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De temps à autre, quand le temps ne prend pas trop à la gorge,
dire quelques mots sur un livre publie.net déjà lu.
Par touches et ressentis, sans afféterie, pour essayer de donner envie, simplement.

Pourquoi ce geste ? Parce que quand je songe à des écritures contemporaines qui donnent des ailes à la mienne,
me viennent souvent à l'esprit celles d'auteurs Publie.net, dont il faut soutenir la création.
 


Sur cette page, vous trouverez de brèves notes de lecture sur : 

MacGuffin, d'Anne-Sophie Barreau.

Cendres, de Didier Bazy.

Sarajevo, lignes de fuite, de Guénaël Boutouillet.

Ma mère est lamentable, de Julien Boutonnier.

Va-t'en va-t'en c'est mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi.

En taxi dans Jérusalem, de Sabine Huynh (photos : Anne Collongues).

Vers l'Ouest, de Mahigan Lepage.

La Traversée, de Jérémy Liron.

Le livre l'immeuble le tableau, de Jérémy Liron.

Ali et Ramazan, de Perihan Mağden (traduction : Canan Marasligil).

Monsieur M, d'Anh Mat.

 

(cliquez ici pour d'autres notes de lecture -- livres publiés ailleurs que chez publie.net)

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Cendres, Didier Bazy (éditions publie.net, 2015).

Cendres | Didier Bazy

 

Dans sa postface à Cendres, de Didier Bazy, Michel Host demande : « Qui sommes-nous ? De quoi sommes-nous capables encore qui excède notre capacité à nier l’humain dans tout autre que nous, mais en nous aussi ? », et l’on comprend soudain l’importance de ce poème (d'où l'importance des postfaces), qu’on a d’abord lu trop vite, en frissonnant, refusant qu’il nous traverse, que sa couleur d’infinie tristesse se dépose sur nous... Alors on y revient, on l’écoute, et on entend enfin Bazy, tout en se souvenant de Primo Levi, et de toutes les autres voix, les hurlantes et les mourantes, les chuchotantes et les étouffées, les implorantes et les éructantes, les éteintes et les silencieuses. Les à-jamais-douces. Voix d’hommes, de femmes, d’enfants, d’hommes, de femmes, d’enfants, d’hommes, de femmes, d’enfants... Et l’on comprend pourquoi Primo Levi s’est suicidé, n’ayant été écouté, ayant par conséquent été contraint à répéter sans cesse, à ressasser. Cendres est un texte qui se dresse contre le négationnisme, tout aussi monstrueux que l’extermination.
Cendres, « Ce n’est // rien. », des mots qui disent : « Nu et libre, je suis léger et je suis las ». Qui disent : la tâche sisyphienne et déshumanisante d’un homme attelé à la Machine crématoire exterminatrice. Chaque soir, à la fin de sa journée de travail (on ne peut pas, bien sûr, appeler ça un travail, mais... quel mot ? C’est donc celui-là que Didier Bazy emploie : « Ça me change de la routine du travail »), cet homme cramé écrit des bribes de pensées
imbibées de Vodka (avec une majuscule, la boisson est reine, maîtresse des nuits comme des jours) sur des petits bouts de papier, des mots talismans qui le protègent contre la peur, mots minuscules avec lesquels il espère secrètement qu’ils pourront combler les fosses communes, boucher les fours de la mort. Espoir fou, enfoui sous l’alcool. Mots qu’il enterre cérémonieusement, et les morts avec : « Chaque enterrement est ma liberté ». Chaque mot, nu et las, pèse, résonne, crie, fait trembler la Machine.
On n’y pense jamais, à ces hommes-là, les membres des Sonderkommandos, qui furent attelés à l’insupportable besogne de cendres, qui furent forcés à jeter dans les fours les corps de leurs frères et sœurs, pères et mères, les corps de leurs enfants, de leur famille humaine assassinée ; forcés à les tuer une deuxième fois. Claude Lanzmann leur a redonné un visage humain dans son film Shoah. Didier Bazy leur a redonné une parole audible dans son livre Cendres.
« Ce n’est // rien. »

Nous fermons les yeux au point final.
Sabine HUYNH

 

 

Monsieur M, Anh Mat (éditions publie.net, 2015).

 

À l’origine de ce livre qu’on pourrait qualifier d’histoire sur la folie du monde et des hommes, un meurtre, tout comme l’indique son incipit : « Parce qu’une histoire, chaque histoire, commence toujours dans le meurtre d’une autre ». Un double meurtre en fait, puisqu’un homme qu’on a cru avoir brisé, tué et jeté mort à la mer n'expire qu’au terme d’une atroce noyade, à laquelle assiste, impassible, un certain « Monsieur M » . Ce témoin, on dit à l’enfant terrorisé qu’il se trouve « dans la nuit d’un livre à venir »    oui, car il y a aussi un enfant, qui sera le dépositaire de cette histoire délivrée par une « voix que tu entends au loin », comme il y a aussi beaucoup de livres (et leur autodafé), dont un livre dans le livre, intitulé « Monsieur M », aux pages entièrement « vierges… et numérotées », à lire les yeux fermés, face à la mer, un cimetière de boue dévorant.
Ainsi Anh Mat pose les éléments de son texte troublant au noyau d’épouvante. Qui est Monsieur M ? Et qui est ce « tu » auquel le narrateur s’adresse ? À la fois la victime et le témoin, le vieillard et l’enfant, l’écrivain et le prisonnier, un homme et son reflet :
toi, silencieux, tué. Ce récit de doubles et de fantômes prend des airs de faux roman policier, et la lecture de Monsieur M s’apparenterait alors à un jeu de piste, si tout n'était pas trompeur et codé dans ce texte matriochka au cœur mystérieux (« Ici, chaque détenu est un assassin et c’est à lui d’enterrer sa victime avec qui il sera enterré à son tour, une fois son heure venue »). Dans cet univers, les histoires et les souvenirs, au lieu de libérer, enferment, et l’écriture semble être un poison, une condamnation :

« Ça y est. Ça recommence. Tu fais des phrases. Ne peux vivre un jour sans en faire. Dans cet enfer d’en faire. »

« Même propres, tes mains sentent encore la mort de monsieur M. Il n’a beau être qu’un personnage de fiction, il est, au cœur de ce livre qui commence, la vérité qui t’enferme. »


Quelle est la terrible vérité qui assombrit la parole de ce livre aux nœuds d’aliénation ? Pourquoi est-ce que dans une cellule aux parois en miroirs, un homme (Monsieur M ?) est-il condamné à écrire une page par jour ?

« une seule et unique feuille par jour. Ainsi vous n’aurez pas la tentation de la déchirer pour recommencer à nouveau. Pas de brouillon : aucune rature ne sera tolérée. Vous êtes désormais responsable de chaque mot écrit. »

« Vous serez condamné à croiser votre reflet chaque jour, ceci vous forcera à vous entretenir avec vous sous tous vos profils… et ce jusqu’à la nausée. Votre cellule possède une petite meurtrière. Vous pourrez y plonger votre regard, le laisser pour un instant échapper à votre présence. »


On pense aux romans de Paul Auster, à la trilogie de New York, en particulier à City of Glass, au personnage de Quinn, enfermé, seul dans une pièce, condamné à écrire un livre. Tellement seul au monde qu’il en vient à disparaître.

« chaque homme, par sa langue, est à lui seul une espèce… en voie de disparition »

Le nom vietnamien du bouddha A di đà Phật, apparaît comme un leitmotiv, comme pour dire qu’au plus noir de l’obscurité, ce qui maintient en vie, c’est toujours le souvenir et l’espoir de la lumière.

Qui est Monsieur M ?, n’a de cesse de se demander le lecteur, que ce texte peut rendre fou... parce que c’est peut-être chacun de nous. Monsieur M : un texte étrange porté par une écriture tout aussi singulière, percutante et poétique, à suivre sans modération, notamment sur le site des Nuits échouées de son auteur, Anh Mat.
 
Sabine HUYNH
 
 

Ali et Ramazan, Perihan Mağden (éditions publie.net, 2013). Traduit du turc par Canan Marasligil.

Basé sur des faits réels que Perihan Mağden, écrivain, poète et journaliste istambouliote, a découverts dans un journal, le récit poignant de la vie d’Ali et Ramazan nous plonge dans une Istanbul broyeuse de vie. Ali ile Ramazan (titre en turc du roman publié en 2010) de Perihan Mağden, prête sa voix aux jeunes amis éponymes d’orphelinat puis amants, atrocement malmenés par le destin et la société turque. Ce livre, traduit avec beaucoup d’empathie par Canan Marasligil, estomaque son lecteur, à cause d’abord du courage qu’a eu Mağden de s’emparer d’une histoire aussi troublante et triste – on sait combien en ce vingt-et-unième siècle la parole libre en Turquie est menacée, devenant alors parole « polémique » –, et de réussir à en confier la tension et la beauté sur un ton sobre, confidentiel, qui dénote tout le respect qu’elle a éprouvé pour les deux jeunes amants. Ali et Ramazan sont Aliéramazan, ils ne font qu’un, tout comme Perihan Mağden ne semble faire qu’une avec eux, et tout comme nous ne faisons qu’un avec eux trois, inévitablement. Un vrai livre de symbiose et de résistance. Ensuite, lors de sa lecture (l’effet est intact pendant la relecture), on suffoque, de tendresse, de colère et de peine. On se sent voyeur et concerné, responsable, impuissant, devant tant de violence, d’injustice, de jeunesse et de rêves piétinés, surtout quand on connaît un peu Istanbul une ville qui m'a terrifiée autant qu'elle m'a ensorcelée. Ali et Ramazan est un texte qui remue, un texte qui tue oserais-je même dire, donc un texte difficile à lire, donc un texte absolument nécessaire, que j’ai lu il y a quelques années, que je relis ce soir, que j’ai relu en pleurant dans un avion il y a deux semaines, que je relirai encore. Merci à Canan Marasligil de nous l’avoir offert en français. Sabine HUYNH

Extraits d'Ali et Ramazan :

Couché sur des journaux étalés sur le sol, la tête serrée entre les bras, les jambes tirées vers le ventre ; quelqu’un dort comme un fœtus. Comme un bébé dans le ventre de sa mère. Quelqu’un qui s’est plié en deux, pensant se protéger du froid en se cambrant.

Laisse-moi Ramazan. Je le sais, elle n’est pas belle notre destinée. On… on est trrrèèès…. vraiment très très amoureux. C’est impossible dans ce monde.

Depuis l’enfance d’Ali ; même au pire, au plus sale de ses jours il a toujours eu la même odeur, Ali. Toujours une belle odeur au nez de Ramazan. Une odeur qui fait du bien. L’odeur d’Ali.
Il la respire longuement. Comme c’est beau de retrouver Ali ! C’est comme retourner au paradis qui vous a chassé, rentrer à la maison. Tout ce qui est bien, c’est ça.

Il est fatigué, exténué de l’hiver, du froid, de la froideur, et de tout le reste du trou du cul de cette ville d’Istanbul, Ramazan.
Il se sent comme s’il avait baisé la ville tout entière. Comme s’il avait baisé tout Istanbul puis l’avait jeté.
Il veut jeter Istanbul.
Il veut jeter cette ville cruelle, douloureuse de son corps, de son âme. De son intérieur.
« Casse-toi putain d’Istanbul ! » a-t-il parfois envie de hurler en traînant sur ses places. Quand il marche dans ses rues, que de l’eau noire coule sur ses pieds ; quand il racole des mecs dans les parcs, dans les chambres d’hôtel, il veut hurler. 

 

MacGuffin, Anne-Sophie Barreau (éditions publie.net, 2014)

 

MacGuffin - Anne-Sophie Barreau



La perte d’un iPhone à San Francisco (qui « ne pouvait être nulle part ailleurs » que là où l’on croyait l’avoir oublié, et pourtant, il n’y était pas) est le « MacGuffin » ou prétexte à un voyage dans le temps à travers les photos que l’appareil a prises et dont la narratrice dit se souvenir. Immersion dans l’album-photos road trip avec Simon, son partenaire, et nous voilà tous à la poursuite d’un Odradek qui fait parler la narratrice peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

« Il y avait quelque chose de fascinant à l’observer agrandir les photos, porter une attention toute particulière à son visage comme s’il s’agissait d’y traquer la plus infime imperfection, aller de l’une à l’autre puis revenir en arrière, s’arrêter longuement pour finalement recommencer. Et d’un aéroport à l’autre, de ces lieux où je faisais escale de chaque côté de l’Atlantique, j’aurais rapporté des photos de voyageurs uniquement sous l’angle de l’habit qu’ils portaient ce jour-là. »

L’Odradek oublié par Anne-Sophie Barreau est une créature de la mémoire, qui non seulement possède de la mémoire (en giga octets), mais dont la mémoire pourrait survivre à sa maîtresse (la machine éternelle versus l’être humain mortel) : Kafka l’angoissé lisait par-dessus l’épaule d’Anne-Sophie Barreau alors qu’elle écrivait ce récit. Ce téléphone portable, quelle était son utilité au fond ? Sa présence constante aux côtés de la narratrice, dans sa poche, dans son sac, à portée de main, était-elle justifiée ? Oui si l’on considère qu’il était devenu le second cerveau de la narratrice, sa mémoire chosifiée, en quelque sorte. Le perdre, l’oublier quelque part, c’est aussi perdre la mémoire et les souvenirs qui vont avec, et finalement toute une identité qu’on s’est construite. Cette perte peut également signifier une rupture avec la filiation. La narratrice vient juste de passer le cap des quarante ans. Oubli, ou délaissement ?

 

« Dans la voiture qui roulait lentement dans la nuit noire en direction de l’Ocean Front Inn, la lumière des phares sur la route légèrement voilée par la brume, je m’étais dit, je l’avais pensé un peu plus tôt déjà dans la journée, qu’en France, j’avais déjà 40 ans. Étions-nous allés une dernière fois sur le balcon en rentrant ? Je ne me le rappelle pas mais c’était inutile. La mer était là tout près, évidente. Toute la nuit, j’avais entendu le mouvement syncopé de la houle. Plusieurs fois aussi, alors que la porte avait bougé sous l’effet du vent, j’avais eu l’impression que quelqu’un se trouvait de l’autre côté. L’inquiétude par moments avait interrompu mon sommeil. »

 

MacGuffin offre la perte, l’absence, comme pré-texte à un déroulé de probabilités, de scénarios « hautement improbables », d’« hypothèse[s] tirée[s] par les cheveux », de conjectures dans lesquelles se perdre — prétexte à l’écriture et à la fiction « pure » en somme. MacGuffin est un récit apparemment ancré dans le réel qui endosse grâce à ce procédé d’étirement de la réalité quelque chose du récit fantastique, « où le mystérieux le disputait au vertigineux ». Étirement temporel aussi, puisqu’Anne-Sophie Barreau encastre dans le temps parcouru à reculons des histoires fabriquées par une mémoire à la fois défaillante et surproductive. Des histoires qui font référence au paysage audiovisuel américain, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui posséderaient des éléments de culture américaine ou auraient déjà vécu aux États-Unis. Des histoires comme des poupées-russes dans lesquelles s’emboîtent des inventaires, des souvenirs (inventés ?) inventoriés. Des histoires comme des diablotins surgissant de la boîte (de l’appareil) de Pandorre. S’intercalent entre les descriptions réalistes et les souvenirs un nombre impressionnant d’hypothèses quant aux personnes rencontrées, ou tout simplement croisées du regard, observées.

 

« L’histoire de ces albums, c’est aussi le désir de retenir le temps, de le vivre pleinement et de le projeter, lorsque ces voyages dans les villes et sur les routes américaines auront cessé et qu’il suffira alors de regarder une image pour qu’en plus de l’empreinte immédiate laissée par la mémoire, resurgissent des couleurs, des sons, des sensations peut-être oubliés : des séquences filmiques.

Au-delà sans doute, c’est tracer une ligne entre l’enfant qui jamais n’aurait imaginé ce rêve possible et l’adulte émerveillé qui fait provision de souvenirs autant que de preuves. »

 

Au milieu de cette foison de contes, le personnage de Simon semble agir comme un garde-chiourne : il empêche la crise de nerfs, rappelle à la raison, interrompt les rêveries et les divagations, empêche l’esprit de vagabonder trop loin, endigue le courant des interrogations, reste derrière le volant. Il est le phare qui guide à travers l’épaisseur des mystères dont s’enveloppe la narratrice.

 

« La vision de l’iPhone abandonné à Lake Sonoma continuait de me hanter. Peut-être allait-il rester sur ce parking des jours, des semaines, des mois entiers qui sait. Exposée au soleil, la couleur bleue de l’étui en cuir commencerait par pâlir, puis quand l’été serait terminé, la pluie viendrait progressivement le piqueter d’humidité. Des feuilles peu à peu sans doute le recouvriraient jusqu’au jour où il se trouverait quelqu’un pour passer par là, quelqu’un qui apercevant un pan seulement de l’étui, ne pouvant savoir ce que celui-ci contenait, mis plutôt sur la piste d’un emballage vide, n’aurait pas la curiosité peut-être d’aller plus loin, mais aussi bien quelqu’un qui intrigué, se pencherait pour étudier l’objet de plus près, le ramasserait, et le soupesant, voyant sa forme, découvrirait étonné ce qu’il contient. Je serais à des milliers de kilomètres, de retour dans un pays où les distances ne se comptaient pas en miles, où la vie sans doute aurait repris son cours habituel loin de ces trois années »

 

L’idée de MacGuffin ne semblait pas plus compliquée que cela, le procédé utilisé par son auteure non plus, mais le résultat, totalement bluffant, nous rappelle que l’écriture, la fiction, c’est ça : extraire le lecteur des limites de sa conscience, de son expérience, de sa perspective, de son monde, pour le plonger dans une autre dimension, et mine de rien, avec MacGuffin, on assiste à du grand art.
 
Sabine HUYNH

 

Ma mère est lamentable, Julien Boutonnier (éditions publie.net, 2014)
 
 
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C’est le récit d’un cri étouffé, qui est ancré dans un songe new-yorkais dont les mots principaux souillent la mémoire d’une mère défunte, la traitant de lamentable, parce qu’ « elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien ». Il y a le convoi des morts et, à une lettre près, celui des mots que leur silence engendre, qui eux-mêmes mènent au bris de la parole. (Se) Taire. Enfouir le souffle sous terre. Puis le reprendre, « ___oh ! m_m_n ! », que dire pour celle qui « ne disait jamais rien » ? La voix poétique qui répond, d’une singularité frappante, désinhibante, explose de tendresse, de douleur, de rage gueulante et de solitude, « jusqu’à être larme », et sperme. Eros et Thanatos allongés sur le même brasier de confusion sensorielle. Le poète mord à pleine dents dans la chair de la mort, la chair du crabe qui a dévoré la mère. Parfois des hurlements cathartiques en langue anglaise viennent ponctuer la lamentation (« Yeah! », « I cannot stand the pain anymore! »). Le silence reste un palais d’avenir inondé de peine.  Sabine HUYNH
 
 
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La Traversée, Jérémy Liron (éditions publie.net, 2012)

 

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Un personnage va, dérive plus qu’il ne marche, et se dilue dans un récit, une histoire sans histoire (vraiment ?), aux teintes de bourbier d’abord, avant que l’hiver ne s’y installe, que noir et blanc ne s’alternent et ne s’épousent, dans une errance qui traverse des vertiges silencieux. Qu’est-ce que le monde quand tout passe à côté ? Un monde aux teintes maintenant éteintes, muted dit-on en anglais, mot magnifique pour dire le silence à la fois sonore et visuel. Parce qu’il s’agit d’un monde infusé de passé, donc de ce qui est mort, un monde de paysages lestés par « toute la solitude des choses, des arbres et des pierres » (aller avec la crainte de la mort de l'autre dans le ventre). Le personnage suivi/campé par Jérémy Liron dans ce texte m’a fait penser à un amphibien enfermé dans un aquarium (ne parle-t-il par de méduse d’ailleurs ? Ou était-ce dans un autre texte de lui ?). J’ai pensé à un autre personnage, dont j’étais tombée amoureuse adolescente : le Jacques Mayol fictif du Grand Bleu, aux prises avec une apnée existentielle terrible. Parce qu’il y va de la mort dans cette Traversée qui se refuse au but en croyant mieux la repousser (et ces mots de Liron, « un monde tendu entre ridicule et tragique »). Jérémy Liron nous dit dans l’avant-propos se tenir au seuil de la naissance de son deuxième enfant, ou juste après le seuil, je ne sais plus, j’écris cette note d’après des notes éparses anciennes, sans relire La Traversée, afin de rester fidèle au premier abord, à mon appréhension première, intuitive, qui m’a poussée à lire ce texte jusqu’au bout, malgré l’avertissement de son auteur qu’il serait dénué d’« histoire » (je préfère qu’on me raconte des histoires). À l’époque, je ne connaissais pour ainsi dire pas l’univers de Jérémy Liron, juste ce qu’en avait dit François Bon. Je ne sais ce qu’il en a été pour Jérémy Liron, mais personnellement, enfanter m’a fait prendre conscience de ma mortalité, dans cette question poignante du « mais que ferait mon enfant si je mourrais demain ? », et soudain, moi à qui il était arrivé de le vouloir, je n'ai plus voulu mourir, jamais, non pas pour rester jeune, mais pour ne pas la laisser seule, mon enfant. Je me suis alors enfermée dans un mode de traversée en creux, dans les interstices de la réalité, où « le monde n’existe plus », un monde où dans l’idéal plus rien ne nous atteindrait, elle et moi, elle surtout, que je tente de tenir loin des mâchoires du temps – ma mort ne fera que la rapprocher de la sienne. Pardon pour la digression. Elle sert quand même à rendre compte de l’étouffement d’un cri similaire à celui qui « jette dans la nuit » le personnage de La Traversée, « qui l’abstrait ». Cri de vie, empêché de peur que la mort ne l’entende. Tout est leurre, car pas de lieu hors, de la mort -- tout est errance (« La quête du lieu acceptable, c'est la colonne vertébrale de l'errance », Raymond Depardon).
Sabine HUYNH

 

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Le livre l’immeuble le tableau, Jérémy Liron (éditions publie.net, 2009)

 

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Je trouve en exergue au texte de Jérémy Liron cette belle citation de R. M. Rilke : « Combien ce qui nous arrive est d’un seul tenant, combien chaque chose est liée à l’autre et s’engendre, et grandit et se forme d’elle-même. Il nous arrive de reposer dans ce réseau de forces et d’influences où les étoiles se sentent en sécurité ». J’aimerais qu’elle soit ma réponse à la note qu’il a écrite sur mon livre Avec vous ce jour-là / lettre au poète Allen Ginsberg (Recours au poème éditeurs, 2014). Aujourd'hui je me dis qu'il est temps de reprendre les quelques phrases gribouillées dans un vieux carnet sur son livre Le livre l'immeuble le tableau, qui m'avait intriguée à l'époque, à cause de ce qu'avait dit François Bon sur son travail. Ce journal du regard, journal d'un artiste, réflexions sur des travaux alors en cours, sur son expérience de peintre pour qui « la silhouette parfois d'un sapin sombre ou d'un épicéa évoque instinctivement L’Île aux morts de Böcklin » : comme j'avais aimé cette phrase, moi qui voue une passion pour L’Île des morts depuis la découverte au lycée du poème symphonique composé par Rachmaninov. Le texte de Liron est mû par une passion évidente pour les paysages qu'offrent les villes et leur périphérie, les artères qui traversent et joignent les lieux, les immeubles d'habitation. Pour avoir grandi et passé un grand nombre d'années en banlieue, j'ai toujours associé la périphérie à la marge, aux terrains de vague à l'âme, à un sentiment de honte, de tristesse, de lourdeur. Le regard de Jérémy Liron, en la mettant au centre de ses préoccupations artistiques, me l'a poétisée, me l'a remplie de force et d'humanité. J'ai toujours su qu'elle était complexe et emmêlée, je l'ai connue comme contexte de drames terribles, d'où mon dégoût, sans doute, mon rejet, ma peur d'y retourner, mais Liron me l'a rendue lyrique. De morte à mes yeux elle m'est apparue comme pleine de vie, de paradoxes, reflet de ceux qui la traversent ; « comme des images de nous enfin rassemblées ». Sereine, Liron la voit, alors que je l'ai vécue comme violente, et comme absence, alors que lui y sent « un insistant sentiment de présence ». Il l'explore avec attention, profondeur, empathie, euphorie même, malgré la crainte qu'il ne pourra jamais en donner une image totale (ce que j'appelle le presque dire). Il la peint aussi bien qu'il l'écrit (et je vous redirige vers son dernier livre, Récits de paysages, publié aux éditions Nuit Myrtide, ouvrage collectif auquel j'ai participé. J'espère pouvoir voler du temps pour en dire quelques mots bientôt). Sabine HUYNH     

 


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Sarajevo, lignes de fuite, Guénaël Boutouillet (éditions publie.net, 2009)

 

Sarajevo, lignes de fuite

 

Je repense souvent à ce beau livre de Guénaël Boutouillet, que j’ai lu il y a quelques années, Sarajevo, lignes de fuite (éditions publie.net, 2009 – les photographies en noir et gris et neige d’Alexandre Chevalier sont sublimes de désolation), livre dans lequel un narrateur se demande ce qu’il est allé chercher dans cette ville mal tatouée par la guerre, « comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. » Il y voit des lignes brisées, des traces qui s’égarent, tente de les suivre, de marcher dedans, chute dans des trous de mémoire béants, qui « font hiatus », des nœuds-abîmes, des enfers perpétuels au fond desquels il reste pourtant des survivants, « vivant pour rappeler la mort ». Ses yeux fouillent pour déterrer du sens dans le langage de ruines de la guerre. Rien n’est nommé dans ce texte, car rien ne peut l’être, les débris n’étant plus que formes brouillées, souvenirs boursouflés de fureurs meurtrières. C’est pour cela que j’ai tant aimé ce texte, pour sa langue d’ellipses coupantes, sa poésie effilée faisant écho aux cicatrices de la ville trouée/trouvée. 
«De cette réalité quoi dire, me dis-je, quels objectifs modeler de ces triangles, coupants comme des poèmes.» Oui, des poèmes comme les couteaux « si tranchants si forts » d'Éluard, « pour pleurer et pour ne plus jamais pleurer ».
Sabine HUYNH

(Cette note apparaît en partie dans mon livre La Sirène à la poubelle, éditions E-Fractions, mars 2015)

 

Extraits de Sarajevo, lignes de fuite

Les trous font hiatus, dentier brisé, un grand désordre, inhabituel

Cet inhabituel-là, c'est étranger, c'est à Sarajevo, une ville sans cesse bombardée, sans soutien militaire d'aucune part, c'est étranger mais, pourtant : Tout cela signifie quelque chose.

parsemée de ses croûtres et débris, colle comme neige aux pattes

rivière en guerre, rivière en paix, pareillement inimaginables

Ici tous les visages ont quelque chose qui ne va pas pas, un quelque chose d'inerte

Le trajet. Tout du long nous encombrent les signes --- tout le long, tout le sinueux du trajet les signes bouchent la vue, qu'on en ait l'usage ou rien

Lignes de fuite entre espaces blancs.

De cette réalité quoi dire, me dis-je, quels objectifs modeler de ces triangles, coupants comme des poèmes.

 

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Vers l'Ouest, Mahigan Lepage (éditions publie.net, 2009)
 
 
Livre numérique Vers l’Ouest
 

À quelques jours de sa rentrée au college, un jeune de dix-sept ans décide de partir, par dégoût, par dépit, par ennui ; de quitter Rimouski, en direction de l'Ouest canadien. Ce texte de Mahigan Lepage m’avait attirée car j’avais eu l’occasion d’explorer un peu sa région en 2009, lors d’un périple automobile entre Ottawa et Percé, en Gaspésie (je vivais alors au Canada), et, moi qui avait tout teinté de romantisme et gobé avec ravissement, j’étais curieuse de la voir à travers les yeux d’un natif.

 

 

Et ce départ du dimanche ou du lundi, le pouce tendu vers l’Ouest sur la route 132 devant le restaurant du pêcheur, ce départ anticipe le départ pour la grande ville trois ans plus tard. Je suis sur la route et les territoires comme des continents glissent arrière à la dérive. Le territoire rouge des Plateaux qui a fait qui je suis, le territoire noir de l’Outaouais qui a failli me tuer et le territoire bleu du Bas du fleuve qui m’a sauvé la vie.

 

 

Le texte surprend au premier abord, et c’est sûrement là sa force : tout en déliés de fausses platitudes (mais j’insiste sur l’adjectif « fausses » car il est heureusement dénué de lieux communs), il semble méfiant, rétif à l’apprivoisement, comme un auto-stoppeur aguerri. Il accroche et se laisse pourtant lire, même en donnant l’impression de tenter de s’échapper, à travers une certaine redondance, un ressassement initial, que l’on peut sans peine interpréter comme les signes des hésitations du narrateur face au road trip qu’il anticipe. Ce road trip, il le voit aussi comme une étape obligatoire dans son bildungsroman, qu’il croit, ne sachant trop qui il est, n’être qu’une répétition, en plus fade, de celui de ses parents.

 

 

Maintenant je voulais pour moi l’aventure de l’Ouest. C’était encore la même histoire. On cherchait à s’émanciper de nos parents en rejouant leur propre émancipation. C’était absurde. On n’avait de révoltes que le rock et la route et la drogue, mais c’étaient déjà les révoltes de nos parents. On était une génération perdue, peut-être même pas une génération. J’étais planté là dans le parking devant l’Arcade et j’étais perdu.

 

[...]

 

Les fils de bourgeois, les fils de fonctionnaire, quand ils se révoltaient ils pouvaient croire que c’était pour la première fois. Ils pouvaient croire assumer la paternité de leur révolte, ils pouvaient croire être les premiers fils. Moi je le pouvais pas. J’étais fils de fils. J’étais fils de révolte. Je ne pouvais que rejouer la révolte de mes parents. Donc j’étais perdu, de tous mes amis j’étais sans doute le plus perdu. Mais je voulais quand même tenter le coup. De toute façon je n’avais pas le choix.

 

 

Le texte de Mahigan Lepage cherche obstinément la route et devient de plus en plus attachant au fur et à mesure qu’on s’y engage. En anglais on dirait que it grows on you, il pousse sur vous, se mêle à vos habitudes, jusqu’à ce que vous finissiez par l’aimer.

Vers l’Ouest : la route se déroule et se rétracte comme un désir, elle avale ou évite les villes, lieux menaçants de violence et de perdition possibles. Leurs noms sont saisis avec la volonté évidente d’être écartés.

 

 

J’étais à Oka, à la limite est du pays noir et rude des usines et des mots anglais. Et les confins du pays sont de forêt dense et de noms rouges, comme Maniwaki et Oka, rouge foncé et canadien, quand le Canada fait du sang des Indiens la couleur même de son identité. Le rouge et le noir s’y mêlent dans une profondeur de sang de bœuf. Et derrière ces noms et ces limites on entend l’écho d’une violence enfermée

 

[...]

 

C’est la ville qui m’avait perdu. L’asphalte déborde de la ville à la route et nous perd. On prend la ville pour la route, comme une escale sur la route, mais ce n’est pas du tout cela. Dans la ville on perd la route. L’asphalte qui fait les rues et les trottoirs donne l’illusion de la route mais ne l’est pas. Pour tenir la route il faut contourner les villes autant qu’on peut. Je suis la rocade qui contourne Ottawa, indique le Grand Ouest. Il faut éviter à tout prix de se faire gripper, il faut continuer, continuer loin, assez loin pour que revenir ne soit plus possible.

 

 

La ville se révèle aussi être le siège des haines linguistiques. La question épineuse du bilinguisme canadien fait surface à la fin du récit, et l’on comprend que la violence de la ville, surtout de nuit, « cette hostilité possible, quand on erre sans le savoir dans des quartiers interdits », fait aussi référence à ces « bagarres entre francophones et anglophones », parfois mortelles. Les sphères publiques et privées ne parlent pas la même langue, causant frustration et colère qui peuvent exploser au bout de quelques bières.

 

 

L’anglais imposait des ordres et des hiérarchies différentes du français. C’était la langue des touristes, le japonais venait en second. Aux vitrines transparentes il y avait ces mots anglais et ces signes japonais, noirs et opaques. Le français n’avait pas cours dans le commerce. Il n’avait cours que dans le privé et dans les groupes de casseurs de bras qui parlaient fort dans les bars, quand le français était resté trop longtemps dans le privé, aux chambres et aux salles d’employés des hôtels et des staff accom, et que quelque chose de la colère du privé explosait la nuit tombée dans l’espace public de la ville.

 

 

Aucun exotisme donc dans ce livre honnête, et pourtant l’on est bel et bien dépaysé, en imaginant les plateaux, les prairies, les immenses platitudes donc, qui sont telles que le narrateur se plaît à croire qu’après tout la terre est peut-être un disque rond.

 

 

On aurait pu appréhender une platitude, un ennui, et pourtant les prairies étaient bien moins plates que l’Ontario. L’asphalte se déroulait entre le long quadrillé des champs. Dans les prairies on est sur la terre. Nulle part ailleurs peut-être on peut éprouver ce sentiment fort de la terre comme planète, de la terre comme un disque sous une voûte.

 

 

Vers l’Ouest : les jeunes sont fauchés, paumés. On les imagine étouffés par la grandeur de cette nature environnante qui somme toute peut s’avérer décourageante pour qui rêve d’aller voir ailleurs, dans d’autres provinces du Canada, l’un des pays les moins peuplés de la terre, dont la superficie dépasse celle de l’Europe, des États-Unis, de la Chine... Ainsi, ne parlons même pas de se rendre à l’étranger, le pays étant assez vaste pour que ses territoires tiennent lieu de pays à part entière... Ailleurs peut donc paraître si lointain, trop éloigné pour qu’on puisse jamais y arriver, et ses habitants comparables à des extra-terrestres.

 

Il n’avait jamais quitté son coin de pays et il s’imaginait ques les Québécois étaient des genres d’extra-terrestres.

 

Pourtant, on se lance quand même dans l’aventure, on prend la route, on y roule et on y roule des joints, pour oublier que rien ne s’y déroule. Le lecteur comprend peu à peu combien ce road trip, qui joue à cache-cache avec les villes, est tissé d’une solitude égale à l’infini de ces territoires qui ne se laisseront jamais traverser en entier.

 

 

Je rentrais et j’étais seul encore, je marchais et à mesure que j’avançais la route reculait et glissait sous la brume. Et j’attendais le plein jour et les voitures les mêmes toujours et qu’une de plus la même me prenne et me remmène.

 

 

On comprend également que la ville, peuplée, est synonyme de plus grande solitude encore, car l’on y trouve rarement ce que l’on est venu y chercher (du travail, l’âme sœur). C’est pourquoi le narrateur n'entre dans une agglomération que pour chercher le moyen d’en sortir le plus rapidement possible. Et ça devient véritablement la route pour la route, « l’asphalte à perte de vue », embrasser la route comme d’autres embrasseraient un art, et se mesurer à sa propre solitude.

 

 

La route est une expérience en soi qui jamais ne lie les territoires qu’elle relie. En soi la route demeure tout entière à rassembler. Elle ne produit pas d’elle-même le liant qui offrirait le déroulé qu’on voudrait. Il faudrait la couler, la couler et la rouler sans vide et sans reste comme l’asphalte. Même on ne sait comment quand dans la tête ne sont plus que des tronçons de route.

 

 

Et ces tronçons de route dans la tête, ces voies, sont les lignes sur lesquelles Mahigan Lepage a déroulé une voix pudique et captivante que j’ai aimé suivre Vers l’Ouest.

Sabine HUYNH

 

(L’ouvrage a paru aux éditions publie.net en 2009, avant d’être republié dans une version légèrement modifiée aux éditions Mémoire d’encrier, en 2011.)

 
(Cette note de lecture a été relayée par les éditions publie.net.)
 
 
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Livre numérique Va-t'en va-t'en c'est mieux pour tout le monde
Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde de Christophe Grossi (éditions publie.net, 2011) est un livre douloureux dont le fil se déroule comme la bobine d'un road-movie, un récit raconté par une voix hantée et qui hante, et qu’on aimerait pouvoir écouter pendant qu’on conduit. On y suit un narrateur de plus en plus perdu, sur la route again & again, douze mois par an, pour un travail de représentant qui  ne répond pas à sa nature profonde et auquel il ne se raccroche encore que parce qu’il s’agit d’écouler des livres, pendant que la vie elle s’écoule et que la mort se rapproche inexorablement... Même si la lecture injecte les respirations de plus en plus vitales et la musique parvient à transporter en adoucissant le quotidien morne et répétitif, la mort reste omniprésente dans ce récit. Le narrateur n’en peut plus de cette course contre la montre et contre la vie, de cette course-poursuite avec la mort, mais il sait aussi qu’il est en passe de devenir un homme mécanique (“un homme-panique”) et que descendre en route peut signer sa fin. Dans le style épuré qui caractérise son travail, Christophe Grossi nous entraîne dans une virée fascinante, et nous chutons avec lui dans le vertige d’une vie mal aiguillée, que seul l'amour, peut-être, pourrait réparer.

On retrouve Christophe Grossi en ligne, sur déboîtements.

Sabine HUYNH

 

Extraits de Va-t'en va-t'en c'est mieux pour tout le monde

 

Quand je pose le pied sur la première marche, une musique lente envahit tout l’espace et le corps.

 

je m’en vais vendre du ciel de ville en ville, de librairie en librairie, du ciel et des mots : le théâtre de la vie

 

Je traverse encore des paysages.

 

route/ciel, voix diaphane de la chanteuse, route/ciel basse, route/ciel guitare électrique, route/ciel drums et claviers. Les kilomètres défilent à ce rythme-là.

 

Là où il y a de la vie, la mort rode, comme toujours. Vivre : un tournant.

 

Penser aux histoires qui se racontent, à celles qu’on se fait, qu’on voudrait écrire, aux morts dedans qui font mal à ceux du dehors.

 

Envie de m’arrêter, de me rouler dans l’herbe à l’ombre d’un arbre

 

Je suis celui que la foule ne traverse plus parce que je suis sorti du chemin. Non pas que je veuille m’isoler ou l’ignorer mais parce que j’ai ressenti ce besoin : faire cet écart-là, ce pas de côté.

 

Envie de me nicher dans un nuage.

 

Ni vu ni connu, je fais passer le temps et j’attends mon heure.

 

Comme d'habitude je ramène des portraits et des voix, des corps et leurs mouvements, des gestes captés et qui défilent ensuite au ralenti, des images d'hommes et de femmes dans leur quotidien, dans leurs lieux – l'ombre portée des vies qui me nourrissent longtemps.

 

Je suis devenu cet homme. Un homme-panique. Mais je ne sais toujours pas qui me crie Va-t’en.

 

J’aimerais tant revenir vers un geste d’amour pur.

 

Dans une vitre, je me vois – ma coupe de cheveux, on dirait un soleil.

la peur de tomber rapproche les corps.

Elle porte en elle la mélancolie de ceux qui ont trop regardé les tableaux de Hopper.

et c’est trop beau et c’est trop fort un paysage pareil, tu prends tout ça dans la gueule,

Encore une ville rebâtie sur des plaies.

C’est le dégoût qui me vient et ce fragile équilibre qui fout le camp d’un coup

Mais il faut continuer. Parce qu’on sait aussi qu’on aurait pu se faire plus mal encore, qu’on aurait pu terminer sa vie dans les ornières sans plus personne à qui parler. Mais ça je préfère ne pas y penser.

À ce moment-là je ne suis plus grand chose. Je me laisse tracter.

Le ciel versatile est devenu mon plus fidèle compagnon de route ; les bandes blanches, mon fil ; les paysages, mon lien. Nouveau voyage automobile, encore un.

 

Cette note de lecture a été relayée par les éditions publie.net.

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Les histoires qui figurent dans le livre En taxi dans Jérusalem de Sabine Huynh (publie.net, 2013) touchent et témoignent d’une réalité que j’ai vécue et que le texte transmet admirablement, via ces dialogues intenses, si caractéristiques de ces échanges avec les Israéliens qui n’ont pas pour habitude de faire cents détours, mais plutôt d’utiliser les mots, parfois, comme le plus court chemin d’aller d’un endroit à un autre (qualité précieuse pour un chauffeur de taxi), et qui ne révèlent pas tant un manque de manières, de politesse ou de distinction – ce qu’au premier abord, étranger, on prend comme tel et on s’offusque et on se braque, comme la narratrice, de tant d’impudeur – qu’une curiosité réelle, un appétit impatient d’accéder à l’autre, et pas une minute à perdre.

 

Au fil des dialogues, on vit à travers l’expérience de la narratrice ce changement progressif de la perception, via le vécu quotidien ; comme elle, on (lecteur) finit par accepter, et même apprécier ce qu’on nommerait familiarité et qui est, dans la culture israélienne, le rapport simple, honnête et direct à l’autre, sans gants, ni faux-semblants.

 

C’est tout à la fois la liberté de ces conversations, affranchies, tout autant que leurs revers, l’indiscrétion, qui transparaissent dans le texte et permettent ce portrait fidèle, multiple et révélateur, en vingt six fragments hiérosolymitains, auxquels nous donnent accès la narratrice, un accès privilégié puisqu’il a la particularité d’être à la fois celui d’une étrangère qui s’étonne, questionne, est naturellement décontenancée, sans la naïveté d’une première approche, mais avec l’entendement tout autant que l’intuition d’une culture et d’un pays où elle vit, qui chaque jour se découvre et se complexifie, et que tel elle nous expose, via l’acuité de sa perception.

 

Bien sûr, ces conversations n’auraient pas eu lieu, auraient été bien différentes, s’il n’y avait pas eu cette langue commune, l’hébreu – qui permet au chauffeur et à la passagère de se parler – dont le texte en français témoigne si bien de la concision et de la dense sobriété, langue devenant souvent le protagoniste de la discussion, le sujet, et amenant avec elle, les questions d’identité, d’origine et d’appartenance, si sensibles et cruciales. Et d’ailleurs, c’est un des aspects majeurs qui fait l’importance de ce texte pour moi et sa pertinence. Israël, souvent résumé dans l’actualité à son conflit, à quelques sujets déterminés sur lesquelles la lumière est braquée de l’extérieur, mettant dans l’ombre tout le reste, est ici abordé via le détail, le personnel, le particulier, dans l’intérieur sombre d’un taxi. Dans l’échange confidentiel de deux étrangers, sourdent ces inquiétudes, la guerre, la présence des harédim, inextricable de la réalité quotidienne, se mêlant aux chansons de Julio Iglésias, à un jeu de noyaux d’abricot, au prix des courses au supermarché.

Anne Collongues

 

Absurde, lassant, généreux, concupiscent ou juste curieux : les chauffeurs de taxi, à Jérusalem, sont tous différents mais ici reliés par une passagère. Cette passagère discrète, Sabine Huynh, ne se retient pourtant pas de noter les mots échangés avec ces conducteurs protéiformes, ces humains dont la seconde maison est une auto. En parallèle des mots, des photos qui viennent ponctuer ces brefs voyages, qui peignent un portrait fragmenté de Jérusalem, capturées par Anne Collongues.

En taxi dans Jérusalem. Une femme monte dans une voiture et indique une destination. Et le chauffeur démarre. Parfois aimable, bavard, bougon ou indiscret, autoritaire ou émouvant… Avec lui, avec eux, c’est toute la ville qui se met à parler pendant qu’on la traverse de part en part. Ce serait banal si c’était… n’importe où qu’à Jérusalem, et simple s’il ne s’agissait pas d’une passagère voyageant seule, et simple si la situation même du pays n’était pas infiniment compliquée, et si souvent dans l’urgence. Sabine Huynh attrape ces conversations, limitées dans le temps, et en fait de petits capteurs qui prennent la  température des lieux, le fil des pensées immédiates. Ce sont des instants flash, surprenants, éclairants, qui en disent peut-être plus long sur la ville et ses habitants que les discours.

Anne Collongues, elle, saisit des images comme autant de coups d’œil fugaces jetés à travers les vitres de la voiture. C’est un autre point de vue qu’elle propose, en passagère clandestine. Un dialogue bonus soudain prend forme entre la ville et la photographe. Un voyage, fait de 26 départs et de points d’arrivée multiples. Autant de héros que de chauffeurs chaque fois dessinés à cru, autant de vies qui surgissent.

Alors, êtes-vous prêts à embarquer En taxi dans Jérusalem ? 

Christine Jeanney

 

 

Les photographies du désir : note sur les images d’Anne Collongues


En couverture, ce qui semble être une mariée, capturée dans un écrin de lumière poignante et déshumanisante. Une silhouette comme menacée par les tentacules d’un feuillage obscur, dont les lames s’avancent, telles des centaines d’yeux, ou de langues avides. Au-dessus de sa tête, une petite fenêtre s’allume, comme un avertissement. Les anachronismes du livre En taxi dans Jérusalem sont posés : douceur, mélodrame, éclat, tension, émotion, familiarité, frustration, générosité, impudence, bassesse, humanité, et quelque chose qui relève du voyeurisme aussi – cette fascination certaine pour l’intime, éclaboussant les parois intérieures d’un taxi.

 

Les photographies proposées par Anne Collongues pour accompagner ces histoires de taxi sont bel et bien des « paysages émotifs », comme elle les désigne elle-même : des images denses, réunissant des éléments et des événements suggestifs, captivant l’imagination, alors que dans sa note d’intention, elle déclare, avec la modestie qui la caractérise, n’avoir pas voulu captiver le regard, nous induisant alors à croire que ses images s’étaient voulues légères. Que nenni ! Mon regard a été d’emblée saisi par ses photographies habitées, qui ont laissé une forte impression sur ma rétine parce qu’elles se mariaient parfaitement avec mes souvenirs de six années passées à Jérusalem. Aux paysages émotifs d’Anne correspondent mes paysages mentaux d’une Jérusalem désaffectée (que je traversais souvent de nuit, en rentrant chez moi), loin des clichés étalés dans les brochures touristiques. 

 

Anne a raison de dire que ses photographies peuvent se lire comme un récit venant s’ajouter aux vingt-six qui composent En taxi dans Jérusalem. J’ajouterai même qu’elles peuvent être lues comme de multiples récits, et, bien sûr, sans la béquille de mon texte, tant leur pouvoir d’évocation est grand. Elles me parlent d’inquiétante étrangeté et de hantises, de vides vertigineux et contemplés avec effroi, s’apparentant au silence entrecoupé de cris d’humains vivant sous un ciel de poix noire, et tentant de respirer sous une chape entravant leurs mouvements.

 

Les images captées par l’œil d’Anne Collongues laissent entrevoir, de loin mais non sans finesse, sous les parures d’or, de bronze et de lumière chantées par Naomi Shemer (l’auteure de la fameuse chanson « Jérusalem d’or »), une ville dont le nom écorche véritablement les lèvres, toute de clair-obscur et de tristesse voilée : une ville qu’Anne a devinée avec justesse bien que n’y ayant pas vécu, ce qui ne fait que confirmer son intuition artistique incroyablement aigüe et, somme toute, son immense talent. Était-ce parce qu’elle s’était positionnée comme passagère clandestine et que moi-même je m’étais sentie tellement étrangère à et dans cette ville, comme une greffe qui n’aurait jamais pris ?

 

Les scènes de rue présentent des théâtres d’ombres et d’objets où se jouent les drames d’attente et de prières haletantes des hiérosolymitains. Ainsi cet écran, blanc et muet de leurs désirs, se découpant sur les murs d’une vieille maison en pierre et ses fenêtres en ogive, au-dessus d’un kiosque de loto : signe d’aveuglement, de foi aveugle en ce qui n’existe pas, mais également tension entre les traditions pesantes et les doutes devant un avenir incertain. Ou encore ce banc vide, cœur blessé de martyr, transpercé des branches épineuses de l’espérance non comblée. Je ne peux m’empêcher de penser à Thérèse d’Avila la passionnée (dont la famille paternelle était issue de Juifs convertis de Tolède), « embrasée dans sa peine », écartelée entre une vie de plaisirs et une vie de renoncement. Jérusalem.

 

Du « sommeil des pierres et des arbres » (cf. la chanson « Jérusalem d’or ») la photographe extrait une activité crépusculaire ou nocturne surprenante et mystérieuse, aussi fugitive que des désirs confus : un barbecue improvisé en pleine rue, une poussette comme abandonnée devant un supermarché, deux jeunes garçons fuyant on ne sait qui, un marché de nuit vendant on ne sait quoi, le canon du fusil d’un jeune soldat pointé vers des seaux remplis de fleurs, et tous ces gens la tête tournée, le regard ailleurs, attendant avec la même confiance mêlée d’angoisse un autobus ou un messie. Il arrivait que sous un certain éclairage (pleinement lunaire, peut-être) les murailles de la Vieille Ville, saisies à la dérobée du coin de l’œil alors qu’on passait rapidement devant à bord d’un taxi de nuit, ressemblait plus à un décor en carton-pâte qu’aux enceintes classées construites sous David, Salomon et Solimane le Magnifique.

 

Bref, malgré ces mots déployés pour essayer de vous dire la Jérusalem des photographies d’Anne Collongues, vous ne pourrez vraiment vous rendre compte de sa profondeur qu’en entrant dans les images-mêmes, qui se trouvent dans notre livre, En taxi dans Jérusalem, où je vous invite à nous retrouver sans plus tarder.

Sabine HUYNH


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Plusieurs semaines qu'est parue La traversée, le dernier livre de Jérémy chez publie.net. Culpabilité de ne pas l'avoir encore ouvert, pas même parcouru, mais quelque chose poussait l'attente. Envie d'en dire quelque chose avant même de l'avoir lu, ça peut paraître paradoxal, mais le lien n'est plus à faire, alors on sait qu'il en sortira quelque chose, au moins pour soi-même. Envie d'attendre la version papier, peut-être, et la fatigue aussi qui empêchait, décourageait, le manque de temps, le reste à faire, les travaux, etc.
Puis ce matin, c'était incontournable. Et sans doute qu'aucun moment n'aurait été plus propice. Parce que la neige dehors, le froid, le gris sale des bords de routes, parce que les arbres et le repli forcé par la grippe. Et c'est là qu'un livre devient important, peut-être, quand il s'attache à un morceau de vie et qu'on ne fait plus trop la différence. On est pris, simplement, on respire avec, on doute, on essaye.
Le titre de cette note s'est avancé avant même d'entamer la lecture. Parce que c'est ainsi que j'ai toujours perçu Jérémy: un type traversé comme l'est son personnage que je n'ai jamais pris pour un autre que lui-même - peu importe si c'est une erreur. Et c'est l'image de Saint-Sébastien qui s'est imposée au fil de la lecture, un peu aidé par ce passage: "Seulement accueillir le paysage au-dedans. Il revoit ces images de saints, paume ouverte, fond doré, qu’il a croisées dans un musée de Londres et restées inexplicablement dans ses souvenirs." L'image de Saint-Sébastien telle qu'on se la trouve en tête, martyr attaché à son poteau, qui reçoit les flèches ou... Non... qui appelle les flèches. "Il veut être « comme une paume ouverte » " écrit Jérémy de son personnage. Il en est de même pour Saint-Sébastien. Comme ses mains sont liées dans le dos, c'est son corps entier qui appelle, de toute sa blancheur, comme un paysage de neige est appelant pour nos yeux. Voilà, c'est l'image sans doute fausse et vraie que je me fais de Jérémy, ça le fera sans doute sourire et d'autres avec. Une sorte de Saint-Sébastien moderne (mais chassons l'aspect héroïque ou martyr – le propos n'est pas là... c'est la limite de toute image qu'on se donne à soi-même : les dérives innombrables qu'elle propose). Un Saint-Sébastien moderne ou encore un Jean-Louis, un Jean,Louis où le corps est paume qui convoque le monde et sa sauvagerie. Pourquoi? Peut-être pour sentir la vie, simplement, puis prendre à défaut de comprendre. Je n'ai pas d'explication. Mais le fait que Saint-Sébastien soit lié à son poteau a son importance. Ce qui rend la traversée possible, c'est une forme d'immobilité imposée. Si le voyage nous transperce, c'est parce que nous sommes coincés dans les sièges étroits d'un bus ou dans le wagon 2ème classe d'un train, les jambes un peu repliées sous le ventre. Si la figure de Saint-Sébastien insiste, c'est aussi que la question de la mort se profile dans cette dérive. La question du suicide avec Camus cité, c'est-à-dire question suprême de vivre en se demandant comment faire taire le sans-temps qui grouille en nous, qui ronge, qui est aussi la pierre à laquelle on aiguise son regard :
" Il sent sa propre mort se dire en chaque parcelle du paysage, dans l’image même du paysage qui se donne à lui et le détache, le recule comme on recule pour mieux voir."
Mais laissons les quelques représentations de Saint-Sébastien qui tournent en tête. On me reprochera sans doute l'aspect trop élogieux de cette note qui met Jérémy devant son texte... Mais je ne fais pas la différence. Jérémy est à la fois le texte et ce personnage. ... Et cet l'élan n'est rien d'autre que celui d'avoir été traversé. Touché et reconnu soi-même. Pour ramasser en peu de mots ce que peut être cette traversée qui nous traverse, envie d'accoler deux morceaux de textes un peu distants dans les pages :
" Il lui semble être réduit à une mince peau prise entre deux étendues de silence, au-dedans et au-dehors. " [...] " entre les deux, un gouffre ". Ce gouffre que nous sommes à nous-même, c'est à dire un endroit de courant-d'air. Gouffre comme cette virgule qui sépare les prénoms du personnage de Jérémy qui devient lui-même cette virgule, constatant qu'il n'est pas ce qu'il s'était pensé – mais sans doute l'avait-il pré-senti. C'est une version de la Métamorphose. Et d'être relégué à cet état de virgule (une pause dans la mort, un espace vide) est une chance : les extrémités, comme ces deux bouts de prénom, sont absurdes. Comme il est absurde de chercher le début et la fin d'un corps ou les bords d'une pensée. Ce qu'on cherche, c'est à peine une inclinaison de ces espaces. " Peut-être que seules les photos penchent le monde " écrit Jérémy quand son personnage bascule la tête pour essayer de faire chavirer l'horizon. Mais l'horizon ne bouge pas. Le monde résiste à nos contorsions nombreuses. Jérémy nomme cette difficulté « butée ». C'est un mot qui revient souvent chez lui. Et sans doute que cette butée préside à la traversée. Je me rappelle qu'il m'avait posée cette butée dans une question, lors d'une lecture que j'avais faite à la bibliothèque municipale de Lyon. Je me rappelle ma réponse maladroite,... elle était inutile. Cette butée jetée comme question suffisait. Elle était un point de jonction pour nous, parce que nous passons notre temps à buter sur les choses, et les choses butent en nous.La pierre sur laquelle nous achoppons nous cloue la poitrine. Mais le privilège, c'est toujours de " voir passer la possibilité de soi ". On s'en contente.
 
Armand DUPUY
(texte à retrouver dans avec/motstessons)
 

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh