presque dire

Les Vases communicants

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Les Vases communicants, qu'est-ce donc ? Tiers Livre et Scriptopolis ont lancé ce projet en 2009 : chaque premier vendredi du mois, on échange des textes, photos, pensées... avec un autre scripteur, chacun hébergeant la parole de l'autre sur son site ou son blog.
 
« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations ».
« Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre », partage et alliance de deux sensibilités et horizons, deux fenêtres qui s'échangent ce qu'elles voient. 
 
Pour moi, les Vases communicants constituent un formidable atelier d'écriture numérique, un rendez-vous mensuel qui me remplit de joie parce que j'y ouvre un grand livre écrit à plusieurs en même temps. Les Vases Communicants, c'est important, comme l'a affirmé François Bon. 
 
La presse littéraire en parle : "Les vases communicants : partager, d'un blog sur l'autre", par Léa Lavagen, pour ActuaLitté. 
 
À lire dans les Carnets d'Arnaud Maisetti : Ana Vittet, Notes sur les vases communicants.
 
Les rendez-vous des vases communicants du mois en cours, c'est ici, recensés et encensés par Brigitte Célérier, l'une de leurs figures de proue, avec François Bon, Anne Savelli et Pierre Ménard, que je salue et remercie ici.
 
Pendant longtemps, les vases communicants du mois en cours étaient rassemblés ici par Pierre Ménard sur Liminaire.
 
Pour prolonger le plaisir des Vases Communicants, lire aussi : Cadavres exquis #aftervasesco
J'ai participé régulièrement aux Vases Communicants pendant plus d'un an. Merci à toutes les personnes qui ont échangé avec moi. Leurs textes sont rassemblés ci-dessous, après la liste, par ordre antéchronologique. (Ils forment un beau livre.)
 
Vaseco 13 - juillet 2013 avec Christophe Grossi : Quelqu'un que personne n'attend plus n'est plus personne c/o presque dire / Silence de fuite absolue c/o Déboîtements
 
Vaseco 12 - mai 2013 avec Anne Savelli : Corps du commerce c/o presque dire / Bien présenter c/o Fenêtres Open Space.
 
Vaseco 11 - avril 2013 avec Franck Queyraud : À cause de Javert... c/o presque dire / Tout ce dont on manque c/o Flânerie Quotidienne.
 
Vaseco 10 - février 2013 avec Piero Cohen-Hadria : On ne sait pas c/o presque dire / Le silence comme une flaque de froid c/o Pendant le week-end.
 
Vaseco 9 - janvier 2013 avec David Collin :  La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés c/o  presque dire / Bonheurs instantanés et rupestre urbain c/o David Collin.
 
Vaseco 8 - décembre 2012 avec François Bonneau : Tirer les rênes c/o presque dire / Le saut en parachute c/o L'irrégulier.
 
Vaseco 7 - octobre 2012 avec Jean-Yves Fick : tremble le mot terre où va devant l'inconnu c/o presque dire / Terra incognita, nos hivers c/o Gammalphabets.   
 
Vaseco 6 - septembre 2012 avec L.Sarah Dubas : Quelque chose commence à s'écrire en l'absence du mot amour c/o presque dire / Elle, une ville sans la nommer c/o Dans le désert du bar
 
Vaseco 5 - vasecollectif Claude Favre - septembre 2012 : dédié à Claude Favre c/o presque dire, avec Brigitte Célérier, Jean-Yves Fick, Christian G@rp, Sabine Huynh, Arnaud Maïsetti, Danielle Masson, Ana NB, André Rougier. 
 
Vaseco 4 - juillet 2012 avec Christine Leininger : J'ai compté les brins de sable sous la balancelle c/o presque dire / Pull vert sous les doigts c/o Les embrassés.
 
Vaseco 3 - juin 2012 avec Michel Brosseau : Notes sur le départ #2 c/o presque dire / Home is where one starts from / Chez soi, c'est d'où l'on part c/o à chat perché.
 
Vaseco 2 - mai 2012  avec Déborah Heissler : Coma c/o presque dire / Elle, Ana Nime : ses données dans les creux des nuages c/o Carnets et autres notes pour un avant-texte.
 
Vaseco 1 - avril 2012 avec Brigittte Célérier : C'est l'année de mes soixante-dix ans c/o presque dire / C'est l'année de ses quarante ans et elle ne sait presque rien c/o Paumée.
 
 
 

Christophe Grossi et moi échangeons nos blogs le vendredi 5 juillet 2013, Il m'accueille dans sa Chambre d'amis et je le reçois fièrement ici, où il s'essaie à presque dire, d'une façon vertigineuse... 
Je connais Christophe depuis son livre, Va-t'en va-t'en c'est mieux pour tout le monde (Publie.net, 2011), livre dont je vous parle ici, mais aussi dans sa Chambre d'amis, puisque là-bas je réponds à sa force avec un poème.
Une certaine joie pétilla dans nos yeux lors de notre première rencontre, à la Nuit Remue #7...
Christophe Grossi et sa générosité, c'est aussi dans ses déboîtements en ligne, sans modération et quotidiennement.  
 
Vases Communicants, vendredi 5 juillet 2013
 
Christophe Grossi

Quelqu'un que personne n'attend plus n'est plus personne

 

 Photographie de Christophe Grossi

 

 

Prenons quelqu'un qu'on aurait créé en tordant plusieurs fils d'acier doux galvanisé, quelqu'un qu'on aurait enroulé sur lui-même jusqu'à ce que les doigts soient parsemés de paillettes argentées, un long corps, long le corps, longiligne et noueux, à la Giacometti, sauf qu'il ne mesurerait que dix centimètres, qu'on l'aurait sculpté avec le muselet d'une bouteille de cidre, de champagne ou de bière belge,

prenons quelqu'un au présent, quelqu'un d'absent mais qui sourirait, quelqu'un qui serait présent parce qu'il occuperait un bout du canapé mais dont le regard croiserait rarement le nôtre, prenons cet ubiquiste au moment où il redresserait les minces fils de fer, les alignerait, les couperait, les assemblerait, les sculpterait, les unirait, prenons-le au moment où il les enroulerait, les emmêlerait, leur donnerait une forme quasi humaine, celle d'un homme qui serait en train de se relever, de marcher, de claudiquer plutôt, quelqu'un de maigre en tout cas, filiforme on dit ça aussi,

prenons quelqu'un, un homme ou une femme perdus dans un cube, dans la ville, un homme ou une femme égarés dedans, tordus par le fil de leur histoire,

prenons quelqu'un qui a peur et dit écrire pour parler à quelqu'un d'autre mais c'est à lui-même qu'il décrirait sa propre peur et annoncerait – non pas à son corps mais à son ombre – l'heure de sa mort, qui était hier, mais personne n'en saurait rien : on continuerait à le regarder mettre au monde un corps absent,

(ce que je viens d'écrire n'est pas tout à fait correct, [mon passé] (...) est de l'ordre de la fiction, dans la mesure où j'ai moins l'impression de me souvenir que de vivre au moment où je raconte, comme quelqu'un qui fabule)

prenons son carnet que ce quelqu'un (homme ou femme ou figure) aurait enfermé dans le frigidaire, ouvrons ce carnet vide de mots et ouvrons sa chambre et ouvrons sa porte et ouvrons sa fenêtre,

prenons son propre reflet, seul face à la fenêtre ouverte : la figure s'est envolée et il reste d'elle comme une poussière inatteignable dans la lumière, la bave d'un escargot sur le mur du voisin,

prenons le voisin, ce voisin qui n'aurait jamais habité ici mais pourrait témoigner qu'il aurait toujours porté en lui tous les rêves de l'immeuble,

(le voisin a lu quelques auteurs portugais et a souvent déménagé)

prenons ce témoin, donnons-lui la main, nous l'avons tué depuis si longtemps : il faut en prendre soin,

(on l'a tué avant qu'il ait eu l'idée de nous noyer, dit-on : il écrivait du sous-sol, on l'avait enfermé là avant notre naissance, il criait notre disparition : désolé mais ça ne se fait pas chez ces gens-là monsieur)

prenons quelqu'un de pas très éloigné qui n'aura jamais la beauté des lignes, des arabesques et proposons-lui une danse,

(on aura eu beau chercher, on n'aura trouvé que le chien du gardien)

prenons quelqu'un en nous, au hasard, et enflammons-le, juste une fois, pour sentir, ressentir, voir et savoir si c'est vrai ce qu'on aura lu,

(l'intimité brûle-t-elle bien ? L'intime brûle, il est brûlant. Je ne suis qu'un amas de cendres qui s'effondre lentement. Me plaît l'idée d'un autodafé d'intimité)

prenons quelqu'un d'autre, quelqu'un que nous tenterions de cerner, quelqu'un qui aurait passé son temps à gober la lumière de la verrière,

(on laisserait tomber tant pis)

prenons, prenons-nous,

(a-t-on réellement le choix ?)

prenons-nous comme on nous prendrait sauvagement, tentons de retourner la mémoire, et de tomber sur quelqu'un qui aura ouvert les verrous, car ce quelqu'un (prenons quelqu'un d'agile) aura fabriqué un verrou, la clé dans l'oreille,

prenons quelqu'un, quelqu'un d'habité, qui regarde la mer, l'écume seulement l'écume, et c'est toujours un enfant qui se noierait dans ses yeux ou une mère qui partirait en courant : l'enfant ne serait jamais le sien mais lui enfant,

prenons quelqu'un, quelqu'un qui se prétendrait sourd, quelqu'un qui n'aurait jamais supporté entendre sa mémoire hurler,

prenons quelqu'un, quelqu'un sur la carte, quelqu'un qui saurait se déplacer sans jamais poser le doigt, quelqu'un qui saurait se mouvoir rien qu'en désignant les rues, les quartiers, les dortoirs, les douleurs rentrées,

(respect, respect)

prenons quelqu'un d'autre encore (on ne s'en sort pas), quelqu'un qui serait en train de partir (il serait mort depuis toujours mais il ne le saurait pas, il aurait la terrible absence du futur), quelqu'un qui voudrait nous respirer comme l'air de la chanson,

prenons-les tous dans une seule main à la façon des baguettes de Mikado, la tête à l'envers, relâchons l'étreinte, laissons-les s'enchevêtrer, attendons-les.

 

 

 

Le titre de ce texte ainsi que les deux passages en italiques sont extraits de La Mer et l'Enfant de Sabine Huynh (Galaade, mai 2013), un roman troublant que je chroniquerai très prochainement sur déboîtements.

 

 

(Texte et photo : Christophe Grossi, juin 2013)


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Texte Vase Communicant de juillet 2013 de Sabine Huynh à lire sur le site déboîtements.
 
À lire dans Paumée : Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité, écrit sur les vases communicants
de juillet 2013 : "Lecture en survol des vases de juillet, avec un pied dans le festival".
 
 

Anne Savelli et moi échangeons nos blogs le vendredi 3 mai 2013, journée spéciale pour moi, puisque mon premier roman, La Mer et l'enfant, sort en librairie, souhaitons-lui un beau lectorat...
 
Anne, je la connais depuis deux poèmes lus d'elle, en 2010 : "Gens de Lille et de Béthune", et "Trouver sa place", poèmes qui figurent aujourd'hui dans l'anthologie poétique de voix féminines contemporaines pas d'ici, pas d'ailleurs (que j'ai co-réalisée et qui a été publiée par Voix d'encre en 2012). Puis nous nous sommes reconnues en nous voyant à Paris le 31 octobre 2012...
Dans ces deux poèmes, avec des mots qui tombaient comme des "gouttes claques" ("Trouver sa place"), Anne nous parlait d'errances urbaines, riches sources d'inspiration pour son travail foisonnant : travail audiovisuel allié à un travail d'écriture poussé. On y lisait le regard lucide porté sur les gens, les apparences et ce qu'elles cachaient, ainsi que les portraits de ces gens par lieux... tout comme celui de Franck (livre éponyme paru aux éditions Stock en 2010), que l'on peut suivre et lire Dans la ville Haute, son second blog, le principal étant Fenêtres Open Space.
Une visite dans son univers nous en apprend beaucoup sur ses diverses publications, la toute dernière étant Décor Lafayette (éd. Inculte, 2013), une flânerie aux abords des grands magasins, qui m'a dicté le thème de notre vase communicant de ce mois-ci : épater la galerie. Anne a détourné la proposition, en passant de Décor Lafayette (la galerie) à Décor Daguerre, soit du grand magasin au petit commerce. Ce texte nerveux fait partie d'un travail en cours, un livre autour des Daguerréotypes d'Agnès Varda, un film tourné en 1975... À suivre donc.  
   

Vases Communicants, vendredi 3 mai 2013
 
Anne Savelli

Corps du commerce

 

 


Photographie d'Anne Savelli

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En gros plan, le dos de cet homme qui vient d'acheter des boutons de manchettes ou de la brillantine, se passe la main dans les cheveux.

En plan rapproché, le profil de la fille qui cherche du parfum, quitte la boutique avec une nouvelle  nuance de rouge.

Les boucles et les brosses, les fleurs et les pois, les losanges, carreaux.

Les mains dans les poches, le regard ailleurs, le sourire qui flotte lorsqu'il se croit seul.

 

En un plan séquence, le corps des passantes qui se rencontrent en courses, font un geste du bras pour indiquer que, le fait divers se perd dans les bruits de moteurs. Debout face à elles, le coiffeur pensif qui aurait aimé aimer davantage, peut encore rêver, se demande si, reprend son ciseau, son peigne, sa tondeuse tandis qu'elles, passantes, voisines et commères, toujours arrêtées, extrapolent les cris, les heurts, les coups.

En un très gros plan, les enseignes, réclames, panneaux de la route ; les titres de journaux, le nom de la rue – manque un peu de ciel.

 

Ceci n'est pas de l'ordre du clan, de la clique, de la vague, de l'aller-retour, du viens voir par là, du je vais te jeter pour que tu approches, encore et encore, et m'achètes tout en me suppliant de ne pas t'exclure, en t'excusant vite d'être si petit, étroit, pitoyable, toujours à côté.

Cela n'est pas plus du domaine du shoot, de la salve, du : je te lance un scud, je te scie les pattes, te retourne, te laisse comme raide en extase, sur le carreau les bras les jambes en étoiles.

Pas de l'ordre du cash je te dis ce que je pense, ou plutôt je tente ce qui va te laisser rivé à ton clou, lié à ta laisse, muet de naissance tu sais tu ferais mieux de le laisser croire.

 

Gros plan sur les plis, les cheveux, le sel, les outils précieux qui servent chaque jour. Plan d'ensemble des portes, vitrines surchargées, volets qu'on rabat et l'on imagine la sciure dispersée, à la fin du jour les piles qui s'entassent, inventaires secrets des couples qui posent.

En panoramique le coude et l'aisselle, le bras qui se tend et les accompagne le regard des femmes, chef op et réal, monteuse, productrice. Quand l'équipe du film se fait si légère, guettant le client, la jolie sportive devant la boucherie, patins à l'épaule (deux lames, deux éclairs), devient aérienne.

 

Ceci n'est pas de l'ordre du flash, de la marque, de l'ace. Cela n'est pas plus du domaine du strike, du raz-de-marée. Les mots de massacre, hécatombe, carnage, les corps qu'on fracasse, les prix écrasés restent sans objet. Le corps du commerce est ténu, il tient à un fil, nettoie devant lui sans savoir

 

que la grande distribution

le pétrole et sa quantité de barils

que les sondes

les bombes

la peur et sa consolation

que le chômage

la masse, la marche, la mondialisation

que la rue

la rue

la rue

entrent dans les têtes

n'en sortiront plus.

 

Le corps du commerce ne sait pas toute la mort en route, ni qu'elle fascine son monde, rend fissible le désir dont le noyau est tout près d'exploser, il ignore le danger, il ne sait pas s'extraire, ne connaît de la fusion que ce qu'en exposent les volcans, le dimanche, à la télévision, ne pourrait supposer qu'échapper à la crise ce sera pour jamais

jamais

jamais

plus jamais

et que ce sera

calculs

bien serrés

stratégie bâtie testée approuvée

chaque année plus fine

tordue, intangible

que ce sera ça

la modernité.

 

Le corps du commerce a ici ses pudeurs, sa retenue et ses activités manuelles. Il tente de charmer mais c'est du presque rien, quelques notes, un accord, une robe nouvelle, une pendule qu'on remonte le soir pour le lendemain.

Il dit à son client : je vous bichonne, pense à vous quand j'ouvre la boutique, quand je compte mes sous. Il dit : même en vacances, je ne vous oublie pas, en tout cas au début. Ensuite mon pays, mon village m'appellent, vous le comprenez bien.

 

Le corps du commerce évite les sujets qui fâchent. Il s'arrondit. N'a nul besoin de bercer, de calmer, d'exciter les rancoeurs. Il donne dans l'astuce, le prolongement, la réparation.

 

Allumer la mèche ? Non : la balayer.

 

Ça ne durera pas. Nous qui sommes passés à l'année, à la décennie, au siècle, au millénaire suivants ne le savons que trop. Et nous luttons parfois pour trouver autre chose tandis qu'il faut, dit-on, nous dit-on chaque jour, compter et recompter, s'adapter, se tasser et rentrer les épaules.

 

 

 
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Texte Vase Communicant de mai 2013 de Sabine Huynh à lire sur le site Fenêtres Open Space.
 
À lire dans Paumée : Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité, écrit sur les vases communicants de mai 2013 :
"N'ai pas écouté les vases communicants, ai essayé de les lire'.
 
 
 

Franck Queyraud et moi échangeons nos blogs le vendredi 5 avril 2013, Franck, "Silence (alias FQ comme Flânerie Quotidienne)", est bibliothécaisre, médiathécaire, directeur de bibliothèques, et maintenant chargé de développer le numérique sur l'ensemble des réseaux de bibliothèques de Strasbourg, ainsi que ses médiations. Un métier passionnant. Il était donc naturel de lui proposer d'échanger sur les premiers livres qu'on a lus, si on s'en souvient, et ceux qui nous ont marqués. Et si vous voulez lire sur d'autres livres, le site coloré de Franck le flâneur, Flânerie Quotidienne, "un atelier en work in progress permanent", vous en offre à foison.  
Vases Communicants, vendredi 5 avril 2013
 
Franck Queyraud 

À cause de Javert…

 

 

Dans une rue de Tel Aviv – Photographie de Sabine Huynh

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C’est la seule chose que je n’ai jamais pardonnée à mon père : la promesse non tenue, de m’inscrire à la bibliothèque de l’entreprise pour laquelle il travaillait quand j’étais enfant. Heureusement, il y avait mon grand-père pour étancher ma soif de savoir mais c’est une autre histoire... N’empêche… Il a fallu attendre un déménagement dans une autre ville, attendre un changement de profession paternelle, pour enfin, accéder à cette caverne d’Ali Baba : une bibliothèque. Son sésame était inscrit sur sa devanture : Bibliothèques pour tous et pour 10 centimes de nos antiques francs, je pouvais emprunter une BD. Pour vingt centimes, un roman… Chaque semaine, j’en avais pour quelques francs. Je ne savais pas encore qu’il existait d’autres paradis où la lecture était pratiquement gratuite. Je ne savais pas qu’un jour, j’habiterai – pardon, travaillerai, dans de tels endroits, les bibliothèques publiques.

Ce qui est constant depuis le début, c’est ce besoin, cette envie, cet attrait d’être et de vivre entouré de livres, qu’ils soient imprimés ou maintenant, numériques, puisque tout change en permanence. J’ai une dette de reconnaissance envers ces premières bibliothécaires qui m’ont accueilli, ces dames qui étaient bénévoles, puisque le réseau Bibliothèques pour tous, est un réseau associatif privé. Ces bibliothécaires passionnées m’ont tout de suite repéré et  guidé, guidé l’enfant curieux que j’étais… vers les livres de mon âge et puis très vite, vers d’autres dont je ne soupçonnais pas l’existence, comme les œuvres de la littérature mondiale…

Je pouvais lire en même temps Les Six Compagnons dans la bibliothèque verte, flânant dans les traboules lyonnaises ; dévorer Asterix ou les inévitables Tintin ; rêver avec La Patrouille des castors ou aborder les romans d’initiation comme les Thibault de Roger Martin du Gard, sans parfois avoir tout compris de ce que je lisais. Ces dames me faisaient confiance, me conseillaient ou me laissaient faire… Le premier livre qui m’a émerveillé était une fiction romancée du Livre des merveilles de Marco Polo.  Il m’est arrivé une drôle d’histoire avec ce livre. Un jour, où je venais rendre visite à mes parents, dans le quartier où ils habitaient et où se situent toujours cette bibliothèque pour tous, il y avait une brocante. Et devant la bibliothèque, une table avec de vieux livres mis en vente pour récolter quelques sous, permettre à d’autres enfants du quartier de découvrir de nouveaux livres, de nouveaux chemins de traverse. Vous devinez ce qui va suivre : sur la table, il y avait ce premier livre inaugural… je n’ai pas raté l’occasion, je l’ai acheté. J’ai commencé à le relire mais je me suis vite arrêté de lire car j’avais très peur de perdre toute la magie de ce souvenir d’enfance.

Ces dames de la bibliothèque, avec leurs fiches en cartons et leur comptabilité au stylo à bille, semblaient avoir lu tous les livres. J’étais admiratif, leur faisais confiance à mon tour. Elles organisaient régulièrement des concours. Je gagnais souvent, en compétition avec une jeune fille de mon âge, qui semblait avoir la même frugalité de lecture que moi. Nous ne nous parlions pas. Mais nous étions souvent les nominés de ces jeux littéraires. Je me souviens particulièrement d’un livre gagné : Le village, celui d’une auteure de la collection Présence du futur, Kate Wilhelm. Je ne connaissais pas cette auteure. J’étais plutôt un adepte des livres de Brian Aldiss, d’Isaac Asimov, de Jean-Pierre Andrevon, de Ray Bradbury… Je ne me souviens plus des histoires racontées dans ce recueil de nouvelles mais je me rappelle parfaitement de la préface de Kate Wilhelm. A elle aussi, je dois beaucoup. Dans sa préface, elle racontait sa méthode de lecture, et cette manière qu’elle avait de lire de tout, chaque semaine, un peu de poésie, un peu de roman, un peu de non-fiction. Un peu de tout mais tout le temps. Elle la donnait sa méthode, et j’étais friand, à cette époque, de phares et de guides. Je voulais déjà avoir lu tous les livres, j’étais bien ignorant, le suis resté, ne savais pas cette tâche impossible à réaliser.

La méthode de Kate Wilhelm a été la mienne pendant longtemps : je lisais tout, un peu de tout, des romans et des documentaires comme aiment à les appeler les bibliothécaires quand les livres ne sont pas de la fiction. J’empruntais poésie, romans, livres d’histoire ou de géographie, livres scientifiques, je ne séparais pas les Arts des Sciences et quand je rencontrais un auteur que j’adorais, je lisais tout. Je passais d’un archipel à l’autre. C’est ainsi que je suis arrivé à Hugo. Victor Hugo.

Très vite, j’ai lu sa biographie. J’aimais bien, j’aime toujours lire les biographies et j’apprécie particulièrement celles où la vie de l’auteur correspond au chemin qu’il s’est tracé en devenant un écrivain. Avec Hugo, j’étais verni. Je détestais immédiatement le Hugo des débuts et je révérais le Hugo des Misérables. Je ne sais pas combien de fois j’ai lu ce livre. Mais je crois avoir compris la force de la littérature avec lui, la puissance de l’imaginaire grâce à ses personnages, devenus des archétypes. C’est quand j’ai découvert Javert, l’inspecteur Javert, que tout a basculé. Hugo avait créé dans Les Misérables de sacrées figures de personnages : cet évêque de Digne, si décalé face à sa hiérarchie catholique ; ce sale gamin sympathique de Gavroche ; ces horreurs de Thénardier ou encore cette figure mystique de Jean Valjean… une belle brochette… Le personnage que je préférais ?  Javert, l’inspecteur Javert, c’est lui qui tenait toute l’histoire, tous les personnages à la manière d’un marionnettiste à fil.  Je découvrais ce moment où son destin bascule, où Javert n’était plus rien : il devait dénoncer Jean Valjean, mais Jean Valjean lui avait sauvé la vie. Il devait le dénoncer parce qu’il était Javert, qu’il était le gardien si zélé de la Loi, et il ne pouvait plus. Au début des Misérables, Jean Valjean, dans le chapitre Une tempête sous un crâne, voit, en une nuit, ses cheveux devenir blancs. Il vient de trahir la confiance de l’évêque, qui ne le condamne pas devant les gendarmes pour son vol. Javert, ne peut pas, lui, se transformer… devenir un Javert compréhensif… car c’est la fin de l’histoire de Hugo et c’est aussi la fin de la vie de Javert. Il ne peut pas dénoncer Jean Valjean. Il ne comprend plus rien. Il ne peut remettre en cause ce qui a été toute sa vie.

 Il plonge dans la Seine. Ce passage est l’acmé du roman. C’est le point ultime. C’est à cause de ce chapitre, tout à la fin des Misérables que je me suis mis à admirer cette force de raconter des histoires. Ai eu envie ensuite de retrouver cette émotion.

Ensuite, il y a eu la découverte de La Main coupée de Blaise Cendrars, mais je l’ai déjà racontée cette histoire... Alors, vous comprenez mieux maintenant ma dette – ou plutôt la chance que j’ai eu de rencontrer ces dames de la Bibliothèque pour tous, sise à Reims, en Champagne pour combler cet attrait initial vers la première bibliothèque.  Cette envie continue de fréquenter ces lieux de partage ou ce besoin vital d’accéder aux savoirs et à la connaissance sont  toujours les mêmes. Renforcé par ce souhait de partager maintenant cette confiance reçue : mon moteur, le seul.

Et se dire que grâce à l’accès aux livres et à la connaissance plus facile, les enfants curieux n’en voudront peut-être plus à leur père de leur promettre une chose et ne pas tenir leur promesse. Pour tous, les bibliothèques…

 

Silence (Franck Queyraud)
 
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Texte Vase Communicant d'avril 2013 de Sabine Huynh à lire sur le site Flânerie Quotidienne.
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants d'avril 2013 : "Pour l'amour des rites".
 
 
 

Piero Cohen-Hadria et moi échangeons nos blogs le vendredi 1er février 2013, c'est un grand plaisir pour moi de le recevoir ici.
 
L'année dernière, à moins que ce ne fût l'année d'avant, j'avais trouvé au marché aux puces deux photographies fascinantes, principalement parce qu'on y voyait les mêmes personnages féminins, et que l'une des deux femmes avait un regard si triste... J'ai décidé de les acheter et d'écrire un jour dessus. Je n'en ai pas eu l'occasion jusqu'a ce mois-ci.
 
J'ai proposé à Piero que nous échangions autour de ces images et l'exercice l'a séduit. Nous l'avons tous les deux trouvé complexe, mais pas désagréable, Je vous laisse lire son texte, très touchant, et découvrir les correspondances entre celui-ci et le mien (sans même nous être concertés). Même si l'on peut lire et imaginer toutes sortes d'histoires autour de photographies montrant des hommes et des femmes, je crois que notre imagination a été guidée par les mots "Tel-Aviv August 1943", figurant au dos de l'un des deux clichés.
 
Je ne peux que vous conseiller d'aller rendre visite à Piero Pendant le week-end. Ses Carnets (de voyage et autres) sont remplis d'images, ainsi que d'histoires urbaines, et surtout humaines, des histoires d'hommes et de femmes qui marchent, qui travaillent, qui regardent, qui découvrent...
Vases Communicants, vendredi 1er février 2013
 
Piero Cohen-Hadria
 
On ne sait pas


Trois clichés : l’un représente un groupe de jeunes gens, le deuxième est le dos de la photo ; le troisième montre un groupe de musiciens. Il y a quelques correspondances : les deux jeunes femmes sont sur les deux photos ; il y a probablement aussi quelques uns des hommes, on ne reconnaît pas bien. Peut-être y en a-t-il une antérieure à l’autre (c’est certain), mais laquelle ?



On regarde.



On a retourné la photo : un lieu, une date approximative, écrite en anglais pour le mois. Un trois, un trente neuf. Quelques taches.

On regarde, et on se reporte à ce qu’on sait de ce moment-là.



On savait alors que dans des terres plus au nord avait lieu ce dont on ignorait l’ampleur. La nuit, cette même planète, la fumée et le brouillard. Et dans le vent, l’odeur.

Pearl Harbour, décembre 41, près de deux ans que les Etats-Unis étaient entrés en guerre. Elle était mondiale. Le Troisième Reich. Le Japon, l’Italie. L’axe. Vivre avec ce poids.

On regarde et ces sourires et ces regards.

Dans deux ans, les 6 et 9 du même mois, il y aura des centaines milliers de morts et des irradiés comme s’il en pleuvait, une pluie noire. Aujourd’hui encore, des personnes vivent avec ce souvenir, non dans leur mémoire, mais dans leurs corps. Le projet de bombardement atomique s’appelait Manhattan (c’est aussi le nom d’un cocktail), il a été accéléré dès la fin 41. On avait mis en place toute la logistique, on avait appelé ces bombes « Gros type » (Fat Man) et « P’tit gars » (Little Boy).

Ici, on ne le sait pas, on sourit à l’objectif, une photo c’est bien peu de chose.

Il y a eu, dans ce qui allait devenir Etats-Unis d’Amérique, ces massacres de ceux qu’ils appelaient les Indiens. Ce poids-là pèse sur leur constitution, leurs souvenirs, leur histoire, leur mémoire. Puis il y eut les esclaves, la recherche de l’or, Hernan Cortés (« He came dancing across the water » dit Neil Young) et les Pizarro.

Des siècles, des guerres, innombrables, et des morts qui le sont tout autant. Et des armes par milliards. La première guerre mondiale, et les gaz, et les millions de morts, des hommes, une humanité décimée, puis la grippe espagnole et son ordure de « guide », et dans chaque famille européenne, des manques, des absences, des noms sur des monuments, et la seconde, et cette éradication, pour religion probablement, quelque chose qui ne se décrète pas, quelque chose comme une appartenance. Le poids dans chacune des familles de ces gens d’abord rassemblés parqués, puis emportés, assassinés gazés et ensuite brûlés afin qu’il n’en reste aucune trace. Mais si, des traces dans les limbes des mémoires.

Je me souviens de ce type qui riait en disant qu’ils partaient en fumée, c’était dans « Shoah » (1985, Claude Lanzman) : est-ce dans mon souvenir, ou est-ce quelque chose que j’aurais entrepris après, je ne sais pas le dire mais dans mon souvenir, dans ce dont je me souviens de ce film, il me semble que ses dents sont noires.

Et le poids de la mémoire, de nos jours. Je me souviens de mon grand-père, mais je ne l’ai pas connu.

On en exterminera d’autres, ici c’est la Terre.

Mais là le lieu, « Tel Aviv », le bord de mer, la jeunesse, la date, « August 1943 », c’est pourquoi les Etats-Unis, oui, comme le nom de ce clown sans son e.

Reviennent-ils de la plage ? et ces sourires, ces regards fermés. Ce n’est pas encore 1948, et Israël n’existe pas encore sur les cartes comme un état indépendant (oui, de quoi ? de qui ?). La Grande Bretagne, peut-être sont-ce des Anglais ?

Août quarante trois, mon père avait vingt ans et était à la guerre.

On ne sait pas.

Des humains, des deux sexes.

Une humanité survivante.

Sur la photo où ils et elles sont tous assis, c’est l’été probablement, jupes et chemises à manches courtes (ou chemises militaires ?) on se rend compte peut-être que celui qui tient l’appareil leur a demandé de sourire. La jeune femme brune a accepté, elle porte un accordéon sur l’autre cliché, cela lui est plus facile, on comprend un peu que pour l’autre, elle est au milieu, le sourire est moins simple.



On la voit aussi sur le deuxième cliché, c’est peut-être le premier, c’est peut-être lui le précédent, ailleurs, peut-être. Il fait probablement moins chaud, ou la photo est prise ailleurs on ne sait pas, on la voit, elle, qui tient un saxophone, légèrement souriante, dans une sorte de bras dessus bras dessous avec l’homme en costume qui se tient si droit pour la photo. Ce pourrait être son père, ou l’imprésario, le tourneur, quelqu’un de la bande ; en tout cas, il n’arbore rien sinon sa veste fermée sur un pull de laine. Pose. Un sourire très vague. Assis, premier plan, deux types portent des nœuds papillon : peut-être les serveurs de cette salle de restaurant avec ambiance musicale. Sur ce deuxième cliché, j’aime savoir que le pianiste a failli n’être pas dans l’image, ses lunettes, son sourire, le placement de l’archet du violon, ces gestes d’apparat, cette façon de se tenir comme si l’on jouait, ou tout au moins, prêts à le faire, alors qu’elle…




Et puis (pourquoi chercher le tragique de nos vies ?) il y a là des hommes dont le visage a disparu, celui qui est assis, au premier plan à côté des serveurs, sur la photos des musiciens, celui qui disparaît dans le coin gauche, vers le haut, sur celle des gens assis…

Et regarder encore, parce que ce qui me plaît, ce sont les olives (sans doute) au premier plan de la photo domestique des assis et le geste, peut-être tendre, de la saxophoniste qui retient près d’elle, à elle, le bras de cet homme qui a fermé sa veste.

A près de soixante dix ans de distance, des apparitions, des sourires, des regards qui ne comprennent sans doute aujourd’hui plus rien à la beauté du monde…
 
 
 
 
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Texte Vase Communicant de février 2013 de Sabine Huynh à lire sur le site Pendant le week-end.
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de février 2013 : Premier vendredi du mois, c'est vases communicants.
 
 

David Collin et moi échangeons nos sites le vendredi 3 janvier 2013 et c'est pour moi un grand bonneur de l'accueillir ici pour son tout premier échange Vase Communicant, d'une part à cause de notre amitié grandissante, et d'autre part parce que j'ai lu avidemment et beaucoup aimé son second roman, Les Cercles mémoriaux. Durant ma lecture, j'ai relevé plus d'une phrase qui m'ont enchantée, dont celle-ci : « La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés » (David Collin, Les Cercles mémoriaux, L’Escampette Éditions, 2012, p. 123). J'ai proposé à David que nous échangions autour de ces mots. Je suis très fière de notre échange : le texte et les photographies de David sont superbes.
 
David est un auteur prolifique qui est également producteur et réalisateur d'émissions culturelles et musicales à la Radio Suisse Romande/RTS. Pour en savoir plus sur son travail, retrouvez-le sur son site
Vases Communicants, vendredi 3 janvier 2013
 
David Collin

 

La ville participe aux rêves exploratoires des espaces cachés

 

 

La phrase est une énigme. Tracée par un dormeur qui cartographie sa mémoire. Voyageur sur les plans superposées des villes d’ombres et des cités parcourues, le rêveur interprète dans la nuit ce que les villes lui révèlent dans les images du jour. Par apparitions successives. Tel un détective qui sait lire dans les visages rencontrés comme dans les haussements d’épaules et les légères inflexions d’une nuque, le rêveur enquête à tout moment. Et rêve à toute heure. De jour comme de nuit. Il marche dans la ville, et s’imprègne de ce qu’il voit à chaque pas. Que voit-il ? Précisément ce que personne ne regarde : fissures et lézardes, ce qui passe au loin, les détails insignifiants d’un toit, d’un chemin, l’accumulation des regards au cœur du trafic, les affiches arrachées, la présence d’un objet incongru, l’annonce d’un bouleversement infime, les mouvements chorégraphiés des passants, des gestes minuscules aux grandes enjambées, les respirations d’une foule, une infinité de petits évènements qui constituent la vie d’un lieu, puis des multiples et innombrables lieux qui composent la ville et correspondent aux plis et replis de sa propre mémoire.

 


  (Pnomh Penh, Cambodge)

 

Je suis le rêveur. Je marche éveillé et somnambule, les yeux grand ouverts sur les images qui se ressemblent et s’additionnent. Les déjà-vus se répondent, les signes s’entrecroisent et peu à peu me racontent l’inaperçu des cités, le sens caché de mes propres interrogations.

 

 

 (Beyrouth, Liban)

 

Indices mystérieux, graphiques élimés, traces de mots brisés, les affiches des villes étrangères m’offrent quelques-uns des puzzles et des messages les plus mystérieux qui soient. Les agrégats de papiers à moitié déchirés, répètent sur mille façades leurs slogans tronqués. J’y cherche quelques ressemblances, quelques signaux m’indiquant la carte secrète d’une ville que j’ai peut-être déjà en moi.

 

 

 (Shanghai, Chine)

 

Les murs ne cessent de me parler. Quand les affichent s’étiolent, qu’ils n’en restent que des traces blanches, effacées par le temps, d’autres signes apparaissent. Les visages reviennent du passé, l’histoire se manifeste dans les restes d’un mot, les bribes d’un slogan politique ou publicitaire, quelques idéogrammes menaçants, imprécateurs et témoignant d’un temps plus rigide, ou d’une banale annonce que je ne saurai jamais déchiffrer. Pourtant mon regard s’arrête là, sur cette partie infirme du mystère de la ville. Quelque chose veut parler. Qui n’a pas été complètement détruit. La mémoire est une respiration. Un battement secret qui surgit au coin d’une rue.

 

 

 (Kiev, Ukraine)

 

 

 (Shanghai, Chine)

 

La ville en tous points de sa cartographie trace de grandes diagonales entre les questions. Les panneaux indicateurs se télescopent et ouvrent de nouvelles énigmes. Un nom surgit, une succession de noms qui ouvrent des portes sur l’imaginaire. Et en dedans, cela forme un agrégat de matières à interroger, qui rebondissent et bouillonnent en écho aux mystères intérieures, dans les zones jamais explorées de soi, mais qui trouvent pourtant là, dans le cheminement urbain et lointain, quelques fragments de réponse.

 


 (Shanghai, Chine)

 

 

 (Shanghai, Chine)

 

 

 

 (Dubai, Emirats Arabes Unis)

 

Lève la tête voyageur, interprète le ballet des grues, suit les fils électriques et démêle les nœuds des carrefours, marche, marche, vois les tours, les rêves démesurés et inhumains mais sache aussi te pencher sur l’épaule des joueurs qui sur un damier reproduisent celui des villes, remettent en jeu les courants et les circulations. Lis dans les tasses vides le destin de la journée qui vient, admire tout imprimé, tout signe qui dit la ville et des hommes qui en parlent, décide dans les graffitis et les messages gravés par les amoureux, à quelle prochaine intersection tu décideras de confier tes pensées. Parfois les traces sont plus cruelles, incisives et témoignent à leur manière d’une absence jamais comblée.

 


 (Shanghai, Chine)

 

 

 (Shanghai, Chine)


 

 (Buenos Aires, Argentine)

 

 

Ce texte a été écrit dans le cadre des Vases Communicants de janvier 2013

Photos et textes: David Collin

 DC, 3.01.2013 

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Texte Vase Communicant de janvier 2013 de Sabine Huynh à lire  sur le site de David Collin.
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de janvier 2013 : Une lecture des vases communicants de janvier.  
 
 

François Bonneau et moi échangeons nos blogs le vendredi 7 décembre 2012 et cela me fait très plaisir, vu que j'admire son travail (il faut absolument lire son livre Millimètres, Publie.net, 2011). Vous pouvez suivre François sur son blog, « L’irrégulier » (poèmes, prose poétique, photographies, films courts). Il se définit (sur Twitter du moins) comme "enseignant, Lettres, et le néant".  

Felix Baumgartner vient de surprendre le monde en effectuant son saut en parachute depuis la stratosphère. François et moi avons donc souhaité écrire autour de cet exploit, et même si François m'a avoué y avoir été moins sensible que moi, lui plaisait tout de même le thème de « la chute volontaire dans un environnement irréel, un puits de métaphores, dont on peut faire énormément de choses ». Alors voilà, ce mois-ci, François et moi sautons en tandem en parachute, pour atterrir l'un chez l'autre. Je vous laisse savourer son poème, on tombe en le lisant. 

Vases Communicants, vendredi 7 décembre 2012
 
François Bonneau 
 
Tirer les rênes   

 

Je renonce à tirer les rênes

De ce courant d’air que je ne tiendrai plus.

Chute.

 

Je ne suis plus qu’un zoom, qui converge

Et focalise encore.

Fil à plomb, je m’averse

Et puis je m’avalanche :

Être non plus goutte, mais pluie.

 

En bas, au bout, au loin.

Encore trop tôt pour dire

Si la terre est devenue matière.

Si elle est restée brouillard, je la traverserai

De part en part.

 

Ou bien je dévierai,

Là :

On n’y voit pas de blanc pas de bleu pas de noir pas d’envie pas de néant non plus

ni d’eau pas de corps pas le temps pas de vent plus de rênes,

Chute

 

 

 

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Texte Vase Communicant de décembre 2012 de Sabine Huynh à lire sur le blog de François Bonneau : L'irrégulier.
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de décembre 2012 : Brigetoun est une maladroite idiote, mais un animal têtu.
 
 

Jean-Yves Fick et moi échangeons nos blogs le vendredi 5 octobre 2012. Pour notre vase communicant, nous avons voulu explorer des terres inconnues, la terra incognita, en nous penchant sur les photographies de l'autre (j'ai pris les photos ci-dessous avec mon petit appareil numérique Kodak, au Canada, sauf celle de la mer et des roches moussues, prise en Belgique, si mes souvenirs sont bons).
 
Que vous dire sinon le bonheur de cet échange véritable, celui de tant de respect mutuel aussi, échange qui continuera au-delà des vases communicants.
 
Entre autres, Jean-Yves Fick a publié chez publie.net (Il y a le chemin), dans la revue d'ici là...
 
Que vous dire d'autre sinon les vers de Jean-Yves, leur délicatesse qui n'exclut pas la force des mots, forgée au sein de cette recherche quasi ascétique propre à son travail. Peu à peu, le poète creuse dans la roche, tente d'y puiser l'eau fuyante du sens. Laissez-vous emporter par les images et les textes de Jean-Yves (qui écrit comme il photographie, "pour voir") sur son site, Gammalphabet, où vous trouverez mon poème, inspiré de huit de ses photographies saisissantes.
    
Vases Communicants, vendredi 5 octobre 2012
 
Jean-Yves Fick
 
 
 



 

 

tremble le mot terre où va devant l'inconnu – des voix – mais elles sont celles du vent  –  et la proue demeure déserte

 

et l'écume seule déferle – et le pas ne trouve rien – d'où nommer son désir – terra incognita – que soit la forme du songe

 

rivée à l'autre du regard – ici sera la terre loin – avec comme échancrure le tourbillon de la phrase – de celles que crient les vigies – quand des roches percent l'horizon – l'insensé propre aux mirages perle – mais

 

réel le lieu où les navires s'ancrent ou s'ouvrent fracassés – réelle l'eau où le pas s'efface du sable – réelle la glace qui fige des ombres – et devant toujours le vent sculpte l'informe du vertige – terra incognita – qu'importe le lieu –  on allait vers cela

 

âme  des aubes autant que des soirs – à quoi bon l'ici –  sinon ce qui des soirs monte de l'aube – alors plus loin – vers l'ambre déchiquetée que roulent les flots – et leurs sables inconnus aux chemins d'ici – mais un verbe aride coupe la phrase – trop – loin – du parler

 

il brûle les flots – les visions émacient les rivages les îles – visages  –  quoi reste d'espoir sur les ponts – sinon le gouffre – ces pierres loin sont-elles le havre ou l'autre – chute du rêve – ou la faim ou la soif encore – que le sel brûle l'absence et aille

 

nommer la poussière terre alors que rien – devant sinon le feu qui brûle en toute image – rouge d'inconnu devant soi la nuit – la main va trop loin où flamboie la roche-mère – la main va à se consumer – et pas même espérer retour –  ni autre possible – à peine la voix – la voix à nouveau nue va tremble – la voix à nouveau naît et

 

 

crevasse – où le sens puisqu'il n'est plus de nommer – cela qui s'était de toujours accompli n'est –

plus que de soi le vent loin trop –

mais alors où chercher le don qui ne soit vain – et vaine l'offrande consentie toute –     sinon delà les horizons muets toujours – alors plutôt oui plutôt laisser les îles surgir – aux hasards de la route – et la nuit déserte flamboyer sur les eaux – la faille crache des îles de feu – loin devant le vent – on fait lumière de l'absence

 

 

ombre par quoi l'immense terre brûle et surgit des flots – oui cela oui aller vers cela lac de lave – claquement sec des séracs sur les roches neuves – mais le rivage toujours invisible à son feu – alors on va rien autre que forme de sel – soi seul et nu parmi rien que décombres – visage de sel et sans rive – mais nu tout autant nu que la nuit jetée là – nue et proche infiniment de la vague – nue tout autant que l'enfant qui va depuis nous – nu jouer dans le sable

 

 

geste sans quoi ne serait rien – ni ici ni ailleurs – geste par quoi les vagues déroulent la terre – geste par quoi on heurte les roches plus dures – comme de hautes laves – geste augural ici clivé d'écumes – un enfant nu joue dans le sable proche – il ne sait rien d'aucune peur – il échafaude un monde de brindilles – lointains à l'infini sont chacun de ses mondes – nus et précaires formes

 

nues les clartés que nommer perd – alors l'enfant disparaît parmi l'ombre – alors les navires repartent au naufrage – alors les roches s'éboulent sous les pas brefs – les souffles s'égarent au vent en vain – cela que guettent les vigies n'est rien – rien sinon ailleurs l'effigie de toute perte – à jamais soi d'aller et brûler là – à jamais là le pas des infinis enfants – où le proche déferle vers l'enfant – déferle toute la « terra

 

incognita » – cela plutôt que d'attendre le soir – aller et se perdre au risque des gouffres – alors que le lieu demeure si proche – enfante ton enfance – comme proche l'aube écoute le soir – rien autre ne contemple amont le rythme – rien autre ne bascule de chaque moment – l'équinoxe ouvre les voix aux lointains

 

toutes d'écume les heures circulent – l'immense bouge dans les branches du jardin – ici il se peut que le sable resplendisse – vois comme la couleur rouge reprend 

 

âme de vivre – vois la terre inconnue toute devant – un peu d'immense anime chaque branche – et même la plus frêle – c'est un matin aux feuillages d'aurore – un peu de rosée brille – terra incognita et le vent devant soi.


 

 

 

 
texte : Jean-Yves Fick
photographies : Sabine Huynh
 
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Texte Vase Communicant d'octobre 2012 de Sabine Huynh à lire sur le site Gammalphabets.
 

À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants d'octobre 2012 : "Le vendredi des vases communicants".

 

 
 

Vasecollectif dédié à Claude Favre

Septembre 2012 -- En pensant à elle, en la lisant, en lui écrivant... (*)
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les yeux de Claude Favre

Brigitte Célérier

 

 

Les yeux de Claude – les yeux de Claude ont repris vie, dit-on – leur souhaitons, leur demandons de lui porter joie.

Les yeux de Claude, la rare, la toujours présente – les mots de Claude, force, violence, et tendresse, et justesse et rire parfois – besoin en avons

Eux, yeux de Claude Favre leur demandons juste l’acuité qu’elle en attend, juste

et mes yeux lisent, entendent:

 

ça râl’caboche et son branle

ça crac le coeur

 

et noeuds des yeux dans le

ciel étonnant

 

et racl d’faces coeur bunker

plus on sait plus des espoirs (Cargaisons - Atelier de l'agneau)

 

Claude Favre, derrière ses mots –résistance, rouge – leur poésie forte, leur violente tendresse

Les yeux, les mots, Claude, suis là lointaine et timide, ne peux qu’essayer de comprendre, vraiment, ne peux que ne pas oser penser pouvoir le ressentir

 

***

 

À Claude Favre

Sabine Huynh

 

 

lire qu’en juillet la voix les yeux le corps de Claude Favre se sont tus & se dire chère Claude Favre la mer devant vous la mer derrière vous courage Claude Favre dont on ne connaît que la respiration le souffle obstiné la « mal langue » les défis & les dérapages fulgurants

penser à Claude Favre dont on a vu des photos entendu la voix deviné les bracelets monter et descendre sur son bras & dessous les os & se dire que dans leur mœlle s’échafaudait déjà le gris du jour où la main a cessé de répondre le visage de sourire la rétine de capter

imaginer Claude Favre fauchée Claude Favre à terre_ du malaise noir plein la tête les cheveux comme un rideau de crêpe tiré sur ses traits fatigués Claude Favre en mémoire muette en bouche fermée sur des plaisirs enterrés vivants roulés en boule en chute libre dans sa gorge sèche

voir Claude Favre à la fois immense & minuscule Claude Favre touchée atteinte éteinte volée vouloir étreindre Claude Favre pour ramener Claude Favre à la voix à la danse à l’illusion s’il le faut comme si l’on détenait un quelconque pouvoir au-delà du vouloir & du croire

savoir que Claude Favre a fichu le camp voir Claude Favre autrement dans l’antichambre immobile Claude Favre harcelée par les tais-toi le visage tourné vers le mur & se demander si lamentations il y a eu si de l’autre côté du seuil on est aussi seul que du côté de la frayeur de vivre

être loin de Claude Favre mais espérer que ces lignes lancées par-dessus les ondes atterriront chez elle écrire « j’irai vous voir demain » en le pensant étirer les doigts les bras le cou jusqu’à Claude Favre jusqu’à la caresse jusqu’au baiser jusqu’au réveil au retour de Claude Favre

aux dialogues avec Claude Favre à ses mots qui s’ébrouent et merdRent gaiement en évacuant le goudron de leur ailes pour l’envolée

 

***

 

 

À Claude Favre

Jean-Yves Fick

 

quelque   /   du   /   soir   /   l’heure
la   /   voix   /   passe   /   l’ombre
d’une   /  aile  /  inaudible
la   /  nuit   /   s’enracine.

 

les   /   sources  /   vont   /   rares
au   /   mitan   /   des   /   pierres
l’âpreté   /   des   /   vents
dessine   /   des   /  runes.

 

un   /   lent   /   brasier   /    – l’étoile
glisse  /  sur  /  l’eau   /   nocturne
le   /   silence  /   dilate
l’obscurité   /  des  /  voûtes.

 

ni   /   chemins   /  ni   /   pas
d’ici   /   le   /   lieu   /  seuil
à   /  toujours   /   rejoindre
quelque   /  feu   /   aveugle.

 

le  /   dièdre   /   se   /   clive
où   /  la  /  forme  /    incline
le   /   rêve   /    déferle
le   /   souffle   /   s’emporte.

 

que   /   le   /    pas   /   délaisse
d’un   /    geste   /   la   /    nuit
une   /   voix   /   diurne
endort   /   les   /   étoiles.

 

 

d’où /   sont   /   les  /   visages
la    /   rive   /  les   /   flots –
mais   /   l’eau   /    impassible
reflète   /   cette   /    aube.

 

***

 

 

REPOS DU MINOTAURE

André Rougier

À Claude Favre, sans qui rien n’aurait été comme il est

 

 

Ce qui vient:
ruban qui se dévide,
butin furtif,
lent en ses enfances, ruine
que tout ronge et que
rien n’interrompt,
affût des faucons
que le temps toujours
finit par assouvir,
pans, strates et viles
questions pour de bon arpentées,
imbibant toutes poignes,
toutes saisies, toutes infortunes,
et les paupières pliées,
la fièvre veuve, l’âge sans raccord,
l’ombre qu’on mutile,
le regard comme déchu
sous les doigts en sang
de l’accoucheur,
don des rages du retour,
de l’acte comme oubli,
et (même flairant le piège)
de l’obscur plaisir de s’en aller
jusqu’aux bois de passage,
et la tenaille du feu,
tâche à parfaire, toujours,

mais à l’écart, là où
rien, ne fut en vain
forgé et soupesé,
ni la blessure de grandir,
ni la plaie de trop
qui moque, mais ne t’altère ni ne
te discerne

 

 

 

***

 

« ça me triste »

Danielle Masson

 

- 1 -

« ça me triste » de ne vous avoir découverte que dans le feuilleton de Poezibao en ce début d’été 2012 !!!!

- 2 -

« ça me triste » de ne pas avoir appris le pluriel des mots en –ou avec vous.

Un bijou ce poème1.

Il m’en reste un caillou dans ma chaussure qui me fait mal de ne pas vous avoir entendu le dire ou le lire, je ne sais le mot approprié.

Mon genou se serait-il plié en signe d’admiration ?

Les hiboux veillent et écoutent eux aussi. Ils sont choux.

Vous avez fait joujou avec les mots conjugués au passé ; ils me vrillent les oreilles.

- 3 -

« ça me triste » de ne pas avoir lu plus tôt votre « pas de titre ni rien ».

J’étouffe.

Je sombre.

Je litanie à bout de mots autant de « es-tu là. » hurlés que vous.

Je mets un ? contre votre ..

Je suffoque à chacun de vos points posés.

- 4 -

« ça me triste » d’être entrée à reculons dans votre Agencement Répétitif Névralgique (ARN) « brûleurs ».

Je ne savais pas quelle page commencer.

L’ordre était-il vraiment si important ?

Les mots sont trop forts.

Ils hurlent dans mes oreilles.

Quelle terre d’asile vous nous tend les bras ?

- 5 -

« ça me triste » de lire et relire « Vrac conversations". Il n’est jamais trop tard.

 

***

 

En gueuloir & veines saillantes

Christian G@rp

 

 

Le chaos n’est pas là où on croit
Mais d’un mot ça saute à l’autre & dans l’espèce d’espace né entre les deux qui pas n’existe,
ce pas, de côté, l’interstice, fracturant le vide du silence de la page, des forces en présence
apparaissent, combat se livrent, avec cri de guerre hallali à l’assaut du son, de la langue, les mots,
l’écho du son des mots de la voix, se heurtent, entre chocs,
croisent le faire jusqu’au jaillissement des étincelles de la – vois ! – langue de guingois
- première impression -
l’avant garde qui jamais ne se rendra
- tordue pour mieux t’écouter lire mon enfant
- deuxième impression -
jusqu’à ce que la langue
d’abord lue en tête à tâtons résonne en voix de l’envers
et contre tout à la fin touche.
Du k.O apparent des mots jaillit alors l’ordre dissimulé
camouflé de la langue en tenue de combat à l’assaut du réel lancée en roquette,
en flammes
avec l’o(r)eil(lle) aiguisé(e) d’un sniper
- shot ! -
tranchant net sec l’épaisseur du quotidien âpre paré de la ouate étouffante anesthésiante administré à la volée en becquetée à moineaux
- nous.
Le chaos n’est pas où on croit, car lui veille -
- shoot ! -
- un jour demain la vie est belle comme une overdose -
- shot ! -
discussions
à bras le corps à haute voix
à prendre
à lire
en gueuloir & veines saillantes

 

***

 

 

(pour Claude Favre)

Arnaud Maïsetti

 

le cadavre sort par la

langue, c’est quand même

une histoire vraie

le tournis c’est sûr que

pas le silence, c’est sûr

que pas le silence,

C. F.

 

Dit la langue est matière de vivant, celle qu’on mâche dans la bouche longtemps dans le noir pour pouvoir ensuite, fort, la lancer, parois du monde qui résiste ; dit la langue résiste le monde, l’arrête, ses scandales ses douleurs ses blessures, c’est dans la bouche les mots comme du verre pillé et quand ensuite tu l’ouvres, coulent tant, et tes doigts trempés, à la source pure des lèvres, et la page qui vient s’écrire elle porte cela aussi, qui la nomme, coulure transparente aux amertumes ; dit aussi quand délire le monde ses fables et que soudain on voit, nous, ce qu’on ne verra jamais de nos yeux tus : et les rêves partout qui débordent, les lèvres comme des mains portées sur le noir partout pour l’agrandir, et sur les parois les ongles, qui s’arrachent, y déposent de la peau, ce n’est rien, ce n’est rien, et avance la langue encore pour, encore, arracher la peau morte des murs, les doigts à l’encre sèche reviennent à la bouche pour encore rouge de noir ainsi léchés reprendre la marche, plus loin plus loin ; dit la vie n’est pas ce que l’on nous avait dit, toute cette masse inerte de corps qui dans les rues forment ce caillot de pensées dans le corps inerte du monde amassé partout, il faut bien qu’un vienne et dise : non, ce n’est pas cela, du monde j’en ai le corps plein aussi, et c’est un autre, oui : la langue viendra à sa blessure pour dire : ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, parole de vivant ; dit le rêve quand on ferme les yeux possède la même couleur de nuit mais c’est pour mieux la voir, alors la langue s’y enfonce, et parfois plus longtemps qu’une nuit, parfois plus longtemps que deux nuits ; trois commencent l’éternité du réel qui lui résiste ; alors le prix à payer ; dit la vie le prix à payer de la vie, je n’ai pas la monnaie et le froid quand il fait froid, je n’ai pas la monnaie du temps qui passe, dit le corps qui là au milieu de la pièce peut tomber, et se réveille ailleurs, et toutes ces visions de la mort quand on la met au passé ; dit la mort enfin, mais c’est seulement pour ne pas la dire jamais, et dire : parole de vivant puisque l’au-delà n’existe qu’en moi, c’est cela que mon visage porte sur le visage ; dit le visage de mon corps, blessé, mais tenu à bout portant de nous, comme pour nous dire : je dis encore ; dit le monde impossible, son organisation aberrante, un port d’où on ne part pas, juste un quai, le monde comme un quai, et tout ce monde là qui tourne le dos à la mer pour vider les poissons, dit les corps des poissons quand on les vide, comme on viderait le corps et la tête de toutes ses pensées, mais la pensée résiste, et chaque poissons morts entre les doigts portent la mer en lui et son désir, et la rejoindre aussi, masse mouvante sur corps vague qui dérive ; dit la dérive, mot de dérive : s’être retrouvée au bord extrême du vieux monde, et n’avoir rien pour franchir que la langue : la langue franchit, alors ; dit chaque mot dans le noir pour l’enfoncer, et dans la gorge, se dira autre chose que le mot mais parole de vivant, la vie qui insiste, qui ne cesse pas de réveiller le corps même si après être tombé, le corps articule les mots plus lourds, ceux qui demeurent vivent encore plus loin que nous ; alors, dit la langue pour nous dire ce qui au plus profond de la langue vit encore, pour que nous, pauvres de corps et sans la mort pour nous, puissions suivre des yeux la trajectoire de la vie sur la peau morte du monde qui l’invente ; dit après le silence, que le silence est mort, lui aussi, d’avoir été accompli et franchi, et qu’au réveil, la langue puisse dire : pas le silence, et tout ce qui lui résiste, le corps posé au travers de la gorge du monde, pas le silence, jamais

 

***

 

 

play contre play

Ana NB

 

elle jette la langue suppliante – play – elle jette la langue disciplinaire – play – elle jette les lignes les phrases les chapitres  – play – à la gueule ouverte des conclusions sans X

play – contre play- de quel temps sa voix incarnée

elle rapte les signes des abysses – play – street abysses – play -

elle bat l’écriture glorieuse – play – elle bat l’écriture vaillante – play – elle bat toutes les écritures trompeuses – play -

elle porte l’épée dans sa langue elle enfonce les sons hurlés sous ses ongles dans son palais dans la crypte du récit à purger

play – contre play- de quel temps sa voix incarnée

elle rapte l’apesanteur – play – street apesanteur – play

elle abat le roi malheureux -  play – elle abat le procurateur de l’introduction – play – elle abat le lexique captivant – play – elle abat le ciment serré de la  juste syntaxe – play

elle claque sa voix contre les ruines de la confusion  elle trace un cercle les yeux fermés – et au- delà elle brise la lenteur sonore du ciel

elle crache l’air vide – play – elle crache l’air du rien – play elle brise le cercle aux origines brumeuses -play

elle tourne elle tourne elle vacille elle tangue  elle tourne avec la solitude de l’araignée

elle se tient là – elle cache dans ses os dans sa peau dans ses yeux la luz luces lumière

elle capte l’inverse des pierres – play

le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot peur -le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot faim – le corps arrêté de l’enfant -play – dans sa bouche le mot sommeil – le corps arrêté de l’enfant – play- dans sa bouche le mot froid – le corps arrêté de l’enfant -play – dans sa bouche le mot guerre – le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot feu – le corps arrêté de l’enfant – play -dans sa bouche le mot maison – le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot soldat -le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot cicatrice – le corps arrêté de l’enfant – play – dans sa bouche le mot frontière – le corps arrêté de l’enfant -play – dans sa bouche le mot – musique

play – contre play – de quel temps sa voix incarnée

 

***

(*Merci à Ana NB pour l'initiative et le rassemblement des textes de ce vase communicant pour Claude Favre.)

À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de septembre 2012 : Une lecture, un rien bousculée, des vases communicants de septembre.

Claude Favre et Arnaud Maïsetti lisent Devant toi (debout), texte inédit écrit à deux.

 

 

L.Sarah Dubas et moi échangeons nos blogs le vendredi 7 septembre 2012. À la fois énigmatique et débordante de vitalité, définie par elle-même par ces vers : "Faute au Roman / Je suis souple et joyeuse, je meurs chaque nuit"... pas si mystérieuse que cela quand on prend la peine d'aller au-delà des apparences pour la connaître un peu mieux : elle se révèle d'une incroyable générosité et d'une sensibilité à fleur de "peau&tics".
L.Sarah Dubas m'intriguait depuis des mois. Elle paraît pétillante dans les réseaux sociaux, lumineuse dans la vie, le verbe et le rire en cascade, mais quelque chose dans ses mots d'amour et d'humour et ses photos oniriques me semblait toujours pencher du côté d'une mélancolie douce-amère, vers un certain desassossego (surtout lire le livre qu'elle a réalisé avec Aldo Soares : Desassossego Lisbonne et Pessoa, Gallimard, 2007) et cela m'attirait plus que tout le reste. Nous nous sommes écrit, nous nous sommes reconnues, nous nous sommes parlées, et nous nous sommes découvert des villes en commun, arpentées, aimées, photographiées...
 
Les photos et le texte ci-dessous sont l'œuvre de la talentueuse L.Sarah Dubas
 
 
Vases Communicants, vendredi 7 septembre 2012
 
L.Sarah Dubas
 
Quelque chose commence à s'écrire en l'absence du mot amour
 
 
 

 


 
 

 
 
Je rêvais la ville sauvage sans masques tout en or et fils d’argent parfumée d’embruns et de
patchouli  je rêvais la ville chaude douce-amère voluptueuse debout jambes interminables ronde
ruisselante avançant d’une marche énergique sans répit bavarde comme un soudard je la rêvais tout
en colliers de perles nacrées je la rêvais ouverte à tous les vents
la ville ressemblait à une bouée bleue translucide celle que portent les enfants en bas âge au bord de
l’eau que les parents tiennent encore par la main
la ville je la rêvais mais la plage était en moi depuis toujours viscérale comme le sang qui coule en
mes veines histoire d’oranges amères de figues de barbarie de lait et de miel
Un roman familial qui vous appartient autant qu’il vous échappe comme un être que vous cherchez à
pénétrer toujours d’avantage et qui s’éloigne plus vous l'approchez
Un drame Shakespearien
 
Tu voulais t’allonger au dos d'une carte postale pour voir se coucher le soleil et penser l'éternité
tu m’as faite Etoile de Mer                                                                                                                 
mémoire accroche-toi et surtout ne cherche pas à comprendre tu en mourrais
face à ces corps alanguis je sais qu’en moi tout n’est pas mort 
 
Comme toi avant moi qui m’a précédé sur cette terre et m’a créé je suis née de ton rêve le feu du
soleil a tout ranimé décide à chaque instant du jeu infini entre une horizontale et des verticales            
des lignes de forces magnétiques                                                                                                        
lorsque les hommes sont fatigués ne subsistent que des horizontales qui se superposent se croisent
mais jamais ne se rencontrent
le réel ne s’embarrasse pas du rêve de ses habitants le réel s’en fou il prend tout et les vies et le sang
de ses enfants et les voix des morts et l’âme des vivants 
 
La cité joyeuse fille un peu roublarde joue dès l’aube sa partition voit ses amoureux de tous âges
courir le long de la mer ils n’arrêtent pas de courir sais-tu après quels désirs ils courent regarde
comme la ville les absorbe les recrache sur cette plage la digue au nom chantant de Tayelet fait office
de sas de décompression où se promène déjà le vert souvenir du présent dimension cosmopolite de
cette ville où le corps va chercher ce dont il a besoin  de quoi après tout                                    
Méditerranée  notre mer érotique
 
Je suis de tous les frissons de cette ville de son exubérance de ses incarnations de sa folie de sa
violence de ses visages rayonnants et graves de sa lumière de sa blancheur de ses ombres  je suis
de ses volutes  de sa brutalité  de sa douceur  je suis née sur des ruines tout me le rappelle  je suis
née du Bauhaus un chant d’opéra avec orchestre une bougie à la main j’ai poussé à toute vitesse si
vite il fallait bien claquent sillons sur le sable tracent la durée et toi l’effondré mon père à mes côtés 
plus présent que les vivants  mots passagers clandestins pour tout bagage une valise et à l'intérieur 
la catastrophe  
 
1_2_3_ ténèbres_ un jour le monde a vacillé_tu t’es retourné il n’y avait plus personne à tes côtés
1_2_3_ un jour le monde a basculé_ 
 
Ici l’urgence est le cœur le mot d’ordre une essentialité à toute épreuve rien qu’un présent  qui hurle
des tentatives de vie possible une 4ème dimension ton rire désabusé dans ma tête c’est l’énergie de
cette terre quelque chose qui nous dépasse
 
Les stigmates de la douleur visibles dans le bleu de tes yeux ce bleu que tu as volé au cieux
d’avoir tant prié  toi l’incroyant  dans mes nuits sans sommeil parfois je te posais la question  tu
esquivais d’un sourire en roulant une de tes cigarettes dans ta vieille blague à tabac la nuit toi non
plus tu ne dormais pas
 
My Bonnie lies over the ocean
Oh bring back my Bonnie to me                                                                                                              
Cette chanson que tu me jouais à l’harmonica me trottait dans la tête et toute l'Amérique avec
 
Au bout du conte des enfants jouent à la marelle
au bout au bout du conte un enfant seul joue  
 
1946 – 1948
Deux dates pour résumer l'histoire
notre vie dans le tiret
Pour toi une autre langue et tes mains pour remuer la terre faire pousser les fleurs garder les mirages
oublier la peur tout mettre en commun
S'arranger avec la faute au roman s’arranger avec la langue que parlent les parents que l’on ne comprend pas qu’ils parlent justement parce que nous les enfants on ne la comprend pas la langue on apprend tout seul l’histoire presque tout seul parce que la douleur ça parle pas ça raconte pas on fait avec ce qu’on a des bribes des traces des trous du vide Un jour où l’on va chercher les mots dans le pays nouveau mais qui est aussi l’ancien des mots qui nous manquaient qui avaient creusé un terrain vague comme des millions de tombes ces mots il fallait bien les chercher quelque part cette langue que je ne comprenais pas mais qui m’était familière et dont rien ne m’échappait rien d’essentiel ni l’émotion ni  la musicalité ni le rythme
une autre peau pour ne plus avoir froid
 
La langue ma fille ce sont deux pieds qui marchent si on possède la langue on ne s’arrête
jamais de marcher
je me souviens que tu parlais l’esperanto tu parlais toutes les langues mais celle-ci avait un parfum
différent son nom même contenait l’espoir
 
Je suis là
entre les gratte-ciel et le front de mer
liquide
comme un chien devant un passage à niveau
dans cette éternité je ne cesse de marcher Blanche je m’appelle Blanche la ville blanche
Colline du Printemps
Goût du tabac sur mes joues d’enfant et dans tes baisers mouillés j’entends les voix de Bob Dylan et
de Bob Marley la plage reprend en chœur 
le soleil gît sous la terre
Papa qui regardera la mer avec moi
lorsque je serai très vieille?
 
Jamais tu n’es revenu sur cette terre vie absurde
ici je n’entends pas penser j’entends vivre
j’entends  qui se cache sous la transparence                                                            i
ci on peut encore s'asseoir dans les rues
il y a des librairies ouvertes la nuit
j’entends la vérité du blanc
la vérité du rouge
mes genoux ne plient pas 
les genoux ne plient pas
ici rien ne plie
jamais
ici
 
Eteint sa mémoire qu’il puisse fermer les yeux
j’ai des boules de flipper dans la tête et le coeur ça n’arrête pas de flipper
la mer tire ses forces du soleil dans un hymne simple joyeux et fou et le feu le feu qui jamais ne s’arrête
dans la ville blanche je suis sans pourquoi
ne m’étonne plus de rien
les fleurs aussi sont polyglottes 
sont pour moi l’amour universel
vocifèrent brûlent en rires ou en larmes brûlent vocifèrent aiment dans parfums de grenade de vigne
d’olive de datte de figue de blé et d'orge
et le feu et le feu qui jamais ne s’arrête
 
je me souviens du jaune vif  du citron qui m’éclata au visage lorsque Monsieur MB le découpa sur la
plage pour contenir ma soif  je songeais à l’Eau de Cédrat de Guerlain que ma mère m’offrit pour la
première fois
MB vient chaque matin contempler la mer confondre le bleu de ses yeux avec l’horizon m’offre des
grenades et son passé buriné par trop de soleil et de lunes noires défile à roue lente  j’en déguste les
graines lentement je me fais barbare l’encourage dans le passé à se perdre encore jusqu’au coucher
du soleil puis je regarde partir Monsieur MB comme les grands-pères que je n'ai pas connus qu'il me
prenne juste la main
 
Quitter Varsovie
Quitter la France
Quitter la ville blanche
Quitter l’histoire
Quitter la mémoire
 
Quand nous ne serons plus patients nous aurons des points de vue affirmatifs et ne ferons que
douter  on ne sait jamais mieux que ce que l’on veut nous cacher
marcher marcher dans la ville blanche sur les questions
prières dans la pierre
 
La nuit tombe sur les mariés
les arbres et les chats maigres de la ville sont de la fête
lambeaux verts d’eau flottent à la surface mais personne ne les voit
à l’intérieur des histoires comme des vers grouillent en silence
bouches vaguent sur les bords bêtes traquées
la nuit tombe mauve sans réveil tragique se tait sur les mariés
ton cœur dressé comprend pourtant les chants de la douleur
je t’aime toi l’étranger je te suis
j’ai 100 ans une bougie à la main je veille sur ton sommeil
 
Etats des récifs sous la tempête
je me suis lovée dans ta lumière
refuge comme une autre excavation
après tout a échappé
je danse le présent pour la grâce j’ai faim je dévore
parce que quitte à traverser les ponts autant danser dessus
la vérité n'est jamais crue elle voyage sur le dos des carpes d’or
Cieux rose-orangé si beaux dans le vertige des mathématiques
j'ai la mémoire des Etoiles mortes
cieux si beaux
devant vous je suis un chêne pensif
au lent passage des nuages une geisha  sourit
en l’absence du mot amour
je pisse le désordre du monde
je range mes os le long de la colline
viens à côté de moi au vent clair
immobile dans le tourbillon du jour
le sable coule entre nos mains
les figues de barbarie retiennent tout des souffles et de la langue
je vais ranger nos pensées ce désordre
Je leur dirais qu’ici tu as marché sur l’eau
personne ne sourira
 

 
 

 
 
Copyright © 2012 LSARAH DUBAS  
 

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Texte Vase Communicant de septembre 2012 de Sabine Huynh à lire soit sur le blog de Sarah : Dans le désert du bar, soit sur presque dire.
 

À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de septembre 2012 : "Une lecture, un rien bousculée, des vases communicants de septembre".

Christine Leininger et moi échangeons nos blogs le vendredi 6 juillet 2012. Cela fait un moment que je "suis" Christine Leininger sur son blog, Les embrassés, et ses mots, ses vers, où le vent murmure souvent, me touchent, m'éblouissent, me saisissent. C'est un bonheur de l'accueillir ce mois-ci.
 
Christine a eu la bonne idée de proposer que nous écrivions sur des photos de l'autre. Elle m'a donc envoyé cinq photos prises avec son iPhone, très belles (vous les verrez sur son blog), et je lui ai envoyé les quatre photos suivantes, prises à Tel Aviv avec mon petit appareil numérique Kodak (sauf celle des fleurs de sauge, prise avec mon iPad). Aucun effet n'a été appliqué sur ces photos.
 
Vous trouverez mon vase communicant sur le blog de Christine, Les embrassés.
Vases Communicants, vendredi 6 juillet 2012
 
Christine Leininger
 

 
J'ai compté les brins de sable sous la balancelle. Comme les lettres dans la soupe, ils écrivaient du sens.

Branchée sur la mer en permanence, je goûte et dérouille. Les plus pressantes couleurs ont arboré des fleurs pour tendre du vivant dans le maintenant.

Et la balançoire va et vient poussée par la main du vent, elle berce nos devenirs en quinconce.

Des bouchées de parfums allument des poissons dans des bulles lumineuses.

Tremblante la main survient et sous-entend.

Pas de pli sous la partance qu'un tuyau mouille de mère.

Et les châteaux retournés dans le ciel espacent les silences qu'un grincement mutin déroule comme des tapis.

Ample absence de ta peau quand le pied glisse.

Et priée de briller la brume rose baigne le ciel muet de soleil.

Toujours le temps prévient qu'il part, je sens ta main chagrin. 


 

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Texte Vase Communicant de juillet 2012 de Sabine Huynh à lire soit dans Les embrassés, soit dans presque dire.

 

À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de juillet 2012 : "Rite un chouya bousculé, en direct d'un Avignon entrant en foire".

 

Michel Brosseau et moi échangeons nos blogs le vendredi 1er juin 2012. Quiconque s'est déjà promené sur son blog a dû comme moi prendre goût à son écriture singulière et forte. Vous pouvez le retrouver chez publie.net entre autres, avec Mannish Boy et Kill that Marquise.
 
Michel a proposé que nous échangions sur cette citation de T.S. Eliot qu'il a trouvée sur mon site et qui inspire tant : Home is where one starts from - chez soi, c'est d'où l'on part (dans son poème "East Coker", Les Quatres Quatuors [The Four Quartets, 1943]).
Joyeuse et intimidée, je m'élance sur cette voie.
 
Vous trouverez mon vase communicant sur le blog de Michel, à chat perché.
 
 
Vases Communicants, vendredi 1er juin 2012 - Home is where one starts from : chez soi, c'est d'où l'on part (T.S. Eliot) 
 
Michel Brosseau
 
Notes sur le départ #2
 

Home is where one starts from. T.S. Eliot

 

Point d’ancrage ou d’origine ? Quitter, et que de là tout s’organise. Du lieu et du départ

Commencer, démarrer. Tu n’as jamais cru aux nouveaux départs.

Emporter quoi des lieux qu'on quitte ? Et du lieu premier, hors les murs construits au-dedans ?

Tu croyais rejoindre l’horizon et tu portais un labyrinthe.

Chez toi, là où tu te trouves. Le tentes.

Faire l’inventaire, décrire toutes ces cloisons où ont glissé tes mains. Idem pour les fenêtres. Ta surprise parfois, détourner le regard de l’écran, ce paysage que tu crois découvrir. Difficile d’habiter quand habité d’ailleurs.

Démarrer, quitter, tourner autour. Pas tant faire traces que suivre les siennes. Et pour ça emboîter le pas des autres.

Il doit bien exister quelque part le passage.

Feuilleter ta vie. Rien d’un roman. Juste une histoire de mots retenus. D’absence et de mémoire.  
 
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Texte Vase Communicant de juin 2012 de Sabine Huynh à lire chez Michel Brosseau, dans à chat perché, ou dans presque dire (surtout pour la mise en page).
 

  © Sabine Huynh, 2012.

À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de juin 2012 : "Rite - juste le rite".
 
 

Déborah Heissler et moi échangeons nos blogs le vendredi 4 mai 2012. Cela fait environ un an que nous communiquons régulièrement par l'intermédiaire de l'E-mail, de Facebook et plus récemment de Twitter, des outils qui ont permis à notre amitié de fleurir (une amitié pas uniquement virtuelle pusiqu'il nous arrive de nous téléphoner et nous nous sommes vues à Paris en novembre 2011).

Vous trouverez mon texte sur le blog de Déborah : Carnet et autres notes pour un avant-texte.
Vases Communicants, vendredi 4 mai 2012
 
Déborah Heissler
 
COMA

 

 

 Photo : Sabine Huynh

 

Elle // Coupe dans un livre une idée vague qu'elle n'aime pas (Coma // plus vingt et une, vingt-deux, vingt-trois minutes...) / Reconstituer avec une minutie quasi scientifique les multiples étapes de cette histoire incomplète 

 

Noir, souple, insinuant // profitant de l'hiatus d'un pli de bouche si grand qu'il faut à tout prix le cacher (Supposé que la vie est ainsi / une nouvelle fois différée) Cinq minutes après il eut cette vision d'un instant 

 

Eternel flux et reflux // de ses tempêtes, de ses écueils, de ses marais, de ses forêts de petits hêtres noirs courbés par le vent / qui deviennent comme un torrent //  Impuissant, ivre de fatigue encore d’avoir à trop résister sur le chemin / virant de gauche à droite / Le va-et-vient de ses pas quelque part 

 

Elle // traversée (la mort à elle-même ce seuil soudain / déliant le jour) / figure de ce qui a été pulvérisé / vide / cri éructé premier cri au-dessus de l’abîme Ici-bas / corps ancré / il n’y a pas de retour / pas de mot (Coma // plus vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six minutes...) / le trait s’interrompt  

 

 

 

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En plus d'être la lauréate du Prix international de poésie francophone Yvan-Goll 2011, Déborah Heissler est aussi lauréate du Prix du poème en prose Louis Guillaume 2011, grâce à son recueil admirable Comme un morceau de nuit découpé dans son étoffe (Cheyne éditeur, 2010).
Elle a également contribué à l'anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines pas d'ici, pas d'ailleurs, avec un poème et une belle préface -- anthologie que j'ai préparée avec Andrée Lacelle, Angèle Paoli, et Aurélie Tourniaire (éditions Voix d'encre, 2012, en partenariat avec la revue de poésie, de critique et de littérature Terres de femmes)
 
Texte Vase Communicant de mai 2012 de Sabine Huynh à lire chez Déborah Heissler, dans Carnet et autres notes, pour un avant-texte. Déborah et moi avons entamé une réflexion sur le thème de l'ananime (ananime signifie "nuages" en hébreu). Préoccupées toutes les deux par la Shoah, nous avons évoqué Anne Frank (Francfort-sur-le-Main 1929 - Bergen-Belsen 1945), Anne Frank dans les nuages, d'où mon texte.
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants de mai 2012, Message rituel depuis l'antre.
 
 

Brigitte Célérier et moi échangeons nos blogs le vendredi 6 avril 2012. Quel plaisir et quel honneur que de l'accueillir sur cette page ! C'est une première fois pour moi, assez intimidée je l'avoue par tous les textes remarquables que j'ai vu s'échanger au cours des derniers mois...
 
Les montages photos ci-dessous sont de Brigitte Célérier, ils sont superbes, on pourrait en écrire des vases dessus... 
 
Nous avons voulu écrire sur ce que nous inspire notre âge respectif (nous avons trente ans d'écart, elle soixante-dix et moi quarante ans). Vous trouverez mon vase communicant sur le blog de Brigitte : Paumée
Vases Communicants, vendredi 6 avril 2012
 
Brigitte Célérier 
 
C'est l'année de mes soixante-dix ans
 

 

C'est l'année de mes soixante-dix ans.

Dis, c'est quoi la vie ?

C'est l'année de mes soixante-dix ans, le ressasse, je sais, j'ennuie

Dis, tu m'apprends, la vie ?

C'est l'année de mes soixante-dix ans, je cherche comment y être.

Dis, tu me concernes, la vie ?

Soixante-dix ans, soixante-dix donc, un chiffre, et moi.

Dis, pourquoi ce moi, la vie ?

C'est l'année de mes soixante-dix ans, et mon corps me dit faiblesse, lui dis ai souvenir de plus grande, et mon corps me dit mollesse, lui dis mauvais outil.

Dis, je vis ?

C'est l'année de mes soixante-dix ans, oui da, soixante-dix ans que je vis, dit-on, mais ne sais ce que c'est.

Dis, tu m'apprends, la vie ?
 
 

 

C'est l'année de mes soixante-dix ans, et nous sommes vieilles compagnes la vie, même si je ne sais toujours pas pourquoi

Je sais que tu es ordinaire, invisible, taiseuse souvent

Je sais que tu es un flux en désordre qui me traverse

Je sais que tu es amère, ou fade, ou curieuse

Je sais que tu es bellement goûteuse, par éclairs lumineux

Je sais que tu es un drôle de truc

Je sais qu'on ne pense pas à toi

Je sais que ce n'est pas la peine

Je sais que c'est comme ça, même si je ne sais toujours pas pourquoi, à quoi tu sers, à quoi je sers

Je sais que, le voulant ou non, sans le sentir, je suis en toi ou le contraire

Ô toi la cabocharde sempiternelle,

Je sais que tu es bigrement entêtée. 
 

 
 

C'est l'année de mes soixante-dix ans, et tu es là, toujours, la vie...

tu a mis à porté de mon antre, avec l'aide des humaines inventions, rencontres presque ou mieux que vraies, photos, vies, textes...

et ce mois-ci un échange avec une qui est dans l'année de ses quarante ans,

dissemblable et plus proche peut-être à travers le temps qu'elle ne le croit, et peut-être pas comme elle le croit,

qui accueille ces pauvres mots chez elle, et s'en est allée écrire sur Paumée en me faisant bien de l'honneur, dame oui.
 
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Texte Vase Communicant d'avril 2012 de Sabine Huynh à lire dans Paumée. 
 
 
À lire dans Paumée : Brigetoun (Brigitte Célérier, que nous remercions infiniment pour sa lecture et sa générosité) écrit sur les vases communicants d'avril 2012, Cahin-caha, le rite des vases communicants.
 
 

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh