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J'y tiens tant à cette différence entre écrire sur soi et s'écrire que j'ai avancé, ici et là, le terme d'autographie.
L'autographie n'est pas un genre littéraire comme le journal intime, les Mémoires, l'autobiographie, l'autoportrait.
À mes yeux, elle est à la fois la source et la finalité de l'acte d'écrire.
(J-B. Pontalis, En marge des nuits, Gallimard, 2010, p.67).
 
 
 
Sont rassemblés sur cette page des textes que j'ai écrits dans le cadre des Vases Communicants, depuis avril 2012. J'ai trouvé intéressant de les proposer ensemble, à cause de leur caractère autographique
 
 
Le passé est un oursin qui brûle, un cactus à la sève empoisonnée, des dards de rose guépière, et pour moi, un puits sans fond rempli d’encre acide où flottent des morceaux de puzzle que je suis la seule à distinguer.

Avril 2012, #Vasesco avec Brigitte Célérier

(Texte et photos : Sabine Huynh)

C'est l'année de ses quarante ans et elle ne sait presque rien


(à Brigitte Célérier)

 
C'est l'année de ses quarante ans et elle ne sait presque rien, ou alors elle sait de moins en moins de choses qu'avant, ou alors elle doute de plus en plus, et elle se demande si de l’autre côté de la Méditerranée, P. a l'impression que les années ont alourdi, ou au contraire allégé, le poids de laine sur ses épaules. Elle s’est demandée ce qui les rapprochait, à part ce peu de choses qu’elle sait (l’engouement pour Facebook, les vases communicants, les photos tout simplement originales, et l’écriture).

C’est l’année de ses quarante ans et elle rêvasse devant les photos à la couleur miel de P., qui croit disparaître mais dont la présence dans la vie de ses lecteurs assidus se fait de plus en plus importante, sans qu’elle le sache forcément. À première vue, P. ne partage rien avec eux, à part ses mots, et encore. Mais P. et eux partagent la même voix en fait, la voix de P. dans la tête de ses lecteurs assidus se fait de plus en plus claire, et elle leur fait de plus en plus de bien.

Elle lit que P. a jeûné hier soir en prévision d’une prise de sang à faire ce matin. Il lui est arrivé exactement la même chose, et elle aussi, cela faisait longtemps qu’elle était censée faire cet examen sanguin, parce que cela faisait longtemps qu’elle était épuisée, nauséeuse, au bord de l’évanouissement. P. semble aimer les palmiers, elles ont donc un autre point commun, car ces arbres pleins de joie font sourire les yeux de H. quand ils en croisent. À chaque fois qu’elle rentre de l’étranger, les premiers pas dans l’aéroport entouré de palmiers rieurs et ébouriffant les nuages sont comme la première bouffée d’air après trop d’éloignement.
Quel est le contraire d’un point commun, si ce n’est un point différent ? Probablement une absence ? Oui, une absence aussi. Ses épaules, P. aime les recouvrir de laine, d’après les photos de P. affichées sur son blog, pourquoi ? Elle ne le sait pas, mais elle sait que ces mailles sont absentes de sa propre penderie, parce qu’elle est allergique à la laine. Est-ce que cela viendrait de ces vêtements déposés par des voisins bénévolents et anonymes devant le portail noir puis blanc puis gris de leur maison ? Elle se souvient de collants et d’un bonnet sous lesquels sa peau grattée jusqu’au sang hurlait, et de cette veste à carreaux noirs, blancs et rouges, une espèce de veste de clown s’est-elle dit en l’endossant à la demande expresse de ses parents, et en éternuant tout aussi tôt. Elle était trop courte, étroite, mais la laine tient chaud, tu te tais et tu la portes. Elle s’est tue et l’a portée et ils se sont moqués d’elle dans la cour de récréation. À qui avait-elle piqué cette veste, ce n’était pas la sienne pour de vrai, on dirait un clown, elle ne va pas avec ta tête (d’asiate). Elle n’aurait jamais pu avouer que des voisins la lui avaient donnée, et puis elle ne savait même pas lesquels. Elle ne l’a jamais su en fait.

Il y avait ceux dont les fils rentraient et sortaient de prison, dont le berger allemand avait mordu son frère, dont les voitures cabossées étaient garées en plein milieu de la pelouse. Il y avait ceux qui travaillaient chez Nestlé et leur donnaient parfois du lait concentré, des bouteilles de Maggi, des œufs en chocolat aussi. Il y avait ceux qui travaillaient à la poste, dont les pièces de la maison étaient toujours plongées dans l’obscurité et dont la fille aînée, avec qui elle se maquillait à outrance et séchait les cours du collège pour aller à la foire, adorait manger des soupes de nouilles lyophilisées pour le goûter. Il y avait ceux qui étaient flics tous les deux et portaient un nom de famille aboyé, leur fille unique avait le seul porte-disque du quartier. Il y avait ceux dont on ne savait jamais rien, comme H. et sa famille. Il y avait la voisine divorcée aux trois filles blondes, toutes aussi belles les unes que les autres, et l’été elles portaient des robes à fleurs et partaient en riant à bicyclette, les cheveux détachés et sentant bon, tandis que H., de l’autre côté du portail noir puis blanc puis gris de leur maison, cheveux coupés à la garçonne, c’est plus pratique, les regardait, non, elle les admirait passer, assise sur la selle du petit vélo de son frère, qui n’avait qu’une pédale, et serrant le guidon à s’en faire blanchir les phalanges. 

 
C'est l'année de ses quarante ans et l'hiver a bien duré, les coquelicots bien tardé, sans qu’elle ait su pourquoi. Il y a vingt ans, elle aurait soit écrit qu’elle en souffrait, soit qu’elle refusait cet état des choses et voulait changer le monde et sa météo pourrie, parce que bien sûr, elle savait tout il y a vingt ans. Elle serait sortie en petite robe légère sous la pluie, aurait sauté à pieds joints dans les flaques en grosses bottes de moto, et dormi sur les bancs, sans couverture, par défi bien sûr. De toute façon elle n’a jamais supporté les doudounes remplies de duvet d’oie, les châles et la laine, comme on le sait maintenant. Aujourd'hui, elle s’est contentée d'attendre, et c'est déjà pas si mal. Et de l’autre côté de la Méditerranée, elle sent P. attendre aussi, chaque jour, à chaque battement de cœur, le facteur peut-être ? Elle ne sait pas, mais elle croit avoir compris qu’elle attendait la lumière, la chaleur, la douceur, le retour du goût des choses, les moments de contemplation volés au temps, les objets qui font des clins d’œil, les souvenirs qui peuvent si bien mentir, les phrases qui font tant de bien et qui tordent le nez au quotidien.

Le facteur, H. l’attendait avec impatience, petite d’abord parce qu’alors il lui apportait encore des lettres de sa grand-mère, qu’elle n’a jamais revue, la mort l’ayant emportée sans qu’elle ait jamais su quand exactement, sa grand-mère qui l’avait élevée jusqu’à ce qu’elle ait eu trois ou quatre ans. Elle l’a aussi beaucoup attendu plus grande, le facteur, pour les lettres d’amis, les lettres d’amour, les cartes postales collectionnées, les histoires collectionnées, les preuves d’affection collectionnées. À l’âge de dix ans, elle répondait à sa grand-mère sur du vrai papier à lettres, les seules fois où elle avait le droit de s’en servir, le papier Vélin bien blanc sous lequel on place une feuille barrée de lignes bleu foncé. Elle bavait plus sur son buvard que son stylo à plume. Une fois la lettre terminée, elle connaissait immanquablement la censure : son père brandissait le petit flacon de correcteur blanc en secouant la tête avec consternation, et transformait sa missive léchée en croûte. Après, elle devait mentir sur ce blanc étalé, parce que “les communistes” n’auraient pas aimé telle ou telle tournure de phrase, ou auraient puni sa grand-mère s’ils apprenaient telle ou telle chose concernant leur famille. Une fois, elle n’a pas hésité à écrire qu’elle haïssait “les communistes”, phrase qui a été interceptée à temps par le correcteur de son père. C’est peut-être durant ces séances de censure qu’elle a appris à fabuler.

C'est l'année de ses quarante ans et elle a lu le beau texte "Revenir" de P. L'homme dont P. parle revient et retrouve dans son ancienne chambre un cahier dans lequel il avait écrit durant son adolescence. Elle s’est tout de suite émerveillée en se disant qu'il y a donc des personnes à qui il est donné de retrouver des chambres où ils ont vécu enfant ou adolescent, que de telles chambres existent réellement, dans des maisons qui ne font pas que partie de souvenirs effacés par les guerres, et que des cahiers d’adolescence perdurent pour attendre le retour de leur ancien confident. Les siens, elle les a déchirés et jetés au fond de la poubelle d’un immeuble où elle vivait à l’âge de dix-huit ans : des cahiers de la marque “Oxford”, à la couverture bleue, vert pomme, rouge, remplis de lettres adressées à “Mon cher Oxford”. Il y a vingt ans, elle enviait à en sangloter ces personnes, ces chambres, ces cahiers, de pouvoir ainsi se revoir un jour. Aujourd'hui, elle ne sait plus ce qu’elle est censée éprouver face à cette idée, et au château où elle a grandi, car son enfance ne s’est-elle pas déroulée dans un château de chambres ? Oui, c’est dit joliment, pour des raisons évidentes à ses yeux. Ils ont tant erré que son enfance peut se résumer à un labyrinthe de pièces à vivre, un assemblage de lits, armoires, bureaux, chaises... Elle a eu tellement de chambres enfant que c'est comme si elle n'en avait jamais eues.

 
Et que dire de ceux qui enfants n'ont jamais eu de chambre à eux, parce qu'ils devaient la partager, avec un, deux, six ou vingt autres ? Et de ceux dont la chambre a été perdue ? Oui car l'on peut perdre sa chambre, sans parler des déménagements, elle peut exploser, être donnée à quelqu'un, être vendue, devenir valises, ou juste une simple valise posée à terre, sur la moquette grise râpée, à côté de laquelle on dort, à même la moquette, enroulé dans une couverture. Une petite valise où sont rangés si peu de vêtements que la petite fille les jette en boule pêle-mêle pour voir s'ils ne pourraient pas prendre un peu plus de place, car elle aimerait tant que sa propre maigre personne puisse prendre un peu plus de place dans le monde, de ses parents d'abord, et puis elle aimerait faire comme si elle n'arrivait pas à la fermer, la bouche et la valise, ou comme dans ce film qu'elle a vu, dans lequel le personnage s'assoit en riant sur sa valise pour arriver à la boucler.

Elle aussi plus tard a voulu pouvoir rire à chaque fois qu'elle rabattait le couvercle d’une valise de plus, mais elle ne savait pas le faire, ni rire, ni sourire, et aujourd’hui qu’elle le sait, elle ne veut plus partir, parce que c'est l'année de ses quarante ans et qu’elle élève un enfant pour la première fois de sa vie, un enfant à elle, à qui elle a donné le jour dans une ville d'adoption, et elle ne sait pas comment élever les enfants alors qu’elle croit savoir tellement d’autres choses, qui concernent sa profession avant tout, ce qui au final est bien peu de choses.

Elle ne sait pas si elles resteront ici, ni quelle vie elles auront ensemble, elle sait juste que l’amour qu’elles se donnent est incomparable, qu’il la baigne de l’innocence qu’elle croyait avoir perdue à jamais, et qu’il la sauve de l’ignorance.
 

Mai 2012, #Vasesco avec Déborah Heissler

(Photos : Déborah Heissler, texte : Sabine Huynh)

Écouter en lisant.

Elle, Ana Nime : ses données dans les creux des nuages


Les pales du ventilateur tournent, autour de l’arbre les feuilles s’agitent. Le temps brassé se laisse faire, lourd, tiraillé par les cisaillements du vent du sud.

Elle croit entendre tomber des gouttelettes de pluie sur le souvenir. Espace transitionnel, dernier abri de sa solitude. Ce recoin exigu et sans fenêtres, entre un mur et un mur, n’est rien qu’à elle. Cette encoignure, sa chambre, ce cocon où elle peut encore écrire, même si cela ne lui est plus permis.




Elle émerge de ses rêves pour tendre l'oreille, le crépitement cesse. Les pensées-cailloux, quand elles ne bourdonnent pas, trébuchent à chaque question.

Elle serre les dents et se répète qu'il ne faut pas qu'elle les sème. Les dents, les cailloux, peu importe à présent ce qui tombe d'elle comme des feuilles mortes, surtout ne rien semer. Par habitude, se retourner, ramasser, se ramasser, se rouler en boule. S’effacer dans le désir de ne pas laisser de traces. S’éteindre à défaut d’être étreinte.

Elle, c'est celle qui a disparu de la vie, dans l'histoire, très exactement sous des nuages d'orage. C'était un jour forcément moins beau que les autres, un jour à trous d'air enfumés. À quelle heure exactement son envol, personne n'a su le dire.

Elle, celle que l'on cherche encore parfois dans l’épaisseur du gris, faute d'être sûr. Au fond de la cendre s'accumulent autant de papillons inertes que de papillons ressuscités. Au royaume des milliers de sourires et de fleurs volantes, elle se promène les yeux fermés.

Elle, Ana Nime : ses données dans les creux des nuages. À mesurer : l’empreinte de ses pas dans le brouillard (surface et profondeur), la vitesse de dérapage de ses pieds dans l’air chargé d’effluves, la force et la durée de sa résistance aux flux laminaires contraires, le nombre de résidus de son être contenus dans le ciel. Combien de particules d'elle les cumulus portent-ils en eux, avant de les déverser sur nos yeux, nos joues ? Les traînées de condensation sentent le frottement éperdu de ses ailes brûlées.

Après la saison sèche, la mousson, puis les trains sont passés sous la pluie réelle ou imaginaire et l’hiver est revenu, malgré l’été. La neige chute à travers les déchirures de la trame de l'espace-temps.

En sombrant dans le trou noir de la mémoire collective, elle en augmente la masse informe. Avalée par les creux, elle fait désormais partie de ces absences couleur de ciel. Cette plongée vers le haut la libère aussi vite que la lumière se détache de l'obscurité. Elle brille, puisqu’il fait si sombre. Joue-t-elle à cache-cache dans les nuages ?




L’air est saturé de tristesse. La bulle des émerveillements enfantins a crevé sur la ville encore endormie. Mais la brume peine à dissimuler les contrastes et les zones d’ombre profondes et mordantes. Les fenêtres dévisagent l’incompréhensible, derrière chacune d’elles, le halo de son visage.

L'appeler à s'en tuer la tête : elle ne peut plus répondre. Sa tête à elle est pleine de ce qui ne devrait pas y être, on confond cela à tort avec la tête dans les nuages.

Avec elle ont disparu les nuages, et l’extinction des papillons dans certains endroits de la terre est beaucoup plus grave qu'un mystère. Quand d'elle il ne reste plus que trop de fumée de mer et d'oubli dans un tourbillon de feuilles trop raturées, on l'appelle l'étrangère. Elle dont le nom est de s'évaporer, Ana Nime.

Depuis qu'elle a baissé les paupières,
Personne ne dort dans le ciel. Personne, personne.
Personne ne dort.
(Federico García Lorca, Nocturne de Brooklyn Bridge, trad. Pierre Darmengeat)

 
 
 

juin 2012, #Vasesco avec Michel Brosseau

(Texte et photos : Sabine Huynh)

Home is where one starts from / chez soi, c'est d'où l'on part... T.S. Eliot


 

Le mot anglais HOME fascine : l’appel du dehors, HO !, hé ho !, et le retour chez soi, ME, moi. Home !, holophrase employée pour dire autant de choses que tu m’as manqué, je suis rentré, je suis content, j’existe enfin, ou, dans le pire des cas, dégage !, et aaargh ! Home : du souffle et du silence, du souffre et du ciment, du sens et du souk. Les comparaisons d’Homère se disent Homeric simile en anglais et il est si facile de lire Homeric smile, un sourire homérique aux lèvres, héro chez soi quoi.

 

Where is home ? Où c’est, chez soi ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Home pèse son poids d’homonymes, et de souvenirs, des tendres, comme des terribles. Home is where the home is, but... where is the home ? Chez soi, c’est où le chez soi se trouve, mais... où se trouve le chez soi ? Revenons à T.S. Eliot. Home is where one starts from : chez soi, c’est d’où l’on part... et où l’on ne revient que trop ou jamais. Chez soi, c’est d’où l’on sort, d’où l’on s’élance, d’où notre histoire commence, où elle se termine aussi : In my end is my beginning, écrivit Eliot dans « East Coker », ville où —et cela il l’ignorait à l’époque— ses cendres finirent. « On part de très peu, de presque rien, de moins encore » (Israël Eliraz, Comment entrer dans la chambre où l’on est depuis toujours, éditions Corti, 2003).


 

Home is where your teapots are (Helen Oyeyemi) : chez soi, c’est où vos théières sont sagement rangées... et votre histoire s’étale sur la table, goutte à goutte.

Home is where the heart is (proverbe) : chez soi, c’est où le cœur demeure... avec quelqu’un d’autre s’entend, quelqu’un avec qui filer son thé, suçoter ses bas, siroter ses derniers quarts d’heure. Un animal de compagnie peut faire l’affaire.

Home is where my dog sleeps, where the cat naps : chez soi, c’est où mon chien ronfle, où le chat se love... C’est où fourmille la bête en vous, où sommeillent vos penchants, où bavent vos envies et meurent vos pantoufles.

Home is where you’re the king : chez soi, c’est où l’on est roi... c’est là où l’on croit être quelqu’un, mais où l’on est peut-être rien, personne, rien pour personne, personne pour rien, démuni, sans royaume.

Home is where the mobile home is : chez vous, c’est où vous l’avez garé, votre mobile home... c’est où vous avez planté la tente, suspendu l’encrier, jeté l’encre sur le hamac. Chez soi est nulle part et partout ailleurs, partout autour du lieu, dans les creux et dans les mots, entre les lettres habitables.

Home is where baby happily babbles : chez vous, c’est où bébé babille gaiement, où il se sent bien, ça peut-être à la maison-bulle, ou tout simplement dans vos bras, oui, chez soi, c’est dans ses propres bras.

Home is where you are : chez vous, c’est où vous êtes maintenant... où se trouve votre musique et votre art, l’art d’y être aussi ; où la nuit s’engouffre par la fenêtre entr’ouverte ; où vous écrivez en boucle, où vous lisez à la lueur de votre lampe, où vous lissez  vos collages les mains bien à plat, où vous inventez tranquillement des constellations d’étoiles et rêvez d’ailleurs lointains, tant et tant qu’ici et maintenant ne comptent plus.


 

« Dedans, c’est un lieu ou une voie » (Israël Eliraz).

  

Juillet 2012, #Vasesco avec Christine Leininger

(Photos : Christine Leininger, texte : Sabine Huynh)

Pull vert sous les doigts

 

Sous les doigts, plus grand chose de toi, sinon le souvenir d’avoir tenu tes cheveux. Tenu, oui, caressé aussi, avant, mais tenu également, le jour où tu es tombée. Ta queue de cheval attrapée au vol, le reste de ton corps hors d’atteinte. Tes cheveux, de l’or sous les yeux, du crin sous les doigts, comme ta peau, ambrée, râpeuse. Tu es tombée, j’ai lâché tes cheveux, de peur de te faire mal. Le mal était déjà fait : ton corps à terre.

Nous ne nous sommes pas revus depuis. Je n’ai jamais répondu à ces mots que tu avais griffonnés au dos de la photographie. Tu t’en souviens ? Des carreaux, une vue baignée de soleil, une pelouse aux pieds d’un arbre fruitier. Tu disais : « Je ne vois plus que le vert, le reste est flou, mais le vert est là, celui de ton pull préféré, es-tu dedans aujourd’hui ? Je sens encore les mailles sous mes doigts, je les écarte pour toucher tes poils, ta peau. Tu me manques tant. »






Je ne sais pas si c’est toi qui as pris cette photo, si c’était ce que tu voyais de ton lit. Tout ce que je sais, c’est ma surprise, en la sortant de l’enveloppe. Elle était recouverte d’une fine couche de sable, les grains crissaient un peu sous les doigts. Mais la mer était si loin. Je n’ai pas compris et j’ai eu un peu peur. Puis j’ai lu et la tristesse est venue, la colère aussi.





Pour chasser les doutes sur lesquels je trébuchais assis, j’ai immédiatement ouvert le tiroir de mon bureau et j’y ai cherché des images à t’envoyer en retour, des clichés pour me rassurer moi-même. Mes doigts ont extirpé celui du robinet, le robinet entartré que nous voulions faire changer et pour cela, il nous avait fallu le prendre en photo, nous comptions apporter la photo au magasin. Mais tu es tombée.





J’ai cherché des fleurs, des images de notre jardin que tu chérissais, en oubliant que nous n’en avions pas, que tu n’aimais pas le prendre en photo, tu pensais qu’il était trop beau pour être capturé. Alors j’ai photographié ces pivoines à la hâte, le basilic, la fougère en pot, le bleu céleste, pour te dire que nous t’attendions. Je voulais t’écrire mais mon cœur ébranlé se refusait à répondre.





Je ne sais pas s’ils ont bien pris soin de toi là-bas, je ne suis jamais venu te voir. Je suis tombé moi aussi, peut-être parce que je n’ai jamais eu de pull vert. Saison après saison, suivre le cortège incertain des certitudes, des lieux et des êtres.


 

 

Septembre 2012, #Vasesco avec L.Sarah Dubas.

(Texte et photo : Sabine Huynh)

Elle, une ville sans la nommer

 

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Elle, n'est pas la ville où une fois la paix perdue aller l'amble était tout ce qu'il lui restait, la ville où les grenades de la guerre ont déchiqueté les cerveaux des habitants, la ville où les fourmis rouges géantes dévoraient les nouveaux-nés au fond des jardins, la ville de sang et de cendres où vivre était devenu impossible parce qu'interdit par la loi.

Elle, n'est pas la ville où une fois l'enfance perdue on grandissait trop vite à cause d'eux, la ville où les adultes pervers chassaient les enfants de chez eux, la ville où l'on disait que ses yeux grands ouverts ne voyaient jamais rien, la ville où les chiens malheureux se jetaient sous les trains, la ville de poussière et de ciment où les bancs publics étaient ses lits la nuit.


Elle, n'est pas la ville où une fois la mémoire perdue apprendre ne servait plus à rien, la ville où bégayer a mené au silence, la ville où parler était juste se faire violence, la ville où attendre l'aube avec les soûlards aidait à ne pas dériver, la ville où les artistes incompris se droguaient à mort, la ville de ponts et d'eau où la poésie des mots libérait peu à peu d'une solitude de plomb.


Elle, n'est pas la ville où une fois le premier amour perdu les amours libres ne réchauffaient pas le coeur, la ville où les enfants pervers menaient les adultes à leur perte, la ville où tout était effrayant mais où rien ne l'effrayait plus, la ville d'underground et de suie où l'on pouvait se transcender par la peau, le goût, la langue.


Elle, n'est pas la ville où une fois la vue perdue le calme est revenu, la ville où leur amour a mûri malgré les vents contraires, la ville où des inconnus donnaient plus d'affection que la famille, la ville où les amitiés précipitées ouvraient des abîmes meurtriers, la ville où un serpent de mer recousait le temps déchiré, la ville d'océan et de faux-trembles où les baleines chantaient chaque jour que l'on pouvait encore partir.


Elle, n'est pas la ville où les vies perdues font comprendre qu'on y tient, la ville où trop de foi nuit à la confiance en l'autre, la ville où l'on se dispute des clefs de portes à la taille inhumaine, la ville dont la lumière aveugle depuis trop longtemps, la ville de pierre, d'or et de bronze où les êtres caméléons disparaissent dans leurs vêtements de deuil.


Elle, n'est pas la ville où elle peut se perdre, elle est la ville sur la colline de son printemps retrouvé, la ville où son corps exulte et danse à nouveau, la ville où on la relève quand elle tombe, la ville de l'apaisement parce que la ville de la naissance de l'immense amour, la ville de verre et de mer où elle peut rebâtir ses châteaux de sable.

 

 

 

Septembre 2012, #Vasecollectif dédié à Claude Favre, avec Brigitte Célérier, Jean-Yves Fick, Christian G@rp, Arnaud Maïsetti, Danielle Masson, Ana NB, André Rougier.

À Claude Favre

lire qu’en juillet la voix les yeux le corps de Claude Favre se sont tus & se dire chère Claude Favre la mer devant vous la mer derrière vous courage Claude Favre dont on ne connaît que la respiration le souffle obstiné la « mal langue » les défis & les dérapages fulgurants

penser à Claude Favre dont on a vu des photos entendu la voix deviné les bracelets monter et descendre sur son bras & dessous les os & se dire que dans leur mœlle s’échafaudait déjà le gris du jour où la main a cessé de répondre le visage de sourire la rétine de capter

imaginer Claude Favre fauchée Claude Favre à terre_ du malaise noir plein la tête les cheveux comme un rideau de crêpe tiré sur ses traits fatigués Claude Favre en mémoire muette en bouche fermée sur des plaisirs enterrés vivants roulés en boule en chute libre dans sa gorge sèche

voir Claude Favre à la fois immense & minuscule Claude Favre touchée atteinte éteinte volée vouloir étreindre Claude Favre pour ramener Claude Favre à la voix à la danse à l’illusion s’il le faut comme si l’on détenait un quelconque pouvoir au-delà du vouloir & du croire

savoir que Claude Favre a fichu le camp voir Claude Favre autrement dans l’antichambre immobile Claude Favre harcelée par les tais-toi le visage tourné vers le mur & se demander si lamentations il y a eu si de l’autre côté du seuil on est aussi seul que du côté de la frayeur de vivre

être loin de Claude Favre mais espérer que ces lignes lancées par-dessus les ondes atterriront chez elle écrire « j’irai vous voir demain » en le pensant étirer les doigts les bras le cou jusqu’à Claude Favre jusqu’à la caresse jusqu’au baiser jusqu’au réveil au retour de Claude Favre

aux dialogues avec Claude Favre à ses mots qui s’ébrouent et merdRent gaiement en évacuant le goudron de leur ailes pour l’envolée


Octobre 2012, #Vasesco avec Jean-Yves Fick.

(Photos : Jean-Yves Fick, texte : Sabine Huynh)

Terra incognita, nos hivers

 

 
 

 

de là où déraille la voix
et là où le mystère surgit
le vent s’enroule autour
d’une vague ignota

un cœur sombre
dans la touffeur de l’absence
les heures de l’espérance
caduque s’immolent lentement

illusion souvenir qui sait –  si peu
de nos hivers devient poussière
ailleurs même leur sillage s’élargit
chacun de nous – argile inexplorée

aux noyades interminables
terra firma terreur inconnue
désespère
nos pas fantasment

s’enlisent se défont – dense la douleur
démaille la raison
morsures traçant sous la glace
des pièges à mouvements

empreintes abîmées dans la mare
incognitum –  cartographie
de tourbillons tempêtes –  tentation
des galets du lac

où sont tombés les arbres
s’endormir si près d’elle
sans l’atteindre –  voir la rive
sienne –  l’aube levée sur l’eau

un soir d’utopie

 

 
 

 

 

 

Décembre 2012, #Vasesco avec François Bonneau.

(Texte : Sabine Huynh, photos : Sabine Huynh et François Bonneau

LE SAUT EN PARACHUTE

J’ai longtemps hésité avant d’entreprendre le récit de mon premier saut en parachute. Je m’y résouds aujourd’hui, poussé par une nécessité impérieuse.
(Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance)
 



J’inspire profondément, je retiens ma respiration, je relâche et je saute dans le vide de la page blanche à remplir. Je ne sais pas si le parachute s’ouvrira au bon moment, à la bonne seconde, car une seconde plus tard tout peut être fichu et les mots déployés en corolle au-dessus de la tête ne sauraient empêcher l’enlisement irréversible. Écrire me fait très peur, ce qui révèle peut-être combien cela m’est nécessaire. Parler en public, devant une classe d’étudiants ou un parterre de conférenciers me faisait le même effet ; devant une classe d’enfants de cinq ans aussi. Il m’arrivait de perdre mes moyens, ce qui dans mon cas voulait dire perdre la parole et la mémoire. Ce n’était même pas que le parachute ne s’ouvrait pas, il disparaissait.
 
C’est pour cela qu’au bout de vingt ans j’ai arrêté d’enseigner. Pourquoi pas avant ? Parce que me mettre dans des situations qui pour moi étaient des situations extrêmes, des situations de risque, me permettait de me repaître des bouffées d’adrénaline nécessaires à ma survie. Lorsque la sécrétion d’adrénaline augmente, le cœur bat plus vite, le sang pulse plus fort, la survie de l’individu qui vient de faire l’expérience d’une situation qui aurait pu lui être fatale est ainsi boostée, mais au préalable, il faut qu’il se soit mis en danger mortel. Je l’avoue, j’étais droguée à l’adrénaline, mon élixir d’immortalité.
 
On ne se jette pas dans le vide n’importe comment, on prend sa décision longtemps avant de sauter. Se jeter dans le néant veut dire vouloir en finir avec ce qui a été, et renaître pour entamer quelque chose de nouveau. Cette volonté d’en finir avec ce marasme, toute cette lourdeur, toute cette difficulté d’être, avec ce parachute de quinze kilos sur le dos et sur le ventre. C’est un saut dans l’inconnu. C’est aussi une sorte de suicide raté. Mais tandis qu’on prépare son saut, on n’est pas forcément conscient de ce que cela implique (cette renaissance dont je viens de parler), on ne le réalise que plus tard.
 
Clara Malraux avait dit à Perec que le saut en parachute équivalait à une psychanalyse. Il avait été surpris par sa remarque et l’avait trouvée drôle. J’ai eu la même révélation qu’elle après mon premier saut en parachute : d’un coup, tout était réglé, pas à jamais (et cela aussi, il faut du temps pour le comprendre), mais pour assez longtemps, le temps de se reconstruire un peu. Pour moi ça a eu des résonnances absolument incontestables.
 
Je ne me souviens pas vraiment de mon saut en parachute. Je peux cependant vous en parler parce que je me souviens de certaines phrases déjà utilisées lors de ses narrations successives. J’ai eu un problème cinq ans auparavant, à cause de LSD ingéré à mon insu, et des pans de ma mémoire à long terme se sont écroulés, tandis que la mémoire immédiate, affectée également, a mis plusieurs années à se rétablir. Ma mémoire fonctionnait à peine à l’époque de mon saut en parachute, je me demande d’ailleurs comment je faisais pour enseigner (j’étais lectrice dans une université anglaise). Je devais être très mauvaise. Mais trêve de digressions, je vais vous raconter ce que je sais raconter, peu importe si mes souvenirs ou les mots qui se font passer pour eux sont fidèles à la réalité ou pas.
 
L’année de ce saut en parachute, j’enseignais donc, au douzième étage d’une tour qui surplombait la pelouse centrale du campus. De mon bureau, je pouvais voir assez loin : la ville couleur brique, avant les usines noires, puis la campagne verte. Pour monter au douzième étage, il fallait prendre un paternoster, un ascenseur spécial inventé en Angleterre, dénué de porte (est-ce ce détail qui l’a rendu populaire dans les bâtiments de la Stasi de l’Allemagne de l’Est ?). Les cabines du paternoster, indépendantes les unes des autres mais toujours maintenues verticales grâce à deux chaînes qui les relient entre elles, montent et descendent dans un mouvement continu, entraînées par des poulies dentées, ce qui peut évoquer les perles d’un chapelet égrenées lors de la récitation du Notre Père.
 

 

À chaque fois que je posais un pied sur le sol d’une cabine du paternoster en mouvement, mon cœur faisait un bond, libérant une poussée d’adrénaline. Le paternoster est un type d’ascenseur dangereux : on le prend et on le quitte en marche. J’avais tendance à sauter dans la cabine ou hors d’elle. Je vous parle de cet ascenseur parce que le prendre me grisait, et puis ce n’était peut-être pas un hasard que l’année de l’entrée du paternoster dans ma vie coïncidât avec celle de mon saut en parachute.

Saviez-vous qu’en plus de désigner la voile qui s’ouvre en corolle pour ralentir la chute d’une personne ou d’un objet, le mot “parachute” désigne également un mécanisme placé sur la suspension de la cabine d’ascenseur pour bloquer celle-ci et en empêcher la chute libre en cas de rupture des câbles de traction ? Quatre cents mètres plus bas il y a la terre, c’est-à-dire qu’il n’y a rien. Il n’y a rien devant nous, et on doit se jeter. C’est ce moment dont je voudrais vous parler. C’est pour ça que je vous raconte cette histoire.
 
Un soir, je suis sortie de cours et l’un de mes étudiants m’a entraînée à la projection d’un film documentaire sur le “skydiving” et le “free fall”, ou saut en chute libre (avant l’ouverture du parachute, actionnée manuellement par le parachutiste). Nous y avons retrouvé plusieurs de mes amis. Le film montrant des hommes et femmes casqués aux sourires ballottés par l’air du ciel a captivé la tête brûlée que j’étais. Je me suis inscrite au stage d’une journée, qui serait suivi par six sauts avec un parachute sur le dos (dont l’ouverture est actionnée par une sangle d’ouverture automatique accrochée à un câble reliant le parachutiste à l’avion) et un parachute sur le ventre (le parachute de secours, à ouvrir soi-même), avant le saut en chute libre et le brevet final. Faire cet acte absolument gratuit.
 
Le samedi 2 décembre 1995, il y a dix-sept ans presque jour pour jour, un car nous mena de l’université au terrain d’aviation. Je ne sais pas si je dois dire “terrain” ou “camp” d’aviation, ou plutôt employer le terme “base aérienne”. La différence entre les trois n’est pas claire dans mon esprit, je risque donc de me tromper dans l’usage, que les puristes me pardonnent.
 
Il avait fallu se lever à l’aube, le stage débutait tôt. La brume s’était dissipée peu à peu durant le voyage, révélant, à notre arrivée, une tombe fraîchement creusée, dont l’emplacement se trouvait environ vingt mètres avant le portail de la base. Accueillis par ce moniteur qui s’était tué lors d’un saut, nous sortimes silencieusement du car, en enfilant nos gants et nos bonnets. Je crois avoir entendu chuchoter un timide “what the hell?” (“c’est quoi ce bordel?”). L’herbe était toute givrée, la buée sortait de nos bouches bées. On est véritablement condamné.
 
 
 
Cafés, thés et chocolats chauds enflammèrent nos gosiers, puis nous fumes rapidement dirigés vers l’extérieur et divisés en groupes. J’étais la seule personne de sexe féminin. Toute la formation allait se dérouler dehors, debout, avec une pause à midi pour avaler du concombre et du cresson en mayonnaise fourrés entre deux triangles de pain de mie mou et froid, et engloutir, avant que le gobelet ne fonde sous nos doigts, une soupe lyophilisée fumante. Je crois qu’il y eut aussi une pause-goûter, avec des barres de Mars.
 
Dix heures passées à apprendre comment ne pas mourir à cause d’une erreur. Devant des tables, plier et replier des parachutes, dans un ordre strict, sinon il ne s’ouvre pas ou pas correctement, se coince... On les pliait et on les rangeait sur des étagères une fois qu’on était sûr qu’on sauterait sans hésiter avec. Le pire, c’est quand le premier parachute, le principal, le dorsal, s’ouvre mal (trop lentement, par exemple) et que le deuxième, le ventral, le parachute de secours, appelé “parachute de réserve” en anglais, est actionné trop tôt (dans un excès de panique, par exemple), entraînant les deux parachutes à s’étreindre dans une chandelle mortelle. Je me promis de ne pas y songer le jour du premier saut. On doit à tout prix faire confiance à quelque chose. On doit à tout prix faire confiance à ce parachute.
 
L’un des exercices consistait à monter  dans une carcasse d’avion posée au sol – un vieux Cessna je crois. On montait du côté où on faisait la queue et on ressortait de l’autre pour en sauter, les bras en croix, la tête renversée en arrière, le dos arqué et la voix criant aussi fort que les poumons transis le permettaient les mots “One thousand, two thousand, three thousand, check canopy!” (“mille, deux mille, trois mille, vérifier le parachute”). Huit mots appris par cœur, pour ne pas paniquer durant les quelques secondes qui suffisent à les dire, secondes pendant lesquelles le parachute formidable fleurit au-dessus de vous. Si au bout de ce cri vous constatiez en levant les yeux qu’aucune toile ne vous faisait de l’ombre, il vous fallait actionner immédiatement votre parachute de secours. Et pendant qu’on apprenait à ouvrir le parachute ventral en répétant à l’infini et de plus en plus vite l’action de baisser les yeux, localiser sa poignée sur sa poitrine et littéralement l’arracher de là de toutes ses forces, on priait pour ne jamais avoir à le faire dans les airs. Combien de fois avons-nous répété ces exercices ? Cinquante, cent fois chacun ? Combien de fois l’entraîneur m’avait-il hurlé de crier plus fort, encore plus fort ? Parce que s’il ne m’entendait pas de l’avion, il ne pourrait pas noter ma performance : pas de note égalait échec automatique.
 
On nous fit également monter l’un après l’autre sur une tour en métal, nous cramponner à deux manettes reliées chacune à un câble par des poulies (je ne suis pas sûre du mécanisme) et sauter d’une hauteur de dix ou vingt mètres, le regard porté droit devant, les pieds joints et les genoux fléchis vers la poitrine. À l’atterrissage, nous devions effectuer une roulade vers l’avant, pour apprendre à plaquer le parachute au sol afin que l’air en sorte, afin qu’il ne nous traîne pas à terre (nous aurions risqué de nous blesser). Saut, roulade, puis se relever, remonter dans la tour, sauter à nouveau. C’était l’exercice que je préférais, j’aurais voulu le répéter sans fin, paternoster.
 
Le reste se perd dans le brouillard épais de la campagne anglaise en décembre et se confond avec le jour du premier saut. À la fin de la journée, on me remit une carte, me confirmant que j’avais réussi mon stage, à moins que je n’aie reçu cette carte le jour de mon premier saut... ce qui ferait du 2 décembre 1995 non pas le jour du stage mais celui du baptême. Peu importe.
 





Ce jour-là se fit attendre. C’était l’hiver, les conditions climatiques n’étant pas clémentes, il fallut reporter le saut plusieurs semaines de suite. Les débutants (et peut-être même les confirmés, qui sait ?) n’avaient pas le droit de risquer leur vie un jour de grand vent, par mauvais temps, ou sous des nuages tout simplement.
 
Je me souviens avoir mis un jeans parce que c’était censé mieux vous protéger que d’autres types de pantalon. Je me souviens avoir enfilé des collants sous mon jeans pour ne pas avoir froid dans le ciel. Je me souviens avoir fait rire mes amis parce que j’avais emporté avec moi mes lunettes de natation, sans savoir qu’on nous donnerait des lunettes d’aviation. Au fur et à mesure qu’on avance, on perd peu à peu conscience, la seule chose qui reste c’est cette volonté. Je me souviens avoir sauté sans mes lunettes de vue aussi, alors que j’ai toujours été très myope. C’était ma seule paire, je ne pouvais pas me permettre de la casser. Je me souviens que mon ami norvégien Georg chiquait sans relâche du tabac durant le trajet en voiture, pour se donner du courage. Il avait la nausée, il était à jeûn. Je me souviens avoir échangé des plaisanteries avec mon ami singapourien Basile, des promesses aussi : on se prendrait en photo dans les airs. Promesse que je n’ai pas tenue, même si je lui ai fait signe dans les airs, avant qu’il ne disparaisse de mon champ de vision. Promesse que lui a tenue, mais il ne m’a jamais donné les clichés et je l’ai perdu de vue l’année d’après ; à l’époque nous n’avions pas encore Facebook et l’E-mail était balbutiant.
 
Je me souviens avoir flotté pendant un bon quart d’heure, alors que Basile et Georg m’avaient dit n’être restés dans les airs que huit ou dix minutes. Se peut-il que ce fût seulement un quart d’heure ? Il m’avait semblé voler pendant des heures. Je me souviens que mon ami malaysien Noël avait décidé à la dernière minute de ne pas sauter, à moins que ce ne fût mon ami singapourien Nicholas. Je me souviens que ce dernier, très croyant, ne cessait de répéter, derrière le volant de sa voiture, “Oh man... why are we doing this? Please God, help me God, I don’t want to die today!” (“Sérieux... pourquoi est-ce qu’on s’inflige ça ? Mon dieu, s’il vous plaît, aidez-moi, je ne veux pas mourir aujourd’hui”). Je me souviens qu’il a répété “oh man” à la vue de la tombe du parachustiste malchanceux.
 
Je me souviens avoir fredonné en balançant les jambes et en tirant la manette de droite pour virer à droite, la manette de gauche pour virer à gauche. Je m’amusais comme une enfant, j’essayais de siffloter, tout en cherchant des yeux la “chaussette” de la base aérienne, indicatrice de la direction du vent, qu’on nous avait dit de constamment garder en vue pour ne pas nous perdre. Était-elle jaune, verte, rouge ? Je l’ignorais, je n’y voyais rien de toute façon, je n’avais aucune idée d’où je me trouvais et je m’en contrefichais. Je n’avais jamais été aussi heureuse de ma vie, j’aurais voulu rester là-haut pour toujours.
 



Je me souviens des champs qui rosissaient, du sol qui se rapprochait vite vite vite, de mes pieds joints, genoux fléchis, mains qui serraient les manettes comme si ma vie en dépendait, et le souvenir de m’être déchiré la membrane entre le pouce et l’index en serrant trop fort les poignées du guidon du vélo de mon frère, à l’âge de six ans peut-être, s’est superposé dans un flash aux sensations procurées par l’atterrissage. C’était la première fois que je montais sur un vélo, celui-ci n’avait ni pédales, ni freins. Je ne l’ai plus fait jusqu’à l’âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, soit environ deux ans après mon saut en parachute. Mais je crois qu’à l’âge de quinze ans je suis tombée méchamment de vélo, m’ouvrant le mollet, à moins que ce ne fût de mobylette... Bref, après ce saut en parachute, je n’ai plus eu peur de rien pendant longtemps, et surtout pas du ridicule de me retrouver en train de chuter de la bicyclette de ma meilleure amie, à Lyon, sur les quais du Rhône, le jour où elle m’a appris à en faire. J’avais donc vingt-quatre ou vingt-cinq ans et j’ai mis plusieurs mois avant de réussir à tourner à gauche sans me retrouver par terre. Ce sentiment d’invincibilité s’est dissipé peu à peu lors de mon stage de professeur de l’enseignement secondaire dans le comté anglais du Norfolk, en 1997-1998, mais c’est une autre histoire, que je raconterai peut-être un jour. 
 
Je me souviens de ma fierté à avoir effectué un atterrisage en douceur, de mon regret que personne ne fût pas là pour le voir. J’ai tranquillement ramassé le parachute, qui était froid et humide, décidé d’une direction à prendre, et commencé à m’enfoncer dans la pénombre avec la lourde toile dans les bras. Je recommençais quelque chose que j’avais déjà connu. Je me souviens de la lampe frontale du casque de l’entraîneur braquée sur mon visage, des cris de soulagement de mes amis, des paroles de Mike, ou de Basile, je ne sais plus : “C’est elle ! Oh mais regardez-la, ça fait des plombes qu’on la cherche et elle nous accueille avec ce sourire idiot ! Mais qu’est-ce que tu faisais, où étais-tu passée ? On s’est fait un sang d’encre ! Mais arrête de sourire comme ça !”. Je me souviens du flash de l’appareil-photo de Basile, qui a tenu à immortaliser mon sourire idiot.
 
Je me souviens n’avoir pas eu peur jusqu’à la seconde précédant le saut dans le vide, à des centaines de mètres d’altitude. C’est à ce moment-là que se pose le problème du choix, exactement le problème de la vie tout entière. Mon esprit devait s’accrocher aux huit mots-talismans. Quand j’étais petite et que je souffrais dans ma chair, je me répétais “l’esprit est plus fort que le corps, l’esprit est plus fort que le corps”.
 
Je ne me souviens de rien entre la tombe et cette seconde-là.
 
Puis il y eut la tape du moniteur sur mon épaule. À ce signal, j’ai sûrement avancé mes jambes pour les laisser pendre hors de l’avion et, soudain, la salve des "Go go GO!" mitrailla mon dos. Ma main (gauche ou droite ?), qui s’aggrippait à une paroi de l’avion, lâcha prise et sans savoir comment, je me retrouvai

dans le vide

à crier

en tombant
hors de moi.

Je crois qu’il faut, il faut que nous acceptions de sauter, c’est tout.
 
 
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Texte : Sabine Huynh
Phrases en caractères gras : Georges Perec, extraites du texte “Le Saut en parachute” (in: Je suis né). Je vous invite à écouter ce texte de Perec, lu intégralement dans le volet « Visite de la maison Perec (30 ans après) » de l’émission « Le Labo » de David Collin (repère à 21 min.). Perec, qui parlait très peu de ses émotions, nous les dévoile dans ce très beau texte.
Visuels : 1/ Sculpture en fil de fer, par Colette Leinman (© Sabine Huynh). 2/ Armée de chiffon2 (© François Bonneau). 3/ Port du casque (© François Bonneau). 4/ et 5/ Carte de membre de la British Parachute Association (© Sabine Huynh). 6/ Ciel (© Sabine Huynh).


 

 

Janvier 2013, #Vasesco avec David Collin.

(Photos et textes: Sabine Huynh)

Bonheurs instantanés et rupestre urbain

La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés 
(David Collin, Les Cercles mémoriaux, L’Escampette Éditions, 2012, p. 123)

Alors qu’on ne s’attendait plus à trouver, dans cette journée chaude infusée de chantiers bruyants et poussiéreux, un îlot de quiétude où bercer nos sens fatigués, une rue discrète et quelques marches en bois nous mènent à un semis de fleurs blanches sur une pelouse couleur fuchsia. On comprend soudain qu’on n’est plus dans le désert, qu’on a laissé le chaos et l’aliénation derrière nous.

table et tabourets

On a envie de la rondeur de cette petite table. On trouve ces tabourets carrés recouverts de skaï bleu nuit tout à fait somptueux. On veut profiter de l’épaisseur amicale des feuilles de l’arbre de jade. Une joie fraîche émane de cette installation propice aux confidences. On sait qu’ici on se sentira à l’aise, car le cendrier invite à une conversation intime avec soi, et même si l’on ne fume pas, on ne trouve pas du tout cet accessoire incongru: dans la cendre s’éteignent les soucis. 

chat grec

On s’asseoit et on expire longuement pour se débarrasser du poids ankylosant des contrariétés. La rêverie étouffée auparavant par le brouhaha de la ville peut reprendre son cours. Le tabouret bas nous force à lever la tête et à regarder les personnes autour de soi: elles réfléchissent, contemplent, et parfois leurs yeux pétillent de bavarder et de rire ensemble. On voit aussi des cyclistes slalomant entre les piétons, des chats toisant les passants du haut de leurs poubelles-tours-de-château, ou de murs évoquant une île grecque. Plus haut, des palmiers déploient leur magnificence sous le ciel clément, et des nuages chatouillent les nacelles des grues inlassables. 

chantier

Une odeur d’oignons frits nous ramène vers une autre rue discrète, non loin du marché alimentaire. On se souvient de cette allée transversale se dérobant aux yeux des passants pressés. On se souvient de la flèche, puis de nos pas arrêtés, de la stupeur. 

allée-galerie

Cette galerie en plein air est prodigieuse. Elle est à la fois laide et belle: laide parce que les œuvres sont encadrées par les croûtes du mur, belle parce que les œuvres sont embellies par les croûtes du mur. Du pur rupestre urbain.

angelot

Nos sens vont de surprise en surprise. De l’étonnant cadre vide n’annonçant pas la générosité de ce qui va venir, à l’apparition de l’angelot aux ailes brûlées, joliment vêtu d’un maillot de bain à pois. 

Monet

Le clin d’œil de verdure et d’humour de la ville, en plein cœur de la lèpre des murs. Monet n’est pas loin, la renaissance non plus. On cherche des yeux les fleurs de nénuphar qui parfument l’air et les Vénus préraphaélites qui rient dans notre dos.

On frémit avec ce papillon battant de lourdes ailes dorées sous une frise de fleurs de myosotis, ou de pervenches, peu importe. Ce qui importe c’est ce bleu-là, qui réchauffe et caresse, offrant un bonheur instantané. Ce bleu et ses nuances baignent l’allée lépreuse et ses tableaux improbables. Il nous souffle une brise de mer au visage ; elle est là, derrière le mur. 

l’île aux morts

Même l’île des morts est bleue, alors on comprend mieux le poème symphonique de Rachmaninov, sa douceur, et la solitude n’est plus à craindre.

Joconde

L’océan transparent du regard de la Joconde hindoue nous ravit. Ses longs doigts délicats nous rappellent les mains des déités bouddhiques dont nous rêvions enfant. Son sourire infini transfixe et liquéfie le temps.  

nymphe

Une nymphe entourée d’enfants-libellules nous fait envier le destin d’Ophélie, ou celui de la Lady of Shalott, juste pour se pâmer dans un tableau de John William Waterhouse.

bateaux

Et encore des dorures, des étendues d’eau, des navires en partance... Et du soleil, et de la lune, et des fleurs à profusion... Et que la journée est belle, et nos pas légers, et notre cœur serein d’avoir battu au rythme de ces découvertes !

On rentre chez soi en traversant une ville envoûtante. La magie de ses anachronismes se révèle au bout de promenades mues par une curiosité à la mesure de ses merveilles. Quand la ville vous tend la main, il faut la suivre les yeux ouverts. 

home

On pousse la porte ornée du royaume que la ville nous a donné. On a soudain envie de rester là pour toujours. On monte à l’étage, on se penche à la fenêtre pour savourer le plaisir d’être à la fois dedans et dehors. On respire calmement en attendant le soir. Il descend brusquement et enveloppe Tel Aviv de ses ombres mystérieuses ; reflets menaçants de ruines ? On ne sait pas, on ne sait jamais, mais on sait que là où la lumière brille, des êtres humains vivent et on aime ça, vivre, ici. 

soir

Ce texte, écrit dans le cadre des Vases Communicants de janvier 2013, a été publié dès le 8 janvier 2013 dans la rubrique “Carnets de Tel Aviv” de la revue Inferno
 

 

Février 2013, #Vasesco avec Piero Cohen-Hadria.

(texte et écoupages photos : Sabine Huynh)

 

 

 

Le silence comme une flaque de froid s’étale dans ma tête lorsque son regard s’agrippe soudain au mien.

Nous sommes au fond d’une antre sombre baignée des Nocturnes de Chopin, au cœur du marché aux puces de Jaffa, à Tel Aviv. Je tâte fébrilement le passé, en me demandant quels fantômes je vais réveiller. L’abattement écrit dans les yeux de la jeune femme en noir et blanc m’arrête net. Je peux en tirer des mots mais pas leur cause profonde. Je sais que je dois écrire sur ces yeux-là.

Penchée vers l’avant, les bras croisés sur ses cuisses et sur une jupe de couleur sombre, la jeune femme en noir et blanc est assise entre un homme et une femme qui paraissent détendus et souriants.

Au dos du cliché, il est écrit, à la main, les mots « Tel-Aviv August 1943 », on y voit aussi les chiffres « 3 39 » imprimés. En août 1943 mon père avait un an et trois mois et son père vingt-sept ans, il combattait dans l’armée française. Je crois qu’il est devenu colonel. Dans son salon, à Bourg-en-Bresse dans le département de l’Ain, trônaient ses médailles militaires et les tomes des Mémoires de guerre du général de Gaulle.

Dans ma famille, on ne parle jamais du passé, on ne touche pas au passé. Le passé est un oursin qui brûle, un cactus à la sève empoisonnée, des dards de rose guépière, et pour moi, un puits sans fond rempli d’encre acide où flottent des morceaux de puzzle que je suis la seule à distinguer.

 

 

Un jour, alors que j’écrivais ma thèse et lisais, à la bibliothèque des sciences humaines de l’université hébraïque de Jérusalem, tous les livres d’histoire concernant l’Indochine française sur lesquels je parvenais à mettre la main, je suis tombée sur un nom à rallonge dans une brève note de bas de page. Tout comme le regard de la jeune femme dans la photo, le nom s’est accroché à mes yeux, les arrachant presque. C’était celui de mon arrière-grand-père, je le savais, à cause de l’ébranlement que je ressentais. Cela résonnait si fort que j’ai dû fermer le livre, reprendre mon souffle. On disait de cet homme que c’était un trotskyste vietnamien qui étudia le droit à Paris dans les années vingt, où il rejoint l’Opposition de gauche, et qu’à son retour en Indochine, il collabora à un mensuel anti-colonialiste. Il fut assassiné par les stalinistes en 1945 (deux ans après la date figurant au dos de cette photographie dénichée à Tel Aviv-Jaffa). Il n’y a jamais eu personne à qui je pouvais poser les questions qui me submergeaient. Je n’ai jamais retrouvé son nom nulle part, mais la vérité est que je ne l’ai pas cherché. 

La jeune femme porte un chemisier blanc à manches courtes et un bracelet-montre au poignet gauche. Je me dis qu’elle était peut-être droitière, et que son cœur battait au rythme des guerres. Lorsqu’on est prisonnier d’un temps de guerre, le temps passe-t-il lentement ou trop vite ? Ses mollets sont longs et musclés, sa coiffure soignée, les cheveux mi-longs et bouclés. Des cernes foncés encadrent l’océan de fatigue dans lequel elle se débat, ses eaux gelées, immobiles d’un silence pinçant ses lèvres.

Les autres ont l’air gai, bronzés, et quelles que soient leurs préoccupations, elles sont bien dissimulées derrière les sourires, l’immaculé des tissus, le rouge à lèvres et la robe à fleurs de la femme assise à la droite de celle aux yeux abyssaux.

 

Les hommes sont au nombre de quatre. Ils ressemblent tous un peu à Cary Grant, à Gary Cooper, ou à Gregory Peck. Ils se ressemblent tous un peu l’un à l’autre aussi. Ils ne me font pas penser à des Anglais, malgré l’indication « Tel-Aviv August 1943 » (la Palestine était alors sous mandat britannique). Le cou est solide, massif, un cou de mangeurs de steacks. La tête bien dessinée, les joues pleines, le regard assuré, volontaire, appuyé par des sourcils fournis, les dents belles et blanches. Ils semblent avoir la trentaine. Des têtes d’acteurs, ou de pilotes de l’air. Ils me rappellent la série télévisée des Têtes brûlées, avec Robert Conrad, dont je rafolais quand j’étais enfant. Nous avons toujours été sensibles à la culture américaine dans la famille. Bébé, je vivais à Saïgon chez ma grand-mère maternelle et elle m’allumait la radio des GIs américains pour me calmer quand je pleurais. Mon père arbora longtemps une banane à la Elvis Presley. Pour mes six ans, un oncle d’Amérique vint nous voir à Lyon, depuis sa Californie natale, et m’offrit un dictionnaire encyclopédique en anglais, The New Webster’s Encyclopedic Dictionary of the English Language. Trente-quatre ans plus tard, je l’ai toujours. 

Les deux femmes pourraient aussi être des actrices de film. La femme au rouge à lèvres et à la robe à fleurs a l’air plus affirmée et plus âgée que celle aux yeux tristes, plus en rondeurs aussi, et souriante. Ses cheveux sont noirs et bouclés.

Je crois que si l’on ne regarde pas avec attention, l’on peut facilement manquer l’homme assis au second plan, légèrement en hauteur par rapport aux autres, assis sur le canapé, ce qui suggère qu’il est installé sur une chaise. Son pied droit dépasse de dessous une petite table ronde où est posée une assiette pleine d’olives, ou de grappes de raisin. La peau sombre de son visage et de son cou se confond avec l’ombre. S’agit-il d’un homme qui disparaît ou qui va disparaître ? Le visage de l’homme à l’autre bout de l’image, sur la droite, s’éclipse lui aussi, dans la lumière crue. Sous quel soleil sont-ils assis ?

J’extirpe une autre photographie du coffret en bois, sépia cette fois-ci. La jeune femme triste y pose debout parmi un groupe de musiciens à l’air modeste. Elle tient un saxophone, elle se tient à un homme sur sa droite, elle se tient droite, elle essaie de sourire, il faut bien tenir. La femme souriante aux boucles brunes apparaît également sur cette image, derrière un accordéon. Les quatre hommes de la photographie en noir et blanc n’y figurent pas, ils n’avaient pas des têtes de musicien de toute façon. À leur place, sept hommes, dont un homme chapeauté en train de s’effacer.

Le dos du cliché ne comporte aucune inscription. Sommes-nous à Tel Aviv ? Cravates, nœuds papillons, lunettes, moustache, costumes… Des accessoires pour prêter de la dignité aux corps encore en vie. Et des instruments de musique pour que la « musique des nègres », le jazz, cette «  musique juive dégénérée », retentisse « jusque dans / le libre, là-bas, / dans le lié [...] pour les honorer » (Paul Celan).

 

En 1936, Bronisław Huberman, un violoniste juif d’origine polonaise, créa l’Orchestre Philharmonique de Palestine (rebaptisé depuis l’Orchestre Philarmonique d’Israël). L’orchestre joua la musique de Wagner pendant deux ans, jusqu’à Kristallnacht, la Nuit de Cristal. Puis, Wagner ne fut plus joué ici, jusqu’en l’an 2000.

Aujourd’hui, soixante-dix ans après ces deux photographies trouvées au marché aux puces de Jaffa, nous sommes le 27 janvier 2013. Cette journée a été décrétée journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste. Je suis assise à mon bureau, je vois la brume sur la mer Méditerranée, j’imagine les barques du port inondées de soleil, et je souris à l’échange de textes que Piero Cohen-Hadria et moi effectuons cette semaine sur ces deux photos. Son texte magnifique se termine sur les mots « la beauté du monde ». Je veux encore y croire.


Mars 2013, #Vasesco avec Jean-Marc Undriener.

(Photo : Jean-Marc-Undriener, texte : Sabine Huynh) 


 

CROISE \ MENT

 

je crois \

 

il y eut cette naissance incroyable

\ ment dure qui dura déchira t \ elle

\ ment que les prières devinrent crisse

\ ment ses ongles sur les cordes vocale

\ ment tendues vers la délivrance atroce

\ ment lointaine qui se produisit finale

\ ment même si elle dit encore que non

 

une enfant sanglante sombre

\ ment masquée de cheveux noirs sauvage

\ ment vivante mais déjà silencieuse

\ ment présente aux jeux retenus solitaire

\ ment consciente d’être trompée sage

\ ment patiente en attendant stoïque

\ ment la seconde expulsion qu’elle nie

 

trop de désespoir d’extase froisse

\ ment de draps lettres peaux rêves broie

\ ment d’illusions d’années d’amants côtoie

\ ment corps enchevêtrés confusion aboie

\ ment à la mort dans le vide la nuit étoile

\ ment de l’être écartelée errante tournoie

\ ment dans l’absence d’un lien mère \ fille

 

l’une pour l’autre inconnue invisible

\ ment bazookées tous azimuts ce vire

\ ment à la croisée sans se reconnaître vrai

\ ment une vie hachée volée l’entremêle

\ ment de deux vies se produisit accident \ elle

 

\ ment

 

 

 

Avril 2013, #Vasesco avec Franck Queyraud.

(Photo : Franck Queyraud, texte : Sabine Huynh)  

Tout ce dont on manque


2013-01-26 14.29.12

 

Photographie prise récemment par Franck Queyraud de sa première bibliothèque,
sise à Reims, dans le quartier des Chatillons.

“Elle faisait partie d'un réseau de bibliothèques privées : Bibliothèque pour tous...
Photo avec reflets sur la rue...” (F. Queyraud)

 

J’aime cette image car le monde du dehors se reflète dans les livres. J’écris ce texte la tête remplie des phrases du livre Autobiographie des objets de François Bon, que je suis en train de lire.

« On est tous susceptibles, au moment où elle peut se révéler décisive, de bâtir en soi-même une image essentielle, liée à un lieu effectif, qui à la fois nous convoque et nous rassemble. Il me semblait que, pour moi, l’armoire aux livres, disparue de son vieil emplacement, en tenait lieu. » (F. Bon, Autobiographie des objets, p. 170). Pour moi, c’était probablement la bibliothèque municipale de la ville de la banlieue lyonnaise où j’ai grandi. Merci à tous les bibliothécaires du monde, merci à Franck Queyraud pour cet échange de livres.

Quel est le tout premier ? Et en quelle langue ? Impossible de le dire. En vietnamien peut-être, ou en anglais. En tout cas, le premier qui surnage est en français. Il porte le doux titre de « La Journée de Nounours ». J’ai peut-être cinq ans. Je crois qu’il m’est offert par ma tante G., qui me donne la plupart de mes premiers livres, à Noël en général. Une fois, une petite boîte de chocolats fourrés à la liqueur de cerise accompagne l’un d’eux. Ce cadeau fait partie de mes plus beaux cadeaux d’enfance, avec ma clarinette en plastique, mon encyclopédie américaine, une cassette de Francis Cabrel, et un petit mange-disque. Je ne me souviens guère de La Journée de Nounours. Sans doute Nounours se réveille-t-il, joue-t-il avec ses frères et sœurs, va-t-il se baigner dans la rivière... Il dévale peut-être des pentes caillouteuses aussi... Ainsi je l’imagine, faisant le fou, la langue pendante, l’œil brillant, et je m’amuse avec lui comme je ne m’amuse jamais avec personne, follement.

 

Je me souviens assez clairement de quatre dessins cependant. Dans l’un d’eux, on voit un ours grizzly debout, avec un poisson dans la gueule. Il est hirsute. Je le trouve effrayant. Je me demande pourquoi il est si sale, et s’il est plus grand que moi.

Le deuxième montre un ours polaire sur un morceau de banquise. La banquise m’impressionne plus que l’animal. Je ne connais la neige pour la première fois qu’assez tard (ma famille a émigré du Viêt Nam) et je n’ose y poser les pieds : je ne veux pas la souiller. Je regarde l’un de mes frères, l’intrépide, foncer dans le paysage blanc, avant de disparaître dans un trou. Plus de peur que de mal, et surtout, une joie immense pour lui, ainsi que pour moi, l’aînée, de le voir courir et jouer.

Un autre dessin montre Nounours en train de respirer une fleur. Je me trouve en terrain connu : j’aime aussi m’adonner à cette occupation, que j’essaye d’apprendre à mon chien en lui pressant des fleurs sur la truffe, ce qui le fait éternuer. Les manger fait également partie de nos jeux. Celles des trèfles, si sucrées, sont nos préférées.

Le dernier dessin de La Journée de Nounours me fascine : les membres d’une famille entière d’ours sont blottis les uns contre les autres, hors du temps, au fond de la chaude tanière de leur hibernation. Les regarder me calme, je ne m’en lasse pas. Je veux être un ours, rien que pour ce pelotonnement, qui m’est totalement inconnu. Chez nous, ce sont des pièces froides et poussiéreuses, peu de confort matériel, des cris, des disputes, des corvées. C’est le cambouis sur le bleu de travail du père, le tintamarre incessant de la machine à coudre au noir de la mère, les kilos et kilos de patates recouvertes d’une épaisse couche de terre que je dois gratter puis laver puis éplucher puis trancher. Ce sont les torgnoles, l’injustice, et la maigreur des jours, qui semblent pourtant interminables. La seule chose qui ressemble le plus à l’hibernation des ours, ou à un semblant d’affection, de foyer, de famille, est le bifteck mensuel à l’ail du père (mes narines frémissent en écrivant ces mots), mince, mais salé et poivré à la perfection ; et la tarte aux pommes dominicale, achetée dans une boulangerie, au retour de la piscine ou du club de tennis – mais celle-ci arrive beaucoup beaucoup plus tard, après la promotion du père (contremaître), je suis presque adolescente alors. Il y a aussi, un mercredi après-midi, un feu de cheminée inoubliable, au retour d’un épuisant cross scolaire à travers champs et sous la pluie : le seul bon souvenir associé à cette cheminée (je déteste ses briques aux angles et aux arêtes acérés, sur lesquels je me blesse, après avoir reçu des coups m’envoyant valdinguer). De chaleur humaine, point. Heureusement, les livres existent, et j’existe dans mes lectures, à travers les pages accueillantes.

 

D’autres « premiers livres » me reviennent en mémoire, comme L’Île aux monstres, un « pop-up book » comme on dit de nos jours – je m’y échappe pendant des heures – et Martine au cirque (je suis presque sûre qu’il s’agit du livre marié à la boîte de chocolats), mais je ne me souviens que de sa couverture. Martine marche sur un fil, tenant à la main une ombrelle, et son chien la regarde d’en bas... Je dis cela mais ma mémoire invente peut-être. Ce livre m’émerveille parce que je n’ai jamais été au cirque de ma vie.

Les livres les plus importants, je les ai toujours en ma possession, ou presque : cette fameuse encyclopédie américaine, un Petit Larousse illustré, Les Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur, Les Contes de Perrault, Et patati et patata..., qui est un grand livre illustré contenant des poèmes, et Les plus belles pages de la poésie française. Cela fait moins de dix livres, mais c’est déjà une bibliothèque, la première, à laquelle j’inscris d’office les petits frères. Je m’improvise bibliothécaire, j’écris des fiches pour chaque livre, avec un résumé en une ou deux phrases, et je force les frères à me les emprunter, en échange de menus services.

Il me semble qu’à part un dictionnaire de « santé médecine » et un roman de Guy des Cars – réservés aux parents, mais j’y entre bien sûr en cachette : le dictionnaire renferme des planches anatomiques et des photographies saisissantes ; le roman parle de laveurs de vitres indiens à New York qui ne connaissent pas le vertige, à part celui de l’amour –, il n’y a pas d’autres livres sous notre toit, car « trop chers ». Ce n’est pas grave, il y a quand même un toit, et ces livres-là, lus et relus, et un peu plus tard, tous ceux de la bibliothèque municipale, avant de connaître ceux des bibliothèques du collège (merci à madame Blanchard, la bibliothécaire du collège Évariste Galois, de m’avoir fait découvrir l’œuvre de Colette) et du lycée, et des bibliothèques universitaires (la plus grande étant celle de Harvard, fréquentée dans les années quatre-vingt dix). Et il y aura le reste de la vie pour acquérir et lire tous les livres qu’on voudra (mais jamais assez de temps).

 

Au fil des ans, le Petit Larousse illustré perd sa couverture, elle est remplacée par du carton gris de boîte à chaussure, collé à la tranche du livre avec du gros scotch marron. Une photo de dauphin découpée dans un magazine fait office de photo de couverture. J’offre un jour cet ouvrage à mon plus jeune frère, en lui expliquant comment un tel trésor peut accompagner quelqu’un toute sa vie durant, et combien moi-même j’ai appris en le lisant (il m’arrive encore de dévorer les dictionnaires comme des romans, j’en ai une soixantaine dans ma bibliothèque – « Qui pour avoir jamais été indemne des dictionnaires ? », François Bon, Autobiographie des objets, p. 98). Je me souviens avoir passé de longs moments à rêver sur la devise « Je sème à tout vent », et sur l’image de la semeuse au pissenlit.

Les Petites Filles modèles, je le rachète (neuf) il y a une dizaine d’années, poussée par la nostalgie de cette famille d’adoption que je m’étais choisie. Madame de Fleurville est ma mère ; ses filles, Camille, Madeleine et Marguerite, mes sœurs. Je m’identifie totalement à Sophie, à cause du fouet de sa belle-mère, la grosse madame Fichini, que j’ai en horreur. La Comtesse m’éduque, m’inculque les bonnes manières, m’apprend à faire la révérence : je la fais d’ailleurs à ravir, devant chaque vieille dame que je rencontre dans la rue, dans l’espoir de me faire adopter.

Des Contes de Perrault (livre que j’ai toujours, tome I, texte original illustré par Paul Durand, Éditions des Deux Coqs d’Or, Paris, 1971), il me reste le souvenir des roses, des perles et des diamants sortant de la bouche de la fille que sa mère n’aime pas ; de la robe en or de Peau-d’Âne et son anneau tombant dans la pâte à gâteau ; du sourire de Riquet à la houppe ; des ombres ruisselantes de la pièce la plus sombre de la demeure de Barbe bleue ; et enfin du choc en comprenant que la dernière histoire de ce livre se termine dans le ventre du méchant Loup. 

L’encyclopédie américaine m’est offerte par mon oncle d’Amérique alors que je suis encore à l’école primaire, au CP. Cet oncle, dont je ne connais pas le nom mais dont je me souviens comme étant grand et mince, discret et souriant, et portant des petites lunettes à verres ronds, est mort quelques années plus tard dans un accident de voiture un soir de Noël, laissant derrière lui sa femme et un fils, prénommé Michael, que je n’ai jamais rencontré. Il nous apporte aussi, à mes frères et moi, des œufs « Kinder surprise ». J’ai toujours en ma possession le jouet-surprise découvert alors : un bébé en plastique rose, entièrement nu, aux fesses dodues, aux pieds larges et plats, aux yeux bridés, arborant deux dents uniques, comme un lapin. Cette encyclopédie est extraordinaire, illustrée, toute en anglais, avec des œillets rouge vif à chaque nouvelle lettre de l’alphabet, et les lettres sont même déclinées dans différents alphabets : phénicien, grec, etc. On y voit, entre autre mille merveilles qui me font rêver, un cadran solaire, des plantes carnivores, des planètes lointaines, des crocodiles, des castors, des créatures marines, des indiens à plumes (portant le warbonnet ou « coiffe de guerre »), les toutes premières bicyclettes... Le monde s’ouvre à moi, fabuleusement.

Le livre de poésie pour enfants Et patati et patata..., de Krista Bendová (Gründ-Paris, 1966), est joliment illustré par Mirko Hanák : je ne perds jamais de vue le visage de la petite fille aux joues rouges et remplies de cerises, portant des cerises en boucles d’oreille, ni celui de la petite aux couettes et au visage barbouillé de gâteau à la marmelade de pruneaux (elle me rappelle ma propre fille), ou encore ce cheval blanc au milieu d’un champ roux, et tous les papillons colorés... J’ai le livre sous les yeux, je le feuillette avec le même étonnement qu’alors, tout en me demandant par quel miracle il a survécu, depuis les années soixante-dix, à des dizaines de déménagements successifs, d’un continent à l’autre. Les poèmes, traduits par Zdenka Datheil de l’édition originale slovaque, évoquent des bonheurs mystérieux que je fais miens, que je transvase dans ma mémoire, comme une transfusion sanguine. Ainsi, « Les parapluies » : « J’ai une amanite tue-mouches / Il ne faut pas qu’on y touche. / Papa a un bolet noir. / Ah, tant pis, s’il se met à pleuvoir / Dessous ces champignons / On ira tous s’asseoir. » Et la nuit tombée, « Seule, du cerf, la corne brune / Contemple tout là-haut la lune. »

Les plus belles pages de la poésie française, « Sélection du Reader’s Digest (1982) », est un livre qui trône d’abord sur une étagère dans la cuisine de mes grands-parents, aux côtés des trois tomes des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle et des albums des aventures d’Astérix. Mon grand-père me le donne parce qu’il voit qu’à chaque fois que je viens chez lui, je m’abîme dans cet ouvrage de plus de huit cent pages qui me fait découvrir la poésie française, du Moyen Âge au XXe siècle. Je deviens incollable sur la biographie des poètes, et le glossaire m’apprend des mots qui ravissent mon oreille, comme « occire », « quérant », « larron », « messeoir », « langagères », « « ramentevoir »... Je recopie dans un petit répertoire téléphonique (qui inaugure une série de carnets d’écriture me menant jusqu’à aujourd’hui) mes poèmes préférés : ceux de Louise Labé, de Paul-Jean Toulet, de Jules Laforgue, de Maurice Maeterlinck, de Marceline Desbordes-Valmore, d’Appolinaire, de Verlaine, de Baudelaire, de Queneau, de Mallarmé... Ce livre est la première anthologie de poésie que je possède, à l’âge de dix ans. Ma bibliothèque en comporte actuellement une vingtaine, dont une que j’ai éditée (pas d’ici, pas d’ailleurs, Voix d’encre, 2012).

 

Je n’oublie pas non plus les livres que nous font découvrir les instituteurs (plaisir exquis prodigué par L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco), ni tous ceux prêtés par la bibliothèque municipale de la petite ville de Meyzieu (la première bibliothèque fréquentée, j’ai onze ans, ou moins). L’obtention de la carte s’effectue seule, en catimini, sans personne majeure, sous prétexte que « mon père est tout le temps au travail et ma mère tout le temps malade ». Ma reconnaissance éternelle va aux bibliothécaires pour leur accueil. Les livres empruntés en vrac, cachés sous l’anorak en rentrant à la maison, dévorés la nuit sous la couette, avec la lampe de poche du père, sans tout saisir, mais s’y jeter à corps perdu quand même, car il s’agit bien d’une question de vie ou de mort, surtout à partir de la lecture des Misérables d’Hugo (ah, Cosette, comme je comprends ta vie, ayant aussi les Thénardier pour parents...), de L’Enfant de Jules Vallès, et de L’Arrache-cœur de Vian. Lus et pleuré et relus. Il y a aussi les Patricia Highsmith, les Club des cinq, les poésies de Prévert, la série des aventures de Fantômette, celles d’Arsène Lupin gentleman cambrioleur, les bandes dessinées (Gaston, les numéros de Fluide glacial), La Nuit des temps de Barjavel, relu à Londres à l’âge de dix-neuf ans. La lecture la plus marquante à l’âge adulte est sans doute À la recherche du temps perdu de Proust, une véritable révélation, une délectation sans bornes.   

 

Tout ce dont on manque à la maison se trouve dans les livres. Un ami, qui travaille actuellement en République démocratique du Congo, m’a dit qu’il n’y avait pas, à sa connaissance, de bibliothèque à Kinshasa. Comment font les enfants, les dix millions d’habitants, sans livres ? Cette pensée me glace.

Je leur dois tout. Ils forment la toile de fond de mon existence et de mon imaginaire. Ils sont mon bien le plus précieux. Leurs pages tapissent mon cœur, mon univers intime. Leurs volumes soutiennent aujourd’hui les murs de mon appartement. Chaque livre posé entre deux autres est une brique insérée dans le mur d’une maison de plus en plus solide, où il fait bon vivre, et lire, ce qui pour moi est la même chose.
 
 
(une nouvelle version de ce texte est parue dans la revue Remue.net en juillet 2013)
 
 
 

Mai 2013, #Vasesco avec Anne Savelli.

(Photo et texte : Sabine Huynh)  

Bien présenter



Escale à l’aéroport de Zurich. Son vol pour Lyon a été retardé pour des “raisons opérationnelles”. Elle imagine un opéra tragique se déroulant aux pieds de l'avion.

En mangeant un sandwich au salami dont la baguette est froide, elle déambule dans les couloirs, au milieu de boutiques de luxe dans lesquelles elle n'ose pas entrer. Le vendeur lui avait demandé si elle voulait qu'il lui réchauffe le sandwich. Elle avait refusé, trouvant bizarre de manger du salami chaud. Elle imaginait le gras fondu coulant sur son menton et souillant ses vêtements, des vêtements qui n’avaient rien d’exceptionnel, mais qui avaient quand même été choisis avec soin pour le vol. Une amie lui avait confié son secret un jour : il fallait toujours “bien présenter”, on était mieux traité ainsi, surtout chez le médecin (elle avait un cancer à l’époque et la chimiothérapie lui avait creusé le corps et le visage en lui volant ses cheveux). 

Certaines des boutiques n'invitent pas le client : leur vitrine comporte un fond opaque noir, empêchant aux curieux de zyeuter la marchandise. Pour voir ce qu'elles contiennent, il faut en passer le seuil, s'y engager franchement, profondément, dans un élan réfléchi, plein de l'assurance que peut procurer un portefeuille bien rembourré. La croûte du pain est dure et mord sa lèvre inférieure, déjà gercée.

Elle se dit qu'elle n'osera jamais entrer dans aucune d'elles, surtout avec son look. Un miroir lui renvoie un reflet qui jure avec le style des gens marchant dans son dos. Ils sont tous vêtus de noir ou d'anthracite. Ils sont, comme on dit, tirés à quatre épingles, alors qu'elle, habillée de rouge, de bleu et de mauve, détone. Mécontente de sa découverte, elle les imagine écartelés dans leurs vêtements de marque, crucifiés avec des épingles de couturière.

Ce n'est pas qu'une question de coloris, évidemment, mais aussi d'allure, et de ce qu'elle exhude. Ils ont tous l'air professionnel, elle a l'air d'être tout juste rentrée de la plage. En fait, ils paraissent well-to-do, comme on dit en anglais, une expression qui combine les gens bien et les gens qui font le bien, et fait croire qu'une personne “bien habillée” est une personne bien qui peut faire le bien. Elle sait qu’elle fait tâche au sien de la foule, alors qu'elle sait aussi qu'elle est une personne bien, ayant entre autres fait du bénévolat au Secours Populaire et dans un hôpital pour enfants. Mais on s’en fiche, puisqu’être bien ne se voit pas ; être élégant se voit, et peut passer pour être bien. Une affiche publicitaire pour une marque de montres prétend que l'élégance est une attitude. De quelle attitude s'agit-il quand un passager de première classe s'allonge sur un lit de deux mètres de long pour dormir durant le trajet, vêtu d'un pyjama en pilou offert par la compagnie aérienne ? Se sent-il élégant ?

Elle jette son dévolu sur un créateur américain dont elle a vu des vêtements aux Galeries Lafayette un jour, il y a longtemps, quand elle était adolescente probablement. Elle ne compte pas acheter quoi que ce soit, juste flâner, passer le temps, toucher des matières, faire les gros yeux aux prix sûrement exhorbitants, et puis, qui sait, peut-être tomber sur un coup de cœur, une aubaine.

Elle n'a pas fait deux pas que la vendeuse, d'une voix aigüe, lui intime de sortir : manger dans le magasin est  interdit. Pourtant, elle a déjà fini son sandwich, mais il est vrai qu'elle continue à en mâcher la dernière bouchée. La bouche pleine d'indignation, elle ne peut rien rétorquer et s'empresse de tourner les talons, en s’efforçant de garder la tête haute cependant.

Un homme est assis en tailleur au pied d'un fauteuil en cuir noir posé sur une petite estrade. Au-dessus de sa tête, une pancarte noire, on peut y lire en lettres dorées : PUT A SMILE ON YOUR FEET, “faites sourire vos pieds”. Pas de client en vue. L'homme déplie un journal.

Elle décide de suivre quelqu'un pour tuer le temps, ou plutôt pour le remplir et le ressusciter, ce temps mort dans cet aéroport stérile, la première personne que ses yeux croiseront fera l'affaire. Cette femme blonde en parka à capuche marron, style veste de chasse, par exemple. Celle-ci trotte en direction d’un panneau rétro-éclairé sur lequel est écrit : MASSAGE, PEDICURE & MANICURE WHILE YOU WAIT, un programme ambitieux pour tromper l’attente. 

Elle est assise dans la salle d'embarquement et sent le sol trembler sous ses pieds. Cela lui rappelle d’anciennes vacances, une visite de la Baie d'Halong, le quai qui tanguait, alors qu'il était en ciment, goudronné, mais construit sur l'eau. Et tous ces gens autour d’elle, dont la tenue vestimentaire l’étonnait tant : des ensembles en coton fin et imprimé ressemblant à ses propres pyjamas.


Elle repense soudain au vol Tel Aviv-Zurich. Un homme jeune, jeans baggy, tee-shirt blanc moulant et biceps tatoués insiste pour caser sa valise pleine à craquer dans un compartiment à bagages où se trouve déjà le sac d'une femme italienne d'une quarantaine d'années, qui insiste pour qu'il n'en fasse rien, sous prétexte que son sac contient quelque chose de fragile et très cher. Le jeune n’entend rien et force. Un homme plus âgé, probablement la soixantaine, au ventre protubérant, déjà assis et attaché, dit au jeune qu'il n'y a pas assez de place dans ce compartiment. Un autre passager arrive, la cinquantaine, qui prend la défense du plus jeune. S'ensuit une dispute entre le plus âgé et le dernier arrivé. Celui-ci, avant de continuer vers son siège, crache sur le crâne dégarni du premier ces mots assassins : “Mais d'où tu sors toi, pour croire tout savoir mieux que les autres ? Regarde-toi un peu. Je me demande de quelle planète tu es tombé”. Le jeune force  et sa valise entre finalement. La femme italienne est blême. Le siège du jeune est à côté de celui du vieux, qui doit se lever pour le laisser s'asseoir. La femme italienne se lève et va tâter son sac, l'air inquiète. Elle tente ensuite de rabattre la porte du compartiment, en vain, la valise du jeune dépasse. Elle tire dessus, en vain, la valise est coincée, il faut appeler une hôtesse à la rescousse.

Extérieur nuit, température zéro degré. Elle grelotte au pied de l'escalier qui mène à l'avion. Elle ne porte qu'un débardeur à fines bretelles, sous un cardigan en coton fin. Son blouson est dans sa valise, qui est elle-même en soute. Ce détail la distingue des autres passagers, qui, prévoyants, sont habillés adéquatement. Elle étonne et détone une fois de plus, d'aucuns diront qu'elle déconne carrément. Et elle se souvient avec tristesse qu'à l'école, au collège et même au lycée, et même plus tard, à l'université, les élèves les plus pauvres portaient toujours les blousons les moins chauds en hiver. Pas de doublure remplie de duvet d'oie pour ses frères et elle. À cette pensée, elle tremble de plus belle. Une main lui tend soudain un K-way, pendant qu'une voix lui dit que “ce n'est peut-être pas grand chose, mais c’est toujours mieux que rien”. Le type doit avoir dans les vingt-huit ans. Il n’est pas très grand, ses cheveux bruns sont rassemblés dans une queue de cheval basse. Il porte un tee-shirt gris arborant les mots IT’S A WIN-WIN SITUATION, en jaune : une situation où tout le monde trouve son compte, un scénario gagnant-gagnant, si on veut, où il n’y aura pas de perdant. Elle lui sourit.

 

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
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