir mes poumons du baume nocturne, pour m’endormir très vite.

-       Pas moi. Il faisait encore nuit quand je suis sorti de la tente et il devait faire moins dix ! Heureusement que les Indiens avaient déjà préparé le café ! Le meilleur de ma vie !

-       Je me suis levée au moment où la nuit grise se teintait de lumière. La fraîcheur de l’air me mordait les oreilles et mon nez coulait, mais le jour nous accueillait et mes yeux qui voyaient à nouveau se sont détournés très vite du petit déjeuner et des hommes pour embrasser l’étendue de splendeur infinie qui s’offrait, de plus en plus lumineuse. Ce fut l’un des plus beaux matins de ma vie, le matin de tous les possibles.

-       Rien à voir avec les matins que tu as vécus après, en Israël, aux horizons bouchés par des barrages, des murs...

-       De quoi parles-tu ? Tu n’en sais rien, des matins israéliens, tu n’as jamais mis les pieds là-bas.

-       Je sais d’eux ce que tu m’as raconté et crois-moi, ça me suffit.

-       Tu es obtus. T’avais-je dit qu’à Jérusalem je vivais dans une rue appelée Vallée des Esprits ?

-       Non, je ne m’en souviens pas. Vallée de la Mort, des Esprits, c’est léger tout ça !

-       Détrompe-toi, la rue de la Vallée des Esprits était, est toujours, très gaie. C’est une rue cosmopolite et colorée, aux commerces animés et bruyants. Elle attire des personnes venues des quatre coins du pays et j’adorais m’y promener, mais de moins en moins après les attentats. Les secondes qui suivaient un attentat hurlaient de toute la douleur que la brièveté du temps pouvait contenir. Les jours qui suivaient, l’air était irrespirable, à cause des sons restés prisonniers, et je descendais la rue en apnée, en somnambule sourde. Même si le soleil brillait et les terrasses des restaurants s’emplissaient à nouveau, j’avais l’impression de traverser un no man’s land sous une pluie de cendres, un terrain vague dans lequel tout buisson, aussi maigre qu’il fût, dissimulait la pire menace, celle d’un désert né d’Hiroshima.

-       Oui, bref, ne pousse pas la comparaison trop loin. En plus, on ne s’est pas revus pour parler de ça. Dis-moi, le désert en Israël, il ressemble au désert du Sahara ? Les dunes, tout ça, c’est beau non ?

-       Les dunes et les dromadaires qui ondulent ensemble ? Je te félicite pour ton imagination débordante ! Le désert que je connais est au sud du pays, sur la route de l’encens. Il est fait de cratères, de débris, de mosaïques de roches, blanches, brunes, beige, noires ; mais aussi de lits d’oueds humides, de vie enfouie sous le sable et de minuscules fleurs miraculeuses peuplant les interstices.

-       Des roches ? Pas de dunes de sable ?

-       Beaucoup de plateaux rocheux et peu de sable. Les morceaux de roche noircis par le soleil sont appelés des hamadas. Chacun est un paysage, une planète, un fragment d’étoile qui malgré son opacité apparente renferme en son cœur la clarté du soleil qui l’a assombri. Ces roches résistent au temps qui passe.

-       Tu t’égares, rien ne résiste à l’érosion, surtout dans le désert.

-       C’est vrai que la force destructrice de l’érosion causée par le vent et l’eau – les éloignements et les larmes – atteint son apogée là où le sol, dépourvu de racines pour le retenir, s’abîme dans la dépression. Pas de racines pour fixer le sol, qui se meut et se dérobe ; pas de racines pour me rattacher à lui, me garder ici ou là. Les Nabatéens avaient compris qu’à défaut de racines, il fallait construire des murs auxquels s’agripper, et pour se protéger.

-       Pas de racines pour te retenir à moi non plus ? C’est pour ça que tu m’as quitté ? Parce que tu avais la bougeotte ? Pourtant je nous avais acheté une maison, ça ne te suffisait pas, une maison ? Elle est toujours là d’ailleurs, elle t’attend, si tu veux, avec moi dedans.

-       Une belle maison avec des trous dans les murs. J’ai commandé des fenêtres, scellé les pierres, remplacé les tuiles, cousu des rideaux. L’abri a calmé mes angoisses de musaraigne, jusqu’à ce que tu mentes pour passer tes nuits avec l’autre.

-       Je croyais qu’on en avait déjà parlé, que tu avais fini par comprendre que ce n’était qu’une passade. Et puis tu es injuste, tu as changé de sujet. Ce n’est pas à cause d’elle que tu m’as quitté, tu quittais tout le monde, tu es née pour quitter, avoue-le.

-       Que veux-tu, le vent m’a épousée alors que toi, à l’époque, tu ne voulais pas d’attache ; mais c’est toi qui as changé de sujet, nous parlions du désert.

-       Ah oui, le désert de ta vie, parlons-en. Tu t’es fixée ? Tu es avec quelqu’un depuis ? Parce que moi, je te signale que malgré tes accusations, je me suis marié il y a quatre ans et j’ai un fils qui va avoir trois ans en octobre.

-       Mais tu divorces le mois prochain, alors que moi je vis dans le même pays depuis presque dix ans et je me sens en paix. Jamais je ne suis restée aussi longtemps au même endroit, jamais je n’avais trouvé cet équilibre. Aujourd’hui j’habite à Ezouz, en plein désert du Néguev, à quelques kilomètres de la frontière égyptienne.

-       Tu as trouvé la paix en Israël ? La bonne blague !

-       Qu’est-ce que tu peux être vulgaire quand tu t’y mets. Ça t’étonne tant que ça que des gens puissent aspirer à vivre en paix dans leur merveilleux pays, malgré le fait qu’autour d’eux, tout le monde les provoque afin de guerroyer contre eux ?

-       Ne t’énerve pas. On n’est pas là pour se disputer, ça fait quinze ans qu’on ne s’est pas vus. Tu te souviens comme on s’entendait bien avant ? Tu ne voudrais pas revenir en France pour quelque temps, pour voir si on pourrait refaire un bout de chemin ensemble ? Tu m’as tellement manqué, tu vois bien que ça n’a marché avec aucune femme, tu es la seule qui m’aille.

-       C’est ce que je disais, tu es obtus. Je n’aurais jamais dû accepter ton invitation à déjeuner, tu n’as pas changé.

-       Je suis obtus mais toi tu as toujours été trop poète, jamais dans le réel, toujours idéaliste. Bon, oublie ce que j’ai dit pour l’instant, et revenons au désert, aux roches qui résistent à tout... Je te ferai remarquer que rien ne résiste à tout.

-       Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai dit. Les hamadas, ces pierres noires au cœur blanc, sont érodées par la pluie et le vent, mais même si elles s’effritent à la longue, elles sont quand même là depuis deux ou trois mille ans. Leurs grains sèment le temps qui passe et l’accompagnent. Tu sais que hamada signifie “mort” en arabe ? Le désert est donc l’au-delà.

-       Te voilà revenue à la mort, tu es d’un gai aujourd’hui.

-       Pas du tout, je te parle de la vie. Ce qui, depuis trois mille ans, est en proie le matin au baiser corrosif de la rosée, le jour au travail des scorpions qui creusent des galeries en son sein, la nuit au trépignement des chacals hurlants, et qui malgré ces agressions reste pourtant inchangé, est tout simplement inscrit dans l’éternité. Hamada veut aussi dire “figé, coagulé”. J’ai trouvé à la fois la permanence et l’impermanence là où je vis. Sous le soleil, tu baisses humblement les yeux pour saluer les hamadas que tes pieds foulent ; dans l’obscurité, tu les lèves avec admiration, vers le ciel étincelant d’étoiles, qui ne sont que ces mêmes hamadas, éteintes le jour. Ainsi, tu ne les oublies jamais. 

-       La Vallée de la Mort, celle des esprits, le désert, l’au-delà, les pierres qui veulent dire mort, quels sujets de conversation pour nos retrouvailles !

-     Retrouvailles dis-tu ? Pour mieux se dire adieu alors. »

 

  Cette nouvelle est publiée dans le numéro 7 (2010) de la revue Continuum. This short story appears in issue #7 (2010) of the magazine Continuum.

 

 

 

Rêver qu’on a tué quelqu’un


Comment rêver qu’on a tué quelqu’un ? Ou comment se réveiller en se sentant coupable d’avoir commis un acte atroce, mais sans être sûr(e) de l’avoir réellement exécuté.

Pour cela, il vous faudra apprendre à doser un mélange d’ingrédients puissants, à commencer par un repas frugal mais satisfaisant, à prendre à la fin d’une journée particulièrement longue et éreintante. Celui-ci s’ouvrira avec la chair parfumée d’un petit kiwi bien mûr, à déguster avant deux épaisses tranches de Rosette de Lyon âgée et odorante, que vous mastiquerez avec ardeur afin d’exciter vos glandes salivaires.

La collation se terminera en ingurgitant deux à trois tasses d’une décoction brûlante, dont la composition suit : une quinzaine de feuilles de menthe, six feuilles de géranium-citron, et une dizaine de feuilles de sauge. Elles seront utilisées dans les cinq minutes qui suivront la cueillette, qui se fera bien évidemment de nuit, et dans votre propre jardin. Incluez également les tiges, car la sève est un bon coagulant. Les feuilles de menthe et de géranium-citron seront larges, celles de sauge pourront être de taille moyenne ou même petite, à condition que vous y incluiez quelques unes de leurs minuscules fleurs roses. Si dans votre rêve les fleurs étaient violettes, il s’agissait probablement de fleurs de géranium-citron… mais peu importe, tant qu’elles sont délicates et qu’elles tremblotent à ravir sur leur lit de feuilles, au fond de votre théière en terre. Versez l’eau bouillante dessus d’un coup. Vous boirez lentement, tout en méditant sur les amitiés rompues pour des raisons inexplicables, sur le manque d’honnêteté, l’égocentrisme et la santé mentale.

Dès la dernière gorgée avalée, vous irez vite à la salle de bain vous colorer les cheveux avec une crème contenant un taux élevé d’ammoniaque, de paraben et de résorcine, que vous laisserez pénétrer dans votre cuir chevelu pendant au moins quarante minutes, durant lesquelles vous réciterez des supplications pour que les substances toxiques parviennent à atteindre votre cerveau. Ainsi, en plus d’arborer une chevelure lustrée et pleine de vitalité sur les lieux du crime, vous bénéficierez également d’une lucidité à toute épreuve.

Oh, et pendant que vous vous trouvez dans la salle de bain, profitez-en pour enduire vos plaies de baume antiseptique. Si aucune blessure n’honore votre corps, recouvrez-le tout entier de baume. Il faut parer à toute éventualité. Une fois cette tâche salutaire accomplie, vous vous précipiterez sous la couette avec un bon récit d’épouvante, que vous vous forcerez à lâcher au premier moment crucial. Ainsi frustré(e), vous sombrerez dans un sommeil inquiet.

À partir de là, nous ne pourrons répondre de vous, à moins que vous ne vous évertuiez à rêver que vous êtes deux à vous enfuir d’une bâtisse en feu. L’un de vous deux – vous sûrement – a souffert de sévices qu’il ou elle a réprimés, mais que l’autre a toujours devant les yeux. C’est bien pour cela que vous devrez être deux. La terre s’ouvre soudain sous vos pas et vous vous retrouvez en train de courir sur une crête étroite qui surplombe des ravins gris et mouvants. Cette course angoissée au sein d’un paysage menaçant de jeu vidéo en 3D semblera interminable, jusqu’au moment où l’un de vous prendra la volant de sa coccinelle bleue customisée.

La coccinelle s’éloignera en crissant des freins sur des routes en lacet, pendant que dans votre dos la bâtisse continuera à se consumer. Vous entendrez une voix – la vôtre ? celle de l’autre ? – répéter qu’il l’avait bien mérité, il n’avait qu’à pas nier et vouloir partir se cacher au large de Bodrum. C’est à ce moment précis que vous devrez vous souvenir de ce pantalon large indien de couleur lie-de-vin que l’on vous obligeait porter afin que les taches de sang se vissent moins. Vous souhaiterez vivement être à nouveau en possession de ce vêtement dont le rouge pourrait faire oublier le bleu de la voiture, au cas où l’on demanderait à des témoins de l’identifier plus tard.

Pour que le rêve d’avoir tué quelqu’un se tienne, il vous faudra vous demander au réveil si vous avez rêvé ou non, si vous l’avez fait ou non, et surtout si la bonne personne a été punie ou non, parce que nous Romains, si nous souffrons d’une faiblesse, c’est bien celle d’avoir trop tendance à condamner sur des conclusions hâtives, sans preuves valables et mus par la soif du sang.

Bref, si en ouvrant les yeux sur les rais du jour qui filtrent à travers vos persiennes, vous n’avez pas l’estomac retourné et vous ne vous sentez pas mal à l’aise par rapport à ce qui est arrivé durant la nuit, c’est qu’il ne s’est rien passé du tout et que vous devrez tout recommencer à zéro. Il se peut également que vous souffriez de calculs salivaires, dans ce cas, consultez votre médecin traitant qui saura vous prescrire des antibiotiques.


 (Nouvelle publiée dans la revue Virages, n°50, hiver 2009-2010, sous la direction de Marguerite Andersen.)

 

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Revue Zinc, nº14, 2008

Passeport de vie
 

Pépé le nain contortionniste est en train de sortir de sa petite cabane d’oiseau. Ce n’est même pas une cabane, c’est un nichoir. On dirait vraiment le génie de la lampe. Il porte un habit queue-de-pie bleu nuit, très bien coupé et il est toujours bien coiffé. Je n’ai pas encore vu ses jambes, elles restent dans la maisonnette pendant que son tronc ondule et se déploie lentement. Pépé fait le guet jour et nuit, il se repose cinq minutes par heure. Il paraît qu’il a une horloge dans la tête. À mon avis, il compte les battements de son cœur. Il est censé nous prévenir s’il voit une patrouille de contrôle. Je me demande comment il s’y prendra, vu que je ne l’ai jamais entendu émettre aucun son. Peut-être qu’il se mettra à pépier. La maisonnette est accrochée au rebord de la fenêtre. Je n’ai jamais vu le visage de Pépé, on ne le voit que de dos d’ici et il ne se retourne pas, ses yeux restent fixés à l’horizon. C’est vrai que pendant ses cinq minutes de pause, tout peut arriver, d’autant plus que personne ne le remplace, mais on l’accepte. On sait bien que cette situation bénie ne peut pas durer éternellement et on pense qu’on a beaucoup de chance.

Je laisse tomber les doubles rideaux. C’est très ensoleillé dehors, mais ça fait un moment qu’on n’est pas sortis. Ça fait quand même du bien de pouvoir rester au même endroit pour plus de quelques heures d’affilée. Dans le passé, on appelait ça « le repos », aujourd’hui le confinement équivaut à la liberté, aussi paradoxal que ça puisse paraître. L’ambiance est chaleureuse et plutôt gaie dans l’appartement. Des spectacles se préparent sans cesse. Il faut bien passer le temps, et surtout occuper les gosses à qui il arrive parfois de s’ennuyer, surtout quand ils sont fatigués. Manon réclame d’aller au magasin de jouets où elle avait vu un petit chat en peluche en vitrine. Heureusement que Sara est là pour leur raconter la multitude d’histoires qu’elle invente en un clin d’œil. Elle s’occupe aussi de déguiser les enfants pour des spectacles dans lesquels ils dansent et chantent. Ils sont mignons.

Quand ce n’est pas Jojo qui gonfle ses joues de tellement d’air qu’il parvient à pratiquement doubler la largeur de sa tête (hier il nous a offert un sketch des plus réussis, dans lequel il jouait le rôle d’un gros monsieur en colère contre sa femme pendant qu’il conduisait ; j’ai joué l’épouse blasée), c’est la magnifique Sylvia sans jambes, styliste et mannequin, qui nous émerveille avec ses défilés très professionnels (elle se déplace sur des prothèses, et seules les béquilles permettent de deviner qu’elle a peut-être un problème aux jambes, car sa démarche est tellement souple et assurée, son port de tête tellement noble et ses toilettes tellement étonnantes, qu’on n’y voit que du feu). Ou bien c’est Freddy qui s’y met. C’est un acteur muet qui ressemble à Popeye et qui nous surprend constamment avec son jeu extraordinaire. Les expressions multiples de son visage et sa faculté à mimer en temps réel avec ses lèvres la prononciation de mots qui sortent de la bouche de Jakko, caché derrière un journal ouvert, sont absolument époustouflantes. La synchronisation est tellement parfaite qu’au bout de quelques minutes on oublie complètement que Freddy est muet, et que Jakko débite ses phrases improvisées à une vitesse incroyable. C’est comme si Jakko n’était pas la voix de Freddy mais que Freddy était la pensée de Jakko. Jakko est peut-être télépathe aussi, en plus d’être un excellent acteur.

La dernière fois que j’étais dehors avec Dov, c’était juste avant d’arriver à l’appartement. On a débarqué d’un bateau immense, du genre paquebot de croisière, sauf qu’on ne faisait pas de croisière et qu’on voyageait au niveau de la salle des moteurs. Je ne vous dis pas le boucan et la chaleur. Maia était aussi du voyage. On l’a rencontrée à l’embarcadère. Elle est arrivée tout essouflée, ses longs cheveux gris étaient rassemblés vite fait dans un chignon tordu. Elle venait d’une plage située au nord de celle où on était quand la patrouille est arrivée. Elle a tout vu de loin. Elle n’avait pas de ticket vert quand elle s’est présentée. Tu ne peux pas monter dans le bateau, le bus ou le train si tu n’as pas de ticket vert, parce que ça voudrait dire que tu es en possession d’un passeport de vie, et si tu as un passeport de vie, tu n’as pas à partir, c’est aussi simple que ça. Le type a commencé à faire des histoires, mais Maia lui a cloué le bec en lui montrant le tatouage sur son avant-bras gauche. Si tu portes ce type de tatouage, c’est sûr que tu n’as pas de passeport de vie.

Ça faisait des mois que Maia se planquait, parce qu’elle était fatiguée des transports. Mais cette après-midi-là, quand elle a vu la patrouille arriver, contrôler les papiers et rassembler les gens qui n’avaient pas de passeport de vie, elle s’est sentie bizarre, et seule aussi. À quoi bon se cacher quand on n’a personne avec qui partager sa liberté ? À chaque fois qu’elle se faisait des amis, ceux-ci finissaient toujours par se faire attraper, et elle restait, oui, mais toute seule. Elle a décidé ce jour-là de partager le destin des siens, au lieu de le fuir et de les trahir. Elle a couru jusqu’à l’embarcadère et s’est glissée dans la file juste avant nous. Dans le temps, on aurait protesté, mais de nos jours on préfère être le dernier en ligne plutôt que le contraire. Son empressement était inhabituel. C’est elle qui nous a adressé la parole en premier, pour s’excuser. Elle devait absolument partir avec nous. Maia a les plus beaux yeux du monde, d’une teinte gris-bleu-or, et elle le sait. Ce jour-là, ils étaient maquillés à outrance, offrant ainsi à son regard l’écrin qu’il méritait. Je l’ai complimentée sur son choix d’ombre à paupière. Elle a précisé que son maquillage résistait à l’eau, comme celui des filles qui font de la natation synchronisée. C’était plus pratique pour voyager.

On s’est retrouvés tous les trois dans la même « chambre » sur le bateau. Eux, ils sont juifs, moi pas, mais je suis mariée à un juif, ce qui revient au même : pas de passeport de vie. C’est pareil pour ceux qui deviennent amis avec des juifs, ou ceux qui sont handicapés ; les gens extrêmement doués sont aussi considérés comme handicapés et on leur retire leur passeport de vie, même s’ils ne sont pas juifs, ou s’ils n’en fréquentent pas. Les nouvelles lois en vigueur.

Il était difficile de savoir combien de monde était à bord. Le trajet ne m’a pas semblé trop long, mais ça fait tellement longtemps que j’erre que j’en ai perdu le sens de la durée, et celui l’orientation aussi. Tous les panneaux qu’il y avait dans les rues et sur les routes ont été enlevés. Je me souviens avoir eu froid tout le temps pendant la traversée, malgré la chaleur étouffante que diffusaient les machines. J’ai dû attraper quelque chose, un virus. La vie n’est restée la même que pour les virus. J’avais tellement froid que ma nuque s’est bloquée, à force de rester contractée. Dov ne parvenait pas à me réchauffer. J’ai eu mal au cou pendant deux jours. Dans l’obscurité, on voyait briller les grands yeux de Maia, je crois qu’elle pleurait en ravalant ses larmes.

Puis on est arrivés dans cette ville inconnue. On s’est détachés du groupe pour se faire moins remarquer. On a marché dans des rues désertes. On a rencontré un jeune couple avec une petite fille, Manon. Ils avaient débarqué du même bateau que nous. Ils cherchaient aussi un endroit pour dormir. La petite a vu une peluche dans la vitrine d’un magasin de jouets, un adorable chaton noir. Elle a fait un caprice épouvantable pour qu’on le lui achète, mais le magasin était fermé. On lui a promis qu’on reviendrait un autre jour.

J’ai un peu froid maintenant. Je bâille, je suis fatiguée, j’ai faim. Dov est parti chercher à manger avec Jojo et d’autres personnes. Ça fait longtemps qu’ils sont sortis, j’ai déjà pu compter au moins deux heures de guet de Pépé. Ça m’angoisse mais j’essaie de ne pas y penser, c’est pour ça que j’ai pris du papier et un stylo, pour m’occuper l’esprit. Qu’est-ce qu’il faisait bon sur cette plage. On se serait crus sur une plage de Tel Aviv tellement il faisait chaud et que c’était sympa, décontracté, joyeux. Tel Aviv, c’est là d’où nous venons, Dov et moi. Je devrais plutôt dire d’ « où nous venions », car si je l’écris au présent, ça voudra dire que l’endroit existe encore et nous attend. Or, je n’en sais rien. Très vite, les lieux ont perdu leur nom. Brusquement, la patrouille est arrivée, une cinquantaine d’hommes en uniforme, ils sont descendus d’un camion et nous ont encerclés en un rien de temps. Ceux qui avaient un passeport de vie pouvaient rester sur la plage, les autres devaient se diriger vers l’embarcadère. Pas de passeport de vie, ça ne veut pas dire que tu n’as pas le droit de vivre ; je suis bien vivante, puisque j’écris ces lignes ; mais tu n’as pas le droit de rester, nulle part sur cette planète. Dès qu’une patrouille t’a contrôlé, tu dois partir dans la minute qui suit. Tu ne peux même pas rentrer chez toi pour prendre des affaires ou avertir des gens. C’est pour ça que Dov et moi, on ne se quitte pas d’une semelle, pour ne pas se perdre. Ils en mettent du temps. Le ticket vert est épinglé au milieu de ta poitrine avec la date de ton départ (au moins on sait quel jour on est quand on se fait attraper) et si on te voit avec un jour ultérieur, tu as des problèmes. Si tu as un ticket vert sur la poitrine, tu es destiné au transport, c’est tout. Bien sûr, il y a des petits malins qui l’enlèvent et l’escamotent, mais le répit entre les contrôles est tellement court que ça n’en vaut pas la peine.

La plupart d’entre nous y sommes résignés, on ne le prend même plus mal, on attend tranquillement notre ticket vert pour pouvoir emprunter le moyen de transport le plus proche. Je me dis parfois que je préfère mon sort à celui de ceux qui ont un passeport de vie, parce que eux, au contraire de nous, n’ont le droit d’aller nulle part du coup. Ils sont obligés de rester sur place. Les règles sont simples : ceux qui veulent déménager se voient retirer leur passeport de vie.

Oh non, Pépé frappe à la vitre comme un fou !

(nouvelle publiée dans la revue Zinc, nº14, 2008)

 

 
 
 
 
 
 
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