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Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie.

Telle est la voie sacrée. (René Char, Le Nu perdu)

 

When you get, give. (Maya Angelou)

 

 Illustration : Yoko Shumizu

 

La pratique de la critique littéraire est pour moi une école et je dois énormément aux textes dont il m'est donné de parler. Merci à leurs auteur-e-s.

 
Mes chroniques littéraires sont publiées çà et là depuis l'an 2000 (AdLib, Carnets du Viêtnam, Terres de femmes, Terre à ciel, Phoenix, Europe, Recours au poème, Nouvelle Quinzaine littéraire, Diacritik...). Vous trouverez sur cette page quelques extraits, quelques couvertures... Je ne parle que des livres que j'ai choisi moi-même de lire (et oui, ce n'est pas parce que je reçois un livre en service de presse que je vais vouloir ou devoir le lire), et bien sûr, que j'ai beaucoup aimés.
 
Retrouvez mes recensions sur des livres des éditions publie.net ici.
 
Retrouvez mes recensions sur des livres des éditions Æncrages & Co ici.

 

Tout ce dont on manque... ou les livres qui ont marqué mon enfance (texte publié dans la revue Remue.net le 11/07/2013).

 

 Illustration : Mirko Hanák ( Et patati et patata..., de Krista Bendová. Gründ-Paris, 1966)

 

 

À l’avant-garde des ruines Christophe Bregaint, juillet 2105, Recours au poème éditeurs
Route de nuit Christophe Bregaint, La Dragonne, septembre 2015
Rats Taupiers Christophe Sanchez, avec des illustrations de Didier Cros, éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, juin 2016
Faire le mur Emmanuèle Jawad, Lanskine, 2015
Billes Kenny Ozier-Lafontaine, MaelstrÖm reEvolution, 2015
 
Notes de lecture parues dans Terre à ciel (octobre 2016)

 

Manuel Daull : « mots mis bout à bout » en eaux durassiennes

  • Nos besoins d’attachement sont aussi ceux de rupture (Dernier Télégramme, 2007)
  • nos besoins d’attachement, part II (Dernier Télégramme, 2009)
  • Les Oiseaux, peut-être (Cambourakis, 2010)
  • nos besoins, part III, haïku(s) hors saison (Dernier Télégramme (2013)
  • Toute une vie bien verticale (photographies de Stephan Girard, L’Atelier contemporain, 2015)

Article paru dans Diacritik (18 juillet 2016)

 

 

Le Soleil sait, d'Odysseas Elytis (Cheyne éditeur, 2015. Traduction : Angélique Ionatos), et L'Espace de l'Égée d'Odysseas Elytis (L'Echoppe, 2015. Traduction : Malamati Soufarapis)

 

Elytis.Le soleil sait


Elytis.L'espace de l'Egée

 

 Notes de lecture parues dans Diacritik (3 mai 2016)

 

Vrac conversations, de Claude Favre (éditions de l'Attente, 2013)

 

Vrac conversations.cover


 

 Note de lecture parue dans Diacritik (4 avril 2016)

 

 

Par-dessus l'épaule de Blaise Pascal, de Pierrick de Chermont (Éditions de Corlevour, 2015)

 


Par-dessus l'épaule de Blaise Pascal

 

 Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (avril 2016)

 

 

Les Feuillets de la Minotaure, d'Angèle Paoli (Revue Terres de femmes & Éditions de Corlevour, 2015)

 

Feuillets de la Minotaure.cover

 

 Note de lecture parue dans Diacritik : Quand la Minotaure rit (30 mars 2016).

 

 

Allegra, de Philippe Rahmy (La Table Ronde, 2016)

 

Allegra, de Philippe Rahmy

 

 Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (mars 2016)

 

 

Sorrowful Songs, de Déborah Heissler (Æncrages & Co, 2015)

 

Sorrowful Songs par Heissler

 

 Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (mars 2016)

 

Annie Ernaux. Un engagement d'écriture, de Pierre-Louis Fort et Violaine Houdart-Mérot (éds.) (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2015)

 Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (février 2016)

 

Tu pars, je vacille, de Serge Martin (Tarabuste, 2015)


Ritman

 

Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (février 2016)

 

La Retenue, de Lucie Taïeb (Lanskine, 2015)

 

 

Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, février 2016.

 

Nous le temps l'oubli, d'Isabelle Lévesque (L'Herbe qui tremble, 2015)

 

 

Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, janvier 2016.

 

 

–Ourlets–, de Clara Regy (La Porte, 2015)

 


Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (janvier 2016)

 

 

S'il existe des fleurs, de Cécile Guivarch (L'Arbre à paroles, 2015)

 

"S'il existe des fleurs", de Cécile Guivarch

Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (janvier 2016)

 

 

Autoportrait à l'aimée, de Martine Cros (Éditions QazaQ, 2015)

 

 

Note de lecture parue dans Terre à ciel (janvier 2016)

 

 

Soudain les saisons s'affolent, de Laurent Maindon (Les éditions du Zaporogue, 2015)

 

 

Note de lecture parue dans Terre à ciel (janvier 2016).

 

 

Écrire la faim. Franz Kafka, Primo Levi, Paul Auster, de Séverine Danflous (préface de Jean-Yves Masson, L'Harmattan, 2015)

S. Danflous, Écrire la faim. Franz Kafka, Primo Levi, Paul Auster

 Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (novembre 2015)

 

Ombre monde, de Roselyne Sibille (Éditions Moire, 2014)

 

 

Note de lecture parue dans la revue Phœnix, 19, automne 2015.

 

Elles en chambre, de Juliette Mézenc (Éditions de l'Attente, 2014)

 

 

Elles en chambre

 

Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (novembre 2015)

 

 

Un petit tour des revues (dans Terre à ciel) : où je vous parle de la livraison automne-hiver 2015 des revues littéraires suivantes : La moitié du fourbi, Paysages écrits, Recours au poème, La revue des Archers, et Terres de femmes. (Cécile Guivarch et Valérie Canat de Chizy vous causent d'autres revues remarquables.)

 

 

 

Prière minérale, de Sabine Péglion (les éditions de la Margeride, 2015)

 Note parue dans la revue Terre à ciel, octobre 2015.

 

 

Chut (le monstre dort), d'Estelle Fenzy (La Part commune, 2015)

 

Note parue dans la revue Europe, septembre 2015.

 

 

Ricordi, de Christophe Grossi (dessins de Daniel Schlier, L'Atelier contemporain, 2014)

 

 

Note de lecture parue dans La Nouvelle Quinzaine littéraire (août 2015), et article plus fouillé paru dans la revue Recours au poème (septembre 2015).

 

Under the Skin of War, de Chantal Ringuet (textes en français et en anglais, d'après des photographies de Don MacCullin, BuschekBooks, 2014)

 

Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, 2015.

 

 

 

Jack Kerouac Allen Ginsberg -- Correspondance (1944-1969) (Gallimard, 2014, trad. : Nicolas Richard)

 

Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, 2015.

 

LUS UN JOUR, AIMÉS POUR TOUJOURS (4), avril 2015

Brèves notes de lecture, avril 2015

Toujours tant à lire, à découvrir, si je pouvais passer mes journées à écrire sur ce que j’ai lu, je crois que je serais la plus heureuse des femmes. Mais il faut aussi savoir vivre, pour mieux comprendre ce qu’on lit, n’est-ce pas ? En cette saison de renouveau, j’espère vous donner l’envie de lire ces auteurs qui donnent envie de vivre : Marilyne Bertoncini, Horacio Castillo, Fabrice Farre, Matthieu Gosztola, Cécile Guivarch, Luis Mizón, Mateja Bizjak Petit, Roselyne Sibille, John Taylor, et Sanda Voïca. Plus tard dans l’année, et ailleurs qu’ici, vous pourrez me lire sur d’autres livres que je recommande vivement, de Roselyne Sibille (Ombre monde), Christophe Grossi (Ricordi), Christophe Lamiot Enos (The Sun Brings), Chantal Ringuet (Under the Skin of War), Charles Juliet (Te rejoindre), Rose Ausländer (Blinder Sommer/Été aveugle), Régine Detambel (Grand Élucidaire des choses de l’amour), etc. Mais en attendant... Bonne lecture !

 

 

Marilyne Bertoncini, Labyrinthe des nuits (Recours au poème éditeurs, coll. Contemporains, 2015)

Mateja Bizjak Petit, Alice aux mille bras (Rafael de Surtis / Ecrits des forges, 2014. Poèmes traduits du slovène par l’auteur, en collaboration avec Valérie Rouzeau en 2009, et revus avec Pierre Soletti en 2014.)

Horacio Castillo, Alaska (Recours au poème éditeurs, coll. Ailleur(s), 2014. Édition bilingue espagnol-français.Traduction d’Yves Roullière.)

Fabrice Farre, toucher terre (pré # carré 85, 2015)

Matthieu Gosztola, Nous sommes à peine écrits (Recours au poème éditeurs, coll. Poètes des profondeurs, 2015)

Cécile Guivarch, Renée, en elle (Editions Henry, coll. La Vie, comme elle va, 2015)

Luis Mizón, Corps du délit où se cache le temps (Æncrages & Co, coll. voix de chants, 2014. Dessins de Philippe Hélénon)

Roselyne Sibille, Chaque jour est une page (La Porte, 2014)

John Taylor, Portholes/Hublots (d’après des peintures de Caroline François-Rubino, 2015)

Sanda Voïca, Exils de mon exil (Passage d’encres, coll. Trait court, 2015)

 Pour lire ces notes de lecture, rendez-vous sur le site de Terre à ciel.

 

 

La moitié du fourbi, numéro 1 : "écrire petit".

 

Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, mars 2015.

 

La moitié du fourbi, n°1 : "écrire petit"

 
 
Clarities, de Blandine Longre (Black Herald Press, 2010)
 

Clarities

 
Note de lecture publiée dans la revue Terres de femmes en mars 2015.
 
 
 

LUS UN JOUR, AIMÉS POUR TOUJOURS (3), janvier 2015

Brèves notes de lecture, janvier 2015

En ce début d’année, honneur, avec cinq recueils en provenant, à une petite maison d’édition de poésie que nous aimons particulièrement chez Terre à ciel  : les éditions La Porte, dirigées par Yves et Monique Perrine. J’ai aussi beaucoup aimé (et pas seulement parce que j’y ai participé) un recueil collectif de poèmes des éditions Rafael de Surtis, dirigées par Rafael de Surtis et Paul Sanda (maison que je vous présenterai plus en détail dans un prochain numéro de Terre à ciel). Je vais également vous parler du recueil Si je reviens sans cesse, de Thierry Radière, édité chez Jacques Flament Éditions, une maison dont j’attends avec impatience le démarrage du Labo, journaux en ligne d’écrivain. Je vous entretiendrai aussi d’une série de dix lettres-poèmes publiée par La Rivière Échappée, orchestrée par François Rannou (un ancien catalogue de la maison est disponible dans Les Carnets d’Eucharis), ainsi que d’un recueil publié par la collection de poésie « L’Inadvertance », que François Rannou anime avec Jean-Yves Fick aux éditions publie.net (au fait, François Rannou a un nouveau site : Le livre est ouvert). J’allais oublier : un autre ouvrage m’a marquée cette annéee, un recueil de Pascal Boulanger ré-édité aux nouvelles et fort dynamiques éditions Recours au poème éditeur, maison fondée par Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy.

Ultérieurement, ici ou ailleurs, je vous parlerai plus longuement des recueils de Roselyne Sibille, Ombre monde (les éditions Moire), de Blandine Longre, Clarities (Black Herald Press), d’Horacio Castillo, Alaska (Recours au poème éditeurs), et de Chantal Ringuet, Under the Skin of War (BuschekBooks).

 

Jacques Ancet, Debout, assis, couché (La Porte, 2014)

Pascal Boulanger, Septembre déjà (Recours au poème éditeurs, 2014)

Julien Boutonnier, Ma mère est lamentable (éditions publie.net, 2014)

Valérie Canat de Chizy & Cécile Guivarch, Le bruit des abeilles (La Porte, 2014)

Françoise Hàn, Scarabée en attente (La Porte, 2014)

Angèle Paoli, La montagne couronnée (La Porte, 2014)

Joseph Pacini, Chemins d’errance (La Porte, 2014)

Thierry Radière, Si je reviens sans cesse (Jacques Flament Éditions, 2014)

Lettres-poèmes de : Jean-Christophe Belleveaux : On, Pierre Chappuis : Brumes, Yves Charnet : Merci pour les ballons, Denise le Dantec : les 3 choses du jour, Sylvie Durbec : Conte en forme de point, Michaël Glück : une destination, Tristan Hordé : Un usage du temps, Sabine Huynh : Où va la pluie, Denis Rigal : quatre petites épiphanies, et Sanda Voïca : Ça vient de tomber (Éditions La Rivière Échappée, coll. « Babel Heureuse », 2014).

Au rendez-vous des amis 2  : Jehan Van Langhenhoven, Paul Sanda, Christophe Dauphin, Yves Martin, Sabine Huynh, Guy Chambelland (Rafael de Surtis, coll. « Pour un ciel désert », 2014)

Pour lire ces notes de lecture, rendez-vous sur le site de Terre à ciel.

 

Fixer le ciel au mur, de Tieri Briet (Le Rouergue, 2014)



Fixer le ciel au mur


Note de lecture sous forme de lettre publiée dans la revue Terres de femmes en juillet 2014.

 

 

Dans un fracas de plumes, de Hadassa Tal (éditions Bruno Doucey, 2014)

Qu’aurais-tu fait de moi si j’étais venue oiseau : de cette interrogation poétique Hadassa Tal a tiré le titre original en hébreu de son recueil, « Lou bati tsipor » (éditions HaKibboutz HaMeouhad, 2010). Le titre du recueil publié en français aux éditions Bruno Doucey en 2014 est « Dans un fracas de plumes », extrait de ce doux sizain :

 

Dans un fracas
de plumes
la bergeronette
se baigne à nouveau
dans le lait
de mon enfance
 

Le mouvement est musical (ce qui est toujours le cas avec la poésie de Hadassa Tal), les syllabes rebondissent en cadence, un bonheur proustien d’appel rouge et mystérieux nous transporte.
 

Le recueil s’ouvre sur la confession d’une immobilité (« des jours que je suis assise là ») qui n’attend que d’être troublée, colorée, par l’apparition de l’oiseau. Des jours qu’elle est assise là, et qu’elle observe aussi silencieusement qu’un oiseau les va-et-vient des volatiles qui lui rendent visite. « Où est-il quand il n’est pas », celui qui garde les secrets de l’au-delà. Attendre son retour et laisser son regard pénétrer les oiseaux peints par le père qui n’est plus : merle, tourterelle, oriole, alouette, coucou, mésange, corbeau, fauvette, oie, chauve-souris, paon, mouette, huppe, grue, cygne, hirondelle, et bien sûr le colibri... Retourner à la genèse de ces tableaux, à ces heures de l’enfance qui s’étiraient dans la quiétude et la fascination. « Papa est déjà dans son atelier, penché, il peint. J’ai six ans ».
 

Si j’étais venue oiseau... Ces mots sont poétiques en français, mais en hébreu – « lou bati tsipor » – ils sont poignants : ils expriment un vœu irréalisable, un regret profond pour ce qui n’a pas été, n’a pu être, ne sera pas. Rachel (Bluwstein) la poète nous avait tant émus avec ses vers sur l’enfant désiré : « Ben lou haya li / yeled katan / shror taltalim venavon » (« si j’avais eu un fils / un petit enfant / boucles noires et sagesse »). Qu’aurais-tu fait de moi si j’étais venue oiseau, Hadassa Tal demande à son père qui n’est plus là pour lui répondre. On entend un appel de métamorphose aussi puissant qu’un désir de vie. On pense aux Pléiades sauvées grâce à leur transformation en colombes, au prince du conte resté oiseau bleu sept années durant. D’ailleurs, Dans un fracas de plumes se décline en sept parties... Si j’étais venue oiseau et La partition intérieure encadrent les ensembles Bleu, Jaune, Rouge, Noir, Blanc. Des poèmes couleur de nostalgie, de menace, d’incandescence, de nuit et de lune.
 

Il y a cette chanson traditionnelle pour enfants en allemand, Wenn ich ein Vöglein wär, « si j’étais un petit oiseau », à l’air assez connu, sol sol sol si la sol, si si si ré do si... On se dit que si Hadassa Tal avait des ailes, elle s’en servirait pour voler vers son père. La chanson dit qu’elle n’en a pas, qu’elle reste ici, qu’elle est loin de lui, mais tout près aussi, en rêve ; qu’elle s’adresse à lui, qu’il lui a offert son cœur.
 

Dans un fracas de plumes : les mouvements de l’oiseau sont dépeints en même temps qu’ils peignent l’élan, l’insoumission, le suspens entre le monde sauvage et le monde civilisé. « La ligne de jonction est la ligne de rupture ». Économie du verbe et du geste font de ce recueil un vrai bijou.
 

Un colibri
enflamme
les ombres bleues en secret
ne siffle qu’une fois
et sombre
à la renverse
devant moi
 

Ce qui se déploie est souvenir de chagrin, dialogue de feu, lutte contre la nuit, cri de solitude immobilisant les ailes, mais aussi consolation, renaissance, au sein de « la partition intérieure », écrite avec des mots. Le retour de l’oiseau inaugure celui de la voix retrouvée après s’être imprégnée des couleurs du père tant aimé : « En chantant pour moi-même, je suis née ».
 

En chaque oiseau est sauvegardé un morceau de ciel
À chaque instant de l’inlassable vol
 

« C’est l’écriture intérieure. De là je suis née » : de là elle renaît, en observant les oiseaux ; l’oiseau peint, figé dans son vol, et celui qui s’affaire dans son jardin. Leur présence est vive. La comprendre pour l’aimer, davantage ; « cela a demandé une vie entière ».
 

Ensuite, un torrent d’oiseaux s’est déversé, abondant, débordant. Un vent a bousculé les toiles, les arbres se sont envolés, on a entendu le murmure des feuilles qui tournoyaient.
 

Les couleurs des oiseaux distillent en la poète une poésie picturale, et son regard pénètre au plus profond des créatures, exposant leur essence de lumière, déposant sur notre palais le goût du vol. De cette polyphonie se dégage une voix amoureuse, étonnée, un trille qui roule et fait frémir – « Colibri –  ce nom-là est attaché à moi telle une cloche », éclatant colibri, ta plume trace dans le ciel notre raison de vivre.
 

Tel Aviv, mars 2014

 

Dans un fracas de plumes, Hadassa Tal, poèmes traduits de l’hébreu par Eglal Errera

 (éditions Bruno Doucey, 2014)

- See more at: http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/de-mots-%C3%A0-vous-5/sabine-huynh#sthash.QMcduEsg.dpuf

 

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Note de lecture parue dans la revue Recours au poème, mai 2014. 

 

 

De l'autre côté, Angèle Paoli (Les éditions du Petit Pois, 2013) 

Couverture de l'autre coté

 

 Note de lecture parue dans la revue Phœnix, avril 2014, et dans la revue Recours au poème, mai 2014.

 

 

 

LUS UN JOUR, AIMÉS POUR TOUJOURS (2), janvier 2014

 

 


Parmi les beaux recueils de poésie qu’il m’a été donné de lire en 2013, certains ne veulent pas se laisser oublier. Outre Je compte les écorces de mes mots, de Sylvie-E. Saliceti (Rougerie, 2013), et Le Silence des pierres, de Matthieu Baumier (Le nouvel Athanor, 2013), que j’ai chroniqués pour Terres de femmes, Traversée nomade de Sabine Péglion, publié aux éditions Sous la lime en 2013 (voir Terre à ciel), L’Appel muet de Roselyne Sibille (éditions La Porte, 2012), dont j’ai parlé dans Recours au poème, Chiaroscuro, de Déborah Heissler, que j’ai préfacé (Éditions Æncrages & Co, 2013), Elsewhere, de Kyoko Uchida, paru chez Texas Tech University Press en 2012 (voir ma chronique dans Recours au poème), et De l’autre côté, d’Angèle Paoli (Les éditions du Petit Pois, 2013) – chronique à paraître prochainement dans la revue Phœnix –, retenons aussi les titres suivants :

Anne-Lise Blanchard, Copeaux des saisons (photos : Josette Vial, Éditions Corps Puce, coll. Liberté sur Parole, Vol. 32, 2011)
Sylvie Fabre G., de petite fille, de voix et d’oiseaux (pré # carré 77 / Hervé Bougel, juin 2013)
Matthieu Gosztola, Rencontre avec Balthus (La Porte, 2013)
Cécile Guivarch, Du soleil dans les orteils (La Porte, 2013)
Isabelle Lévesque, Va-tout (Les Vanneaux, 2013)

Des livres dont la teneur confirme que l’écriture poétique sera toujours vibrations, frémissements, vie.

 

Copeaux des saisons : ce sont des vers minimalistes sur le temps. Ils ont été ciselés avec finesse par une poète-haïjin confirmée. Y sont transcrits, entre autres, le chant des oiseaux et des coquillages dans le silence, la lumière dans le coucher du soleil, les fleurs et la joie dans des paysages hivernaux ou pluvieux, le rire et la vie qui insistent malgré l’ombre qui gagne, le frémissement imperceptible des couleurs et de l’air. Copeaux des saisons, c’est donc l’essentiel du monde extrait, ou recréé, offert par Anne-Lise Blanchard : ces moments rares, précieux – il faudrait ne pouvoir vivre que ceux-là – qu’on aimerait prolonger, pour le plaisir des sens (notre survie en somme), que la poète aiguise avec des instantanés poétiques aux images parfois claires, parfois mystérieuses. Leurs notes continuent à résonner longtemps après leur lecture, de par leur beauté et leur double sens troublants. Offrandes à la fois profondes et détachées, modestes mais généreuses, les poèmes d’Anne-Lise Blanchard nous donne le répit dont nous avons tant besoin. On y trouve du carpe diem, mais aussi une harmonieuse combinaison entre le passé, le présent et le futur, entre la sérénité, la tristesse résignée, la sagesse et l’indépendance d’esprit. Tout l’art du haïku moderne est là, dans les poèmes nitescents de Copeaux des saisons.

Juste après l’averse
meurtris les camélias
s’offrent en silence

*

Sur mes paupières
le poids des jours
et des flocons de lumière

*

Toits couleur de terre
un chien aboie son chagrin
jour ordinaire

 

de petite fille, de voix et d’oiseaux est un bien beau texte que Sylvie Fabre G. nous offre dans l’amour et l’émerveillement de la petite fille qui découvre qu’elle possède une voix, et que les mots qu’elle porte sont ailés de syllabes, ce sont des oiseaux, « elle parle en langue d’oiseaux ». Sa voix est donc vie, elle est vivante, elle bondit, « ruisselle et nomme et crée ». Elle est aussi élan vers le devenir de l’enfant et son héritage, en se peuplant d’âmes et de visages. Avec la petite fille, la poète guette les mots qui sortent de la petite bouche comme l’on guette les oiseaux et les augures dans le ciel. Sa venue au langage tient du miracle et renferme « le secret du monde » : celui de la création. « Il y a maintenant la parole habitée / où le silence respire » : ces vers de Sylvie Fabre G. me rappellent celui de Rimbaud, « Silences traversés des Mondes et des Anges » (« Voyelles »). Les sonorités sont également chromatiques, la parole étant liée à tous les aspects de la vie. La poésie l’est aussi. La langue de la petite fille recrée le monde en même temps qu’elle le nomme. Le monde se regénère dans sa parole neuve et c’est beauté, merveille, poésie, avec Sylvie Fabre G.

L’aventure est exorbitante
n’est-ce pas à l’évidence du réel
à son énigme
que la petite fille enivre sa voix ?

En elle, le vide enracine le plein
ancre le souffle ébloui d’avoir un foyer.

*

La vie déjà prononce l’amour
et la séparation, l’innocence du cri
la sauvagerie et le sang
sa voix première est d’éclair et d’éclat.

*

En sa naissance et dans sa nuit
la voix gagnée de la petite fille

s’élève sa note d’oiseau, si claire
dans la basse continue du chant
d’où elle vient et où elle retourne

 


Rencontre avec Balthus, de Matthieu Gosztola, est un texte d’une douceur infinie, au rythme lent, comme pour retenir les instants, et aux mots retenus, chuchotés à la page, ou au silence, des mots qui y tremblent un peu, ou alors c’est moi qui ai tremblé en les lisant. Le poète s’adresse à « une jeune fille posée en équilibre / Dans son sommeil », une femme dont l’existence vacille, suspendue entre le présent dans une chambre d’hôpital et l’au-delà d’une absence éternelle. Elle aurait un peu connu Balthus. Mitsou, le chat des premières œuvres du peintre, fait une apparition pour nous apprendre l’attente sereine (« le chat de longues heures immobile / sur le rebord de la fenêtre »). Balthus et son chat nous rappellent que l’enfance n’a sans doute jamais quitté le prodige dont la fraîcheur constante du regard fait vivre et ressuscite : « peindre pour faire tomber la vie dans la vie », écrit Matthieu Gosztola.

J’ai la vie près de moi
Tu es la vie
La mort n’existe pas
Elle ne prendra pas les dernières images
Que j’ai de toi

Je te regarde
Je continue
De lever mon bras lentement

Matthieu Gosztola est aussi Balthus dans ces vers : le peintre essayant de capturer la source de nos frémissements devant un corps abandonné au repos, « pour comprendre le sommeil ». Le poète ressuscitant l’endormissement (et l’endormie) « avec la délicatesse d’un embrassement ». Les mots s’agrippent donc au regard dans Rencontre avec Balthus : regarder avec amour un être aimé alité, son corps poignant qui se délite dans l’entre-deux. Par ce regard, rester ensemble.

 

Du soleil dans les orteils : un texte sur une vie, une histoire de vie, comme sait si bien les écrire Cécile Guivarch. C’est d’elle dont il s’agit, celle qui aurait, qui aurait pu, qui pourrait... Elle, dont le nom, Josette, a été gravé dans l’écorce. Elle qui a été, qui a disparu, avant la naissance de la poète. Et lui, qui l’a connue, elle, et qui a raconté « sa place restée vide / le lit nu de son empreinte // le rideau tiré de sa main // du dernier matin / où elle a regardé / nez contre / la vitre ». « Lui caché dans le grenier », pour tenter de fuir cette douloureuse absence.

devant une route
un chemin de lumière

on lui a dit de revenir

mais les tournesols
se tournaient

vers la terre

La poète ne nous dit pas ce qui est arrivé à l’enfant au destin qu’on devine tragique, la petite fille qui, comme Ophélie, « a préféré les fleurs / poussées par les eaux » : « il y avait des nuits où / la lune la savait belle ». Peu importe, dans le miracle de la création elle est revenue, avec le refrain de sa chanson préférée, tissé des notes de son rire.

l’eau de sa naissance
emplit mon ventre

dans un ruissellement

la petite tête blonde
se répète déjà

avec l’enfant
sorti de moi

les étoiles continuent de briller

Cela est dit si simplement, si justement, dans des poèmes harmonieux à l’œil et à l’oreille. Josette est un prénom d’origine hébraïque qui signifie « Dieu accroîtra ma descendance ». Le soleil qui jouait dans les orteils de la petite fille continue à jouer, dans ceux de l’enfant de la poète, que l’on imagine ressemblant à Josette, ainsi que dans la voix poétique de Cécile Guivarch, à qui l’on sait gré, une fois de plus, de célébrer la vie et la filiation de la manière la plus suave qui soit.


Va-tout : Comme un mineur infatigable, Isabelle Levesque creuse, nous fait pénétrer dans l’intérieur de la terre, dans le sous-sol d’un silence compact qu’elle repousse de toutes ses forces (“éviction du silence”, “silence rayé”).

Creuser, la pelle est un fardeau léger pour le pinceau des doigts. Chercher
l’enclave où la voix naît. Les grottes argileuses menacent, l’eau pénètre le souffle à la croisée des voûtes.

Je l’imagine à l’œuvre, gardant constamment la bouche ouverte pour que les mots, gemme indispensable à notre souffle, notre vie, en sortent malgré l’asphyxie/aphasie qui guette. Je l’admire d’avoir réussi à extraire du musellement et de l’effondrement intérieur une langue viable, une langue qui, bien que portant les symptômes de la cassure et de la dislocation, force des lèvres closes et bondit, pour aller, avancer, parcourir les pages, à contre courant et face au vent.

Effort muselle. Front ployé de plis,
rides accusent un tourment
né du silence.

Noir.

De motus à mots se crée une langue forcément un peu cabossée (elle s’est battue), mais heureuse, dans le sens d’annonciatrice de joie, d’espoir : elle va à la rencontre de l’autre, ce tu d’amour, tu revenu, “vainqueur”, tu de vie, qui délie, chamboule, accourt (“ah !”), va et entraîne. “Tu es vivant, je suis ton vœu / Nos prénoms festoient (contre les fleurs).”
Les fleurs installent leur délicatesse et leur désir de lumière, et grâce à elles et à tu, je revis : "je peins, j’attise, je prends, je crie, je romps, j’invente, je risque, je crible, je vis, je veux”... Et ensemble, “nous tenons” ; “la fin du vent sur nos lèvres nues vibre”.

Si quelque chose assourdi.
Branche, une excroissance, rebond du vent
l’inattendu.
Si un mot, syllabe, frémit. Murmure.
Garantit un silence redouté, l’espace
est un précipice.
                  – poésie

Si l’entente, la main tente une onde,
diffusion légère où tu. Où je. L’arrêt,
l’encoche en phrase.
Est-ce que suffit
le retour ? Commencer le poème, un vers
atteint le loup des bois. Es-tu ici/ailleurs ?

 

 (Ces notes de lectures ont été publiées dans la revue Terre à ciel.)

 

 

Le Silence des pierres - Mystes, Matthieu Baumier (Le nouvel Athanor, 2013)
 

Baumier Le Silence des pierres


 
Note de lecture publiée dans la revue Terres de femmes en février 2014. 

Elsewhere, "ailleurs" (poèmes en anglais), Kyoko Uchida (Texas Tech University Press, 2012)

 

(Compte-rendu publié dans la revue Recours au poème en décembre 2013.)

 

Je compte les écorces de mes mots, de Sylvie-E. Saliceti (Rougerie, 2013)


Sylvie E.-Saliceti, Je compte les écorces de mes mots

 

(Compte-rendu publié dans la revue Terres de femmes.)

 

 

Fissions, de Romain Verger (Le Vampire Actif Éditions, 2013)

 

 


 

Fissions est une fiction

Un homme (le narrateur) écrit. Se remémore-t-il ? On ne sait pas si son texte surréaliste, où le sang affleure presque à chaque page, est de l’ordre de la confession, du délire, ou du récit onirique. L’effervescence de questions suscitées par la lecture n’a d’égale que l’émotion éprouvée, qui est forcément violente, tant le dernier roman de Romain Verger, Fissions, est troublant.

 

Je prends les choses comme elles reviennent, dans le plus grand désordre, les attrappant à la gorge quand elles percent de ma camisole chimique. Ce sont tes cris, Noëline, le visage fêlé de tes sœurs ou la fosse emplie de nuit et de silence, les vœux du prêtre, pluies de riz et giboulées de roses, d’interminables routes entaillées dans le vide où j’avance sans garde-corps, rasades de vodka, éclaboussures de sang, l’éblouissant crépuscule que dévorent les crevasses.

Extraordinairement dense et captivant, Fissions happe son lecteur et l’entraîne au fond de la profonde crevasse du Chaos, où se désintègre cet homme qui raconte sa nuit de noces dionysiaque : une farce qui s’ouvre sur un massacre, se poursuit en mascarade macabre, et se clôt sur un meurtre. Dans la foulée, il livre les détails crus de cauchemars impensables, dont un terrible holocauste, théâtralisé (dans une ultime tentative de dédramatisation ?).

LISE: Bruce avait enfoui son mégot dans la terre.

GINA : Et ?

LISE : Les racines se sont consumées.

[...]

LISE : Les oiseaux se consumaient en vol.

GINA : Et retombaient en plumeaux ardents.

LISE : C’était horrible !

GINA : HORRIBLE !!

LISE : Et la maison ?

GINA : Les trois, soufflées.

 

On lit Fissions la bouche ouverte. On la referme avec effroi au moment de voir les infâmes « portraits » de la galerie de photos de la famille de Noëline : bouches écartelées, rictus sanguinolents... 

la prolifération des humanités anomales

 

Et tout se mélangeait dans ma tête : les visages de Noëline et Madeline, leurs cris, bouches et cicatrices, les becs de lièvre des poupons pendus à la poutre du grenier, les têtes en celluloïd de Lise et Gina et les gueules du bouc et d’Antoine fondues sous les flammes... 

Bouche vierge de l’énigmatique Noëline, dite « au sourire de Sphynx », sur laquelle le narrateur fantasme, car jamais offerte à la sienne. Cette « énigme sortie des mâchoires sauvages d’une vierge » évoquée par le poète lyrique Pindare se révèle être un cri déchirant de bête qu’on assassine et qui résonnera durant toute la nuit de noces.

C’était le cri de Noëline. Ce cri primal que rien ne pouvait taire.

 

Fissions conte et laisse deviner des histoires épouvantables de sacrifices, de destruction, d’anihilation. On les lit en écarquillant les yeux, et on les ferme subitement en réalisant que le narrateur a bel et bien crevé les siens. De Rochecreuse, nom de la propriété familiale où se déroule le drame nuptial, à orbites creux, il n’y a que quelques syllabes. Rochecreuse, de prime abord si bucolique...

 

J’aurais voulu fixer le soleil et m’y brûler les yeux, effacer ce pays de ma vue, le rayer de ma vie et rentrer au bercail. Je n’avais que ça en tête. De temps en temps, un avion de ligne incisait le ciel et me déchirait la cornée, mais le paysage réapparaissait toujours, identique, âpre et brûlant.

 

Les phrases que Romain Verger nous offre, aussi finement exécutées que les tortures les plus perverses, sont un miel exquis et empoisonné : leur beauté fait délectablement mal. Le face-à-face d’une langue baroque et d’événements inénarrables garde le lecteur constamment en éveil et n’est pas sans rappeler le style de Sade.

Bien que l’on sache que Fissions est une fiction, on ne peut s’empêcher de se demander où l’auteur est allé chercher les horreurs qu’il dépeint minutieusement, et auxquelles il donne pour toile de fond notre monde « moderne » (internet, téléphonie portable). Ce genre de question, qui nous tourmentera indéfiniment – « comment quelque chose d’aussi atroce a-t-il pu se passer à notre époque ? » – ne peut naître que des cendres laissées par les pires tragédies historiques et humaines (pensez Russie durant la première guerre mondiale, pensez Cambodge, pensez Vietnam, pensez Goulags, pensez Shoah...).

 

Peut-on mieux dévoiler l’amour en taillant dans la chair et brisant l’os iliaque, dans le vif des deux, en dédoublant le mal, en répliquant la nuit ?

On se dit alors, bien naïvement certes, qu’il doit y avoir une cause aux insupportables malheurs du narrateur – comme si chaque crime, chaque mort, pouvait avoir une cause « rationnelle ». On n’y peut rien, on est humain, faible, à l’image de ce narrateur, qui, la nuit, écrit, et le jour travaille dans une déchèterie, fouillant inlassablement le magma d’ordures avec une immense pince. « Épouvantable  magma » qu’il compare à ses propres âme et existence, de « la merde », comme il l’écrit.

 Avec le temps, cette pince était devenue le prolongement de mon corps.

 

De tout là-haut je voyais impassible le vaste merdier pétrifié qu’était devenu ce pays et la terre tout entière, où les cinglés du monde entier, comme des hyènes aux pattes engluées dans la bouse sèche viendraient se soulager jusqu’à la fin des temps.

 

En tant qu’être humain doué pour la science, en général on ne peut concevoir que quelque chose reste de l’ordre de l’inexplicable. Totalement éberlué par ce qu’on lit dans ce roman contemporain teinté de fatalisme et abondant de références à la mythologie grecque, on s’efforce de comprendre le pourquoi de tant de souffrance humaine.

Vers la fin du livre, on est porté à croire qu’à l’origine du chaos décrit se trouve un crime impardonnable, peut-être commis par le narrateur, crime qui aurait engendré des fissions dans son univers et dans celui de ses proches, libérant une énergie destructrice digne de la furie vengeresse des Érinyes. Crime qui doit être puni pendant la vie de son auteur donc. D’ailleurs, ne sont-elles pas trois sœurs à Rochecreuse, à la fois attirantes et hideuses, Noëline, Émeline et Madeline, pleines de haine, de vengeance et de violence dissimulées ? Et ne sommes-nous pas, tout compte fait, à travers cette Rochecreuse perchée dans la montagne, retournés en Arcadie, ce pays primitif qui abritait des sanctuaires consacrés aux Érinyes-mêmes ? Et n’a-t-on pas ouvert la noce en sacrifiant un bouc, rituel rappelant le sacrifice de moutons noirs offert aux trois persécutrices ? Ce bouc représente les mariés, sacrifiés sur l’autel de la malédiction.

Abandonné aux braises mourantes, le bouc se laissait noircir la carcasse, joues et orbites creuses et dents découvertes jusqu’aux racines.

 

Du bouc, il me restait un morceau entre les dents : un goût de mort dans la bouche qui m’enflammait la gencive.

 

Car sinon, pourquoi, depuis sa nuit de noces, le narrateur serait-il ainsi contraint à traverser le Styx ? Il est vrai qu’en épousant Noëline l’inconsolable, cette Polyxène sacrifiée, brûlée vive, il s’est uni sans le savoir aux ténèbres, à la nuit et aux enfers, personnifiés par la jeune mariée et son affreuse famille. Mais son chemin de croix n’a-t-il pas commencé bien avant cette nuit-là, lors d’une autre nuit fatidique, nuit qui expliquerait tout ? On finit par s’en convaincre, car où d’autre, à part dans la fiction (et encore), est-on amené à trouver des explications pour tout... 

 

La dernière fois que je t’ai vue, Noëline, c’était dans cette chambre, la chambre de ton père, la chambre de ton mal. Et tu n’en es jamais ressortie. En t’épousant, je me suis uni à la nuit ; et moi je t’ai laissée là, fuyant lâchement par cette route aveugle, suivant la ligne de partage des peines. Je ne peux t’imaginer ailleurs, revenue au jour sans moi. Alors j’ai fait de toi un cas d’auto-combustion, ta silhouette de cendres empreinte dans le lit, ta forme noire épousant le matelas et fusionnant avec ma cécité. Noëline évanouie à toi-même, consumée par le martyre et mon amour pyrogravé.

 

Affreusement malmené par les Furies, le narrateur sombre dans la folie. Il est tout à la fois Achille – aux lèvres brûlées –, Œdipe – aux yeux crevés –, et Oreste – tourmenté par les trois sœurs, durant une nuit de noces que l’on peut comparer à un tribunal grotesque, même si à aucun moment le narrateur n’exprime de remords. On apprend finalement que ce martyr nous écrit du « pavillon des fous furieux » de l’hôpital psychiatrique où il croupit. 

 

Calme partout, un calme étrange et lourd. La vie se meurt ici à petit feu, un coussin sur la tête.

 

Fissions, un roman superbement douloureux et déroutant, se termine sur une énigme insondable, celle de la pire souffrance alliée à la volupté la plus élevée. Dans cette extase sadique, la fiction rejoint la réalité d’un monde sans Dieu.

(Ce compte-rendu a été publié dans la revue Terres de femmes)

 

 

 

Traversée nomade, de Sabine Péglion (Sous la lime, 2013)

 

 

 

(Compte-rendu publié dans la revue Terre à ciel.)

 

L'Appel muet, de Roselyne Sibille (La Porte, 2013)

(Compte-rendu publié dans la revue Recours au poème.)

Les cercles mémoriaux, ou la quête existentielle d’un héros romantique singulier

 

On entre dans le deuxième roman de David Collin, Les cercles mémoriaux (L’Escampette Éditions, 2012), comme dans un rêve : doucement, les yeux grand ouverts. On y avance comme son héros, vacillant, et par la porte de l’oubli. Elias, d’abord baptisé « le Naufragé » par le moine qui le recueille à la lisière du désert de Gobi, est un homme qui se réveille sans mémoire et aphasique – « empêtré dans les images de son rêve » – d’un long sommeil peuplé de cauchemars. Tourmenté, hébété, inadapté au réel, et avec pour alliés le vieux moine Cheng et la belle Shen-Li, ce malheureux Desdichado entreprend de reconquérir un passé occulté, en s’évadant par le voyage... et le rêve.

Courir de lieu en lieu après une vie introuvable et une identité dérobée rejoint probablement un désir de mort. Quelles épreuves Elias a-t-il donc traversées pour en être rendu là ? Au cœur de ce roman palpite un mystère dont la clef se trouve peut-être dans les rêves que féconde l’inconscient du héros. Dépourvu de souvenirs, il lui reste pourtant son pouvoir d’imagination. Ce roman poétique nous rappelle que rêver est une force de transcendance et de création illimitée : on rêve pour conjurer la mort, car la mort serait l’absence non pas de mémoire, mais de rêve(rie)s.

 

« Redeviens un instant le somnambule que tu as été, sois libre et voyant. »

 

Nous suivons Elias dans une quête identitaire labyrinthique, une recherche aveugle et parfois désenchantée d’un ailleurs perdu : « Une sensation de flou obscurcissait le monde. » Elias est un personnage romantique, oui, mais singulier, puisqu’il évolue dans un no man’s land situé entre l’exaltation du moi et l’absence de subjectivité causée par la perte de la mémoire. Celle-ci en fait un être à la fois transparent et opaque, miroir du monde qui l’entoure (sa mémoire vide est le réceptacle de ce qu’il voit), et devenant sa perception des autres. Elias ne peut s’épancher, il ne peut ni se raconter ni s’analyser : il n’a donc rien à observer que le néant, dans lequel il se jette pourtant, à corps perdu (« perdre le corps de mon corps »). Il nous entraîne dans le vertige des espaces qui s’ouvrent à lui – rêveries ossianiques et visions immémoriales, échappées favorisées par le spleen qui l’étreint  –, espaces jalonnés de repères géographiques bien définis (Gobi, Shanghai, Buenos Aires).

 

« Blanc sur blanc, ce qui revient s’efface trop vite. De vagues souvenirs dans lesquels il m’arrive de couler. / Submergée, ma mémoire est un océan de mots sur lequel flottent des milliers de bouteilles sans message. / Le rêve est ma mémoire, le reflet incertain d’une autre vie. »

 

Tout comme lui, nous espérons que ces lieux, réels et irréels, finissent par le révéler à lui-même et par le mettre au monde (cf. les instantanés photographiques de Shen-Li, dont les descriptions énigmatiques parsèment le récit). Ses errances, « au bout des labyrinthes du sommeil » (Bachelard) et à travers cette terra incognita, dessinent le paysage de l’« arrière-pays » dont parle Bonnefoy, un lieu de l’origine.

 

« Et pourtant là, entre les minuscules particules de sable, le chant éphémère. »

 

Ainsi, en partant sur les traces de son passé, il tente de rassembler son moi dispersé et cherche à reconstituer, à travers le temps et l’espace, une unité, ainsi qu’une langue originelle égarée. Cet oubli des origines – un rejet ? – n’est pas sans évoquer les romans de Gabriel García Márquez.

 

« des sédiments de vie [...] fragments volatiles, isolés les uns des autres »

 

« Sa langue s’inventait à chaque tournure de phrase, s’adaptait au cheminement, à l’exploration intérieure dans laquelle elle s’aventurait. »

 

La traversée du désert comme voyage initiatique est à la fois une métaphore de l’amnésie en tant qu’immense solitude, mais aussi en tant que page blanche où tout reste à écrire. En effet, la quête de reconnaissance d’Elias – sa demande d’amour, en somme – s’apparente à un chemin d’écriture (exigeant de larguer les amarres : ceci évoque pour moi « l’amnésie du sommeil » dont parlait Proust) dans lequel l’amnésique invisible, à défaut de ne pouvoir écrire sur lui-même, s’écrit, au fur et à mesure que progresse l’intrigue, sur un mode autographique, en vivant intensément chaque instant pour le graver dans sa mémoire vierge.

Rappelons que l’autographie, de même que le rêve et le thème de la séparation de soi-même, étaient des sujets qui tenaient à cœur à un ami proche de David Collin, l’écrivain et psychanalyste J.-B. Pontalis, qui nous a quittés récemment.

 

« J’étais convaincu que l’oubli était le plus sûr moyen d’approfondir ma nudité intérieure, l’élémentaire colonne de souffle qui nous maintient debout, tanguant mais debout. »

 

La confusion babélienne dans laquelle se débat Elias une fois qu’il a retrouvé l’usage de la parole semble tenir le « vrai lieu » à l’écart, et l’on se demande si son aphasie du début n’avait pas été préférable, l’impossibilité à s’extérioriser ayant l’avantage de préserver une certaine unité originelle.

 

« Encombré de mémoire, au seuil de ce chemin somnambulique »

 

« Il se figurait ce là-bas en pays lointain, véritable point d’origine ou passé à jamais inaccessible. »

 

Il est évident que le personnage d’Elias, même vidé d’intériorité, est un héros romantique d’une grande complexité, et c’est là, je crois, que tient le tour de force de ce roman, et qui en fait un livre portant sur une expérience à la fois personnelle et universelle (mémoire collective).

Avec Les cercles mémoriaux, Collin signe non seulement un roman d’aventure à l’allure de conte fantastique, digne de Borges (qui, rappelle Collin, « préférait de loin l’oubli à la mémoire »), mais aussi un récit profond et philosophique d’une grande poésie. Cet étonnant éloge du rêve, teinté de lyrisme mélancolique, prône l’importance de se perdre dans nos labyrinthes de constructions oniriques, pour mieux se (re)trouver.

- See more at: http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/de-mots%E2%80%A6-%C3%A0-vous-1/sabine-huynh#sthash.7iaIQgp2.dpuf

 

Les Cercles mémoriaux, de David Collin (L'Escampette Éditions, 2012)

 

 

(Compte-rendu publié dans la revue Recours au poème.)

Les cercles mémoriaux, ou la quête existentielle d’un héros romantique singulier

 

On entre dans le deuxième roman de David Collin, Les cercles mémoriaux (L’Escampette Éditions, 2012), comme dans un rêve : doucement, les yeux grand ouverts. On y avance comme son héros, vacillant, et par la porte de l’oubli. Elias, d’abord baptisé « le Naufragé » par le moine qui le recueille à la lisière du désert de Gobi, est un homme qui se réveille sans mémoire et aphasique – « empêtré dans les images de son rêve » – d’un long sommeil peuplé de cauchemars. Tourmenté, hébété, inadapté au réel, et avec pour alliés le vieux moine Cheng et la belle Shen-Li, ce malheureux Desdichado entreprend de reconquérir un passé occulté, en s’évadant par le voyage... et le rêve.

Courir de lieu en lieu après une vie introuvable et une identité dérobée rejoint probablement un désir de mort. Quelles épreuves Elias a-t-il donc traversées pour en être rendu là ? Au cœur de ce roman palpite un mystère dont la clef se trouve peut-être dans les rêves que féconde l’inconscient du héros. Dépourvu de souvenirs, il lui reste pourtant son pouvoir d’imagination. Ce roman poétique nous rappelle que rêver est une force de transcendance et de création illimitée : on rêve pour conjurer la mort, car la mort serait l’absence non pas de mémoire, mais de rêve(rie)s.

 

« Redeviens un instant le somnambule que tu as été, sois libre et voyant. »

 

Nous suivons Elias dans une quête identitaire labyrinthique, une recherche aveugle et parfois désenchantée d’un ailleurs perdu : « Une sensation de flou obscurcissait le monde. » Elias est un personnage romantique, oui, mais singulier, puisqu’il évolue dans un no man’s land situé entre l’exaltation du moi et l’absence de subjectivité causée par la perte de la mémoire. Celle-ci en fait un être à la fois transparent et opaque, miroir du monde qui l’entoure (sa mémoire vide est le réceptacle de ce qu’il voit), et devenant sa perception des autres. Elias ne peut s’épancher, il ne peut ni se raconter ni s’analyser : il n’a donc rien à observer que le néant, dans lequel il se jette pourtant, à corps perdu (« perdre le corps de mon corps »). Il nous entraîne dans le vertige des espaces qui s’ouvrent à lui – rêveries ossianiques et visions immémoriales, échappées favorisées par le spleen qui l’étreint  –, espaces jalonnés de repères géographiques bien définis (Gobi, Shanghai, Buenos Aires).

 

« Blanc sur blanc, ce qui revient s’efface trop vite. De vagues souvenirs dans lesquels il m’arrive de couler. / Submergée, ma mémoire est un océan de mots sur lequel flottent des milliers de bouteilles sans message. / Le rêve est ma mémoire, le reflet incertain d’une autre vie. »

 

Tout comme lui, nous espérons que ces lieux, réels et irréels, finissent par le révéler à lui-même et par le mettre au monde (cf. les instantanés photographiques de Shen-Li, dont les descriptions énigmatiques parsèment le récit). Ses errances, « au bout des labyrinthes du sommeil » (Bachelard) et à travers cette terra incognita, dessinent le paysage de l’« arrière-pays » dont parle Bonnefoy, un lieu de l’origine.

 

« Et pourtant là, entre les minuscules particules de sable, le chant éphémère. »

 

Ainsi, en partant sur les traces de son passé, il tente de rassembler son moi dispersé et cherche à reconstituer, à travers le temps et l’espace, une unité, ainsi qu’une langue originelle égarée. Cet oubli des origines – un rejet ? – n’est pas sans évoquer les romans de Gabriel García Márquez.

 

« des sédiments de vie [...] fragments volatiles, isolés les uns des autres »

 

« Sa langue s’inventait à chaque tournure de phrase, s’adaptait au cheminement, à l’exploration intérieure dans laquelle elle s’aventurait. »

 

La traversée du désert comme voyage initiatique est à la fois une métaphore de l’amnésie en tant qu’immense solitude, mais aussi en tant que page blanche où tout reste à écrire. En effet, la quête de reconnaissance d’Elias – sa demande d’amour, en somme – s’apparente à un chemin d’écriture (exigeant de larguer les amarres : ceci évoque pour moi « l’amnésie du sommeil » dont parlait Proust) dans lequel l’amnésique invisible, à défaut de ne pouvoir écrire sur lui-même, s’écrit, au fur et à mesure que progresse l’intrigue, sur un mode autographique, en vivant intensément chaque instant pour le graver dans sa mémoire vierge.

Rappelons que l’autographie, de même que le rêve et le thème de la séparation de soi-même, étaient des sujets qui tenaient à cœur à un ami proche de David Collin, l’écrivain et psychanalyste J.-B. Pontalis, qui nous a quittés récemment.

 

« J’étais convaincu que l’oubli était le plus sûr moyen d’approfondir ma nudité intérieure, l’élémentaire colonne de souffle qui nous maintient debout, tanguant mais debout. »

 

La confusion babélienne dans laquelle se débat Elias une fois qu’il a retrouvé l’usage de la parole semble tenir le « vrai lieu » à l’écart, et l’on se demande si son aphasie du début n’avait pas été préférable, l’impossibilité à s’extérioriser ayant l’avantage de préserver une certaine unité originelle.

 

« Encombré de mémoire, au seuil de ce chemin somnambulique »

 

« Il se figurait ce là-bas en pays lointain, véritable point d’origine ou passé à jamais inaccessible. »

 

Il est évident que le personnage d’Elias, même vidé d’intériorité, est un héros romantique d’une grande complexité, et c’est là, je crois, que tient le tour de force de ce roman, et qui en fait un livre portant sur une expérience à la fois personnelle et universelle (mémoire collective).

Avec Les cercles mémoriaux, Collin signe non seulement un roman d’aventure à l’allure de conte fantastique, digne de Borges (qui, rappelle Collin, « préférait de loin l’oubli à la mémoire »), mais aussi un récit profond et philosophique d’une grande poésie. Cet étonnant éloge du rêve, teinté de lyrisme mélancolique, prône l’importance de se perdre dans nos labyrinthes de constructions oniriques, pour mieux se (re)trouver.

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Immense et rouge, texte de Marie Chartres, photographies d'Akin Cetin (Les Inaperçus, 2012).

 

 

Immense et rouge, le terriblement beau et sombre livre de Marie Chartres, publié en mars 2012 aux éditions Les Inaperçus, s'ouvre sur la crainte effarée d'une éventuelle cassure. “Le jour où cela arrivera, elle se tuera”. “Elle a dévoué sa vie à un couteau”. Les repères sont posés, il va s'agir d'une histoire impossible et suffocante de fin d'amour, de meurtre, et de naissance et de mort mêlées, racontée par la voix douce et frémissante d’une femme déjà aux prises avec la folie et le désespoir.

Comme dans le poème d’amour de Prévert portant le même nom que le livre, dans Immense et rouge, le soleil, d'hiver et voilé, a le cœur en peine et au lieu de briller il se mouche (“Mais il n’y a que l’horreur et le soleil qui se mouche”). On reconnaît dans cette image la poésie toute particulière à Marie Chartres. Ce style poétique limpide et délicat, avec juste ce qu'il faut d'un peu enfantin et de résolumment non conventionnel pour transporter le lecteur, n'est pas sans rappeler le style de l'immortel Jacques Prévert. Des phrases comme “la rosée a rassemblé son chagrin sur les chaussures de l'épouse ce matin”, “ses doigts en notes dans sa chevelure en portée”, “dans la chambre claire, ses mots restent suspendus comme un gaz toxique”, ou “elle déchire tous les autres dimanche à grands coups de couteau bleu”, pour ne citer que celles-là, forment des tableaux à la fois touchants et surréalistes qui restent en mémoire et dont la beauté laisse parfois sans voix.

On saisit l’histoire de ce couple d’aveugle guidant l’aveugle par bribes non linéaires qui trahissent la confusion des sentiments de la narratrice, l’épouse. On comprend qu’il fait triste et même “pourri” dans leur huis clos, où les nerfs de l'épouse grésillent de concert avec la lampe tue-mouche et le poing du mari brise les miroirs. On comprend que l’épouse dérange, et l’on apprend qu’en passant le seuil de la maison de leurs amis, elle a l'impression  d'accrocher ses poumons au porte-manteau : c'est dire combien elle se sent étrangère et incomprise, le regard fouillant sans trêve la béance laissée par des blessures et des traumatismes difficilement narrables pour la simple raison que personne n’est prêt à les entendre.

Il faut dire que depuis qu'elle est adolescente, elle gêne, mais il faut pourtant qu'elle raconte... comment un oiseau est mort,  comment une petite fille a été traînée par les cheveux, comment un cœur palpite encore malgré les fourmis qui le dévorent, comment des craquements se sont fait entendre et le sang a coulé...

Que faire cependant quand le mari ne veut plus rien savoir de ces histoires ? Comment continuer ensemble ? L'époux doit-il rester ou partir ? L'épouse doit-elle se taire à jamais, ou raconter coûte que coûte, se saigner en fait, au risque de se vider complètement de sa substance vitale ?

Les photographies d'Akin Cetin, un talentueux artiste istanbuliote, jeune et émergent, ponctuent avec tendresse et peut-être un peu trop d’élégance le texte de Marie Chartres (on peut aussi leur reprocher de trop coller au texte). Mais cette affectation est pardonnée car elle contribue malgré tout à faire d’Immense et rouge un bel objet raffiné, en plus du bijou littéraire qu’il se révèle être. L'ensemble procure une note douloureusement poétique, et le résultat parvient à bouleverser et à déstabiliser le lecteur.

Immense et rouge de Marie Chartres est autant à lire que son compagnon d'étagère aux Inaperçus, N, d'Eric Pessan. Les deux ouvrages forment pour le moment l'essentiel du catalogue de la jeune maison et portent avec succès le flambeau de l'exigence et de l'atypisme qui caractérisent Les Inaperçus. Lisez-les, vous y basculerez car ils sont tout simplement renversants.

 

(Ce compte-rendu a été publié dans la revue Terre à ciel.)

 

N, texte d'Éric Pessan, photographies de Mikaël Lafontan (Les Inaperçus, 2012).  

 

 

 

Que fuit le père, en s'enfonçant de plus en plus dans la forêt, sans comprendre que le ventre de celle-ci est faussement accueillant et que ce à quoi il cherche à échapper est en lui ? Et pourquoi tient-il à ce que son fils le suive dans sa chute vertigineuse vers les eaux boueuses de l'enfer ?

N, le livre troublant d'Éric Pessan récemment paru aux jeunes et exigeantes éditions Les Inaperçus, est un texte incroyable sur la filiation, le secret et la violence, avec pour cadre une forêt anthropophage, qui enserre et étouffe. La forêt et la nature sont les adversaires de ce père et de son fils, car elles ne pardonnent pas et damnent quiconque les pénètre avec des secrets muselés, avant d'enfanter les démons hurlants des obsessions que les criminels cherchent à laisser derrière eux. Car il semblerait que ce livre soit tissé autour d'un crime inavouable... Qui est ce père enragé aux colères tueuses ? Où est cette femme dont le fils a dû lâcher la main ? Qui est cette petite fille sur la photo que le père n’a jamais montrée à personne ? Quelle faute le père doit-il expier pour que la nature puisse enfin se calmer ?

« Que lui faudrait-il pour apaiser sa colère ? Affronter un cerf à coups de tête ? Se rouler dans la neige ? Déraciner un arbre avec les ongles ? Briser la glace pour plonger nu dans les rivières ? Être foudroyé par l’orage ? Réduire des rochers en sable ? Je ne sais quelle épreuve calmerait papa, pas plus que je sais les raisons de sa colère, pas plus que je ne sais quel rôle exact je joue dans son combat contre l’univers entier » (N, p. 21).

La forêt est douloureuse, aussi nourricière qu'elle est empoisonnée. Le beau travail photographique de Mikaël Lafontan qui accompagne les mots percutants d’Éric Pessan prévient le lecteur : attention, danger, la forêt est un piège griffu, elle prête son giron moite et glacé pour la nuit – des nuits d'effroi – mais le jour venu, elle n'accorde aucune trêve. Ainsi, nuit et jour sont du pareil au même : une histoire folle de traque effrenée à travers une obscurité boueuse. N, c’est la forêt comme vous ne l’avez jamais lue, même dans les pires contes des frères Grimm, et en son sein, le lecteur hors d'haleine court et tombe avec le fils et son père, et ne peut s’empêcher de trembler autant que le fils face au père.

« la pluie nous enfouit millimètre par millimètre

la boue va nous gober et tout prendra fin

on se frappe méticuleusement maladroitement pesamment »

(N, p. 32)

La terrible scène du corps à corps entre les deux désespérés que sont le père et son fils n'est pas sans rappeler la lutte haineuse que les Coléreux de Dante se livrent dans la vase du Styx :

« Et moi qui regardais très fixement,

je vis des gens boueux dans ce marais,

tous nus, et à l’aspect meurtri.

Ils se frappaient, mais non avec la main,

avec la tête, avec la poitrine et avec les pieds,

tranchant leur corps par bribes, avec les dents. »

(Dante, La Divine Comédie, VII, Flammarion, 1985, trad. de Jacqueline Risset)

On aimerait hurler vers la lune en lisant N, mais elle n'est pas présente dans cette forêt de poix, de pus et de peurs. On ne sait plus si l'on fuit comme cela pendant des heures ou des années, on sait juste que comme le fils, on n’a plus de souvenirs avant la forêt, et qu'il n'y a rien de pire que de s'égarer dans ce no man’s land damné.

L’écriture d’Éric Pessan, d'une violence et d'une poésie inouïe, coupe le souffle et nous entraîne sans relâche vers le fond de la fange, en nous prouvant que même l'inexprimable peut être exprimé, tout en restant voilé : dans N, un livre dantesque et inoubliable qui nous fait entrevoir le cœur de l'enfer.

 

(Ce compte-rendu a été publié dans la revue Terre à ciel.) 

 

LUS UN JOUR, AIMÉS POUR TOUJOURS (1), janvier 2013

 

 

Véronique Gentil, Fers (Le Vampire Actif, 2011)
Michaël Glück, quelques poèmes plus tard (pré # carré 73 / Hervé Bougel, juin 2012)
Michaël Glück, plus tard, encore (pré # carré 75 / Hervé Bougel, décembre 2012)
Cécile Guivarch, le cri des mères (La Porte, 2012)
Deborah Heissler, Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne Éditeur, 2010)
Angèle Paoli, Carnets de marche (Les Éditions du Petit Pois, 2010)
Angèle Paoli, Solitude des seuils (Colonna Édition, 2012)
Lou Raoul, exsangue (pré # carré 74 / Hervé Bougel, octobre 2012)
Roselyne Sibille, Versants (Théétète/Lucie-éditions, 2004)
Roselyne Sibille, Tournoiements (Champ social éditions, Les Collections Théétète Poésie, 2006)
Roselyne Sibille, L’appel muet (La Porte, 2012)
Louise Warren, Nœuds de saule (pré # carré 72 / Hervé Bougel, mars 2012) 

 

Le recueil Fers, de Véronique Gentil (Le Vampire Actif, 2011), donne à « voir et peindre ce qu’on n’a pas encore vu » : il révèle une belle écriture singulière et dépouillée, tournant autour d’hivers, de silences, de sécheresse, et de la mort, d’où « suinte du noir ». Une écriture qui mêle pigments et matières, puisque Véronique Gentil est aussi peintre. Les tons sont tristes, fangeux, mystérieux, et les images sombres hantent : « des teintes d’éponge, de châtaignes bouillies », « de foin gris », « des rallonges d’ombre », « blancs comme des cadavres », « les laies boueuses ». Sous les pieds d’une femme « rompue », « le sol se descelle », « la généalogie des nerfs se dévoile » et l’on se retrouve « si familiers des fers ».

Extrait de Fers :

les gris se mettaient sur la terre
les gris se mettaient partout

et les ciels se fermaient
la lumière pourrissait

mon cœur était une vase
mes mains marchaient sur les fruits

les horizons et les marges tranchaient

mais pour ainsi dire dans ma peinture pas d’humanité
ou une pauvre
d’argile

*******

Dans quelques poèmes plus tard (pré # carré 73 / Hervé Bougel, juin 2012), Michaël Glück traverse, le temps de seize poèmes, des journées d’écriture éclairées par « la lumière de l’encre ». Des journées de plaisir, des journées sentant aussi le « souffre des livres brûlés / de la cendre dans les rues ». Des guerres, mais surtout des élans de vie, portés par le souffle de la poésie. quelques poèmes plus tard est un livret précieux.

(N.B. : Le poète nous conseille de commencer par lire le recueil goutte d’encre sous la langue (chez le même éditeur), avant de poursuivre avec quelques poèmes plus tard et plus tard, encore, mais n’ayant pas lu goutte d’encre sous la langue, je vous re-dirige vers la fiche consacrée aux éditions pré # carré préparée par Cécile Guivarch : et vers les carnets littéraires de Julie Proust Tanguy, « De Litteris » )

Extrait de quelques poèmes plus tard :

15.

quelques poèmes plus tard
les passants dans les rues
ont cessé de passer

les bâilleurs anonymes se cachent
sous les casques
est-ce Athènes ou Madrid
est-ce Paris
les villes
dorment sous les mots
sous les morts
                             quelques poèmes
trop tard
                       se creusent dans la pierre

quel oiseau chante
sur le canon d’un fusil

*******

plus tard, encore (pré # carré 75 / Hervé Bougel, décembre 2012), ce sont seize autres poèmes de Michaël Glück, qui parlent de ce qui est au cœur du monde et des peuples : naissances, femmes, amour, poésie. Les bombes tombent, les livres brûlent encore. Malgré tout, « le moindre mot / jubile / le moindre mot / tire les rideaux / invite la lumière », et s’élèvent les voix, car « le poème est la langue » – « peu de chose un poème / à peine », mais tellement nécessaire.

Extrait de plus tard, encore :

11.

à qui demande quel
est l’avenir de la poésie
je dis mon désarroi
mon ignorance
je dis aussi la certitude qu’
il n’y a pas d’avenir
                             sans la poésie

visage baillonné
n’est plus visage

à la table
garde une assiette pour les morts
une autre pour les vivants

tu ne sais
qui sont les absents


*******

Cécile Guivarch consacre le cri des mères (La Porte, 2012) aux femmes de sa famille, à travers l’hommage touchant qu’elle rend à Zélie : « Zélie l’ancêtre l’arrière-arrière-grand-mère de l’arrière-grand-mère ». Zélie dont l’enfance rude est mise en vis-à-vis dans le livre avec celle de la propre fille de la poète, également prénomée Zélie : « Zélie qui descend d’une autre Zélie à deux ou trois siècles l’une de l’autre ». Ces poèmes, à la fois graves et légers, portent un regard tendre et incisif sur deux époques distinctes mais reliées par le sang, celui des mères, et par leurs cris : cris des enfantements, des douleurs et des pertes. Et de cri en cri, des formes d’amour sont transmises qui se manifestent différemment selon l’époque et les conditions matérielles.
La mère de Zélie l’ancêtre est « une mère tire-monde dont on ne sait plus le nom », une mère éreintée qui ne connaît aucun luxe, aucun répit, et qui repart travailler aux champs aussitôt le sang essuyé, bébé Zélie attachée sur son dos. De l’autre côté du miroir, la petite Zélie d’aujourd’hui reçoit tout le confort, l’attention et l’affection considérés comme allant de soi de nos jours. Son monde n’est que lumière, chaleur, tendresse et quiétude. La poésie de ces textes tire toute son efficacité d’une simplicité et d’une naïveté qui ne sont qu’apparentes, et que sous-tend la force évocatrice d’images complexes et de sensations brutes.

Extraits de le cri des mères :

Zélie regarde le monde sur le dos de sa mère
elle voit le blé les pommes de terre la faux de sa mère
elle suit les mouvements de son corps s’endort
n’ose pas bouger cligne des yeux baille
elle crie elle a faim arrache sa mère au labeur
s’assoit sur le bord offre le sein elle a froid

//

Zélie son cocon sa mère la promène
les allées les parcs enfouie dans son landau
regarde les oiseaux les arbres
les gens qui passent les enseignes des magasins
les voitures arrêtées aux feux rouges
retrouve la maison la douceur du sein sa mère


*******


Dans Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe (Cheyne Éditeur, 2010), la voix de Deborah Heissler guide nos pas hésitants dans les allées d’un jardin que la délicatesse de ses descriptions sait rendre merveilleux. On suit dans sa promenade celle qui s’en va rejoindre la maison de l’aimé. Sa poésie est douce et lumineuse, fragile, et si fine qu’elle évoque les nervures d’une feuille d’arbre vue de dessous, en transparence, inondée de soleil. On s’avance de jour à travers des images enchanteresses, des « fragments de rêves ». Tout n’est que « louange de l’eau et de la lumière ». Les instants décrits sont sublimes parce que fugaces, « ces brefs passages de pluie sur les feuilles », « une touche de soleil un peu trop vive et le blanc absolument pur de quelques fleurs », des moments « d’où tombent des feuilles d’or ».

Extrait de Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe :

Les montagnes sont bleues avec des voiles de brume froide. Un bleu nouveau a fleuri soudain sur l’eau vivante. Tout ce grésil sous le ciel gris, ces heures qui se fanent une à une derrière moi.


*******


Il y a deux ans, j’ai lu les Carnets de marche (Les Éditions du Petit Pois, 2010) et j’ai été bouleversée par l’écriture tendue et sensuelle d’Angèle Paoli, écriture qui par moments m’a rappelé ce que j’aime dans The Waves de Virginia Woolf, avec son côté immédiat, physique, haletant, « expérimental » aussi, dans son modernisme. Un souffle puissant qui s’élance de l’avant comme des pas dévalant des sentiers rocailleux. Les mots entraînent le lecteur dans une marche effrenée, saccadée, et vers une perte de soi qui est peut-être nécessaire à l’extinction du feu du « doler », causé par la mort d’un être cher (cf. aussi la mort de la mère de V. Woolf quand elle n’avait que treize ans, et celle de son frère Thoby). La prose poétique d’Angèle Paoli dans Carnets de marche enfle et s’arc-boute, comme les vagues rebelles, contre l’absence : « Marine écrin plexiglas. Cueillir des hellébores et puis rien. Le silence du vent du matin qui gifle et qui grince plein fouet ».

Extraits de Carnets de marche :

Le grand vent d’hier est tombé, la violence des rafales qui balayaient la mer s’est estompée. Le mugissement sourd de l’étendue noire s’est apaisé. Étrange cette sensation qu’elle a du rapprochement de la mer, de sa montée, de son inquiétante proximité, chaque fois qu’elle enfle et se gonfle. Les étoiles perçantes à travers les grandes embardées de nuages exaltants. Tu envies leur fluctuance, leur extravagance, leur ubiquité inconsolable. Leur force tranquille et décidée que rien n’entrave ni n’arrête. Tu penses à tous les exils. Et au tien, bien moindre que celui de tant d’autres.


Chaque endroit où je passe me ramène à mes marches d’hier et à mon cheminement intérieur. Quelle différence entre notre hâte de jadis à nous retrouver et la distance d’aujourd’hui ! Que pourrait-il m’arriver d’autre ? Sinon la résignation.


*******

Dans le recueil de poèmes Solitude des seuils (Colonna Édition, 2012) toujours d’Angèle Paoli, je retrouve la marcheuse infatigable et pleine d’ardeur, aux paroles et pensées « burinées » par les vents marins, mais cette fois-ci, sa cadence est plus sereine, ses pas se font plus contemplatifs. Il semblerait que la femme qui a enduré perdure, et s’immobilise avec le temps, pour mieux se recueillir dans les chants du maquis du Cap Corse. Ces mots frémissant sur le seuil des solitudes – le lieu où l’on est peut-être le plus seul sur terre – suscitent une émotion grisante. On est seul mais on est un, entier, entière, et le silence des seuils n’est plus silence absolu et repos éternel, mais ressourcement et aurore de renaissance.

Extrait de Solitude des seuils :

tant de blancheur rassemblée
dans le pommelé du ciel

tu vas basculer dans l’ombre
la fraîcheur va te surprendre
qui te saisit


la mer bruit
d’éclats de lumière
l’escargot voyageur intime
a disparu dans le miroir


qu’y a-t-il derrière
ce mamelon cet autre
sinon le silence privé de mots
sinon les montagnes
livrées aux vents

tes mots dérivent sur la page

cherchent leur chant
sur le rivage

*******

exsangue, de Lou Raoul (pré # carré 74 / Hervé Bougel, octobre 2012), offre des images troublées dans une langue limpide, « une femme aura posé un bouquet de fleurs de saison / sur le rebord de la fenêtre ». Derrière le souvenir de ce geste se profile un certain malaise, une odeur de brûlé, un vieux puits, et dans le film que l’on se repasse en boucle les mots se reflètent dans une eau saumâtre – sel de larmes de la femme qui « attendra encore avec son corps entier », les yeux ouverts, en parmi des bouquets de gravats.

Extrait de exsangue :

une femme s’emportera avec elle
dans de grandes enjambées
dans des lieux qu’elle lavera (toute l’eau de toutes ses
larmes pour cela c’est assez)
et si ce n’est pas assez loin (sans doute incapable de
fuir, à cela une femme n’y croira toujours pas)
elle ne promettra pas


*******

Roselyne Sibille distille la douleur de perdre un être cher dans son recueil Versants (Théétète/Lucie-éditions, 2004). Versants ce sont des vers sans (comme La Disparition de Perec sont un livre sans E/eux), où l’écriture, d’une beauté déchirante, porte l’indicible qui broie les entrailles : les versants que l’on gravit avec elle, où l’on dérape avec elle, sont ceux de la mort d’un enfant ; l’abîme est vertigineux. Il y est question de peur, de hurlements, de sang, d’implorations, de rapaces, de haches, de nuit, de mugissements, de « sueurs de cave ». Malgré la violence de ce qui est dit, l’écriture reste délicate, le cri comme ciselé, alors qu’il est clair que ces mots arrachés d’une vie désertée tremblent d’évoquer ce qui étouffe : « Éparpillée encore / au jour d’après fracas / je me terre et j’écoute // Où respirer ? / Dans quel sourire du vent ? ». Le vertige de la folie est tapi sous chaque vers et sa menace se profile derrière plus de la moitié des poèmes du recueil. Dans la seconde moitié, pourtant, il semblerait que le cycle des saisons parvienne à briser l’envoûtement du vide. L’aube sur la mer est invitée à venir apporter sa lumière. La vie, souveraine dans la nature, offre le salut, et le souffle qui manquait. Versants, ce sont les deux versants de nos vies, l’ubac – « J’ai froid » – et l’adret – « et le soleil de ton sourire » –, où la douceur sauve.

Extrait de Versants :

La surprise de peur
telle un mur qui s’avance
martial
inéluctable et lent

Un cri fusant
Un hurlement
Un cri

Et puis la porte sur le vide
l’entrée dans la brume

                    l’entrée

                                     dans le vide


*******


Deux ans après Versants, Roselyne Sibille publie Tournoiements (Ed. Champs social - collection Thééthète / Lucie éditions, 2006). Dans ce recueil, que la poète appelle « le livre du deuil apaisé », « le gouffre pour chaque pas » est encore présent et depuis que « les étoiles sont tombées / dans la nuit où je tâtonne // Mes semelles sentent le brouillard ». Dès le poème d’ouverture, une force furieuse, terrifiante et destructrice, emporte le lecteur, et ça flamboie, déchire, embrase, éventre, engloutit, déchiquète et rugit. La poète est mue par son acharnement à vaincre la mort. Mais comme toujours dans les textes de Roselyne Sibille, la plus exquise délicatesse surgit intacte de la tempête, alors qu’on la croyait brisée à jamais, et sa force est aussi puissante que l’anéantissement-même, puisqu’elle naît de l’élan de vie. L’écriture puissante et poignante de Tournoiements m’a rappelé les mouvements lyriques de la cinquième symphonie de Beethoven. Après la bataille, les oiseaux sont revenus tournoyer « dans le ciel devenu lumière ». Les poèmes de ce recueil sont littéralement ramenés du désert, ce sont des « étoiles tombées entre les dunes », où la poète a cheminé seule, au fin fond de la nuit absolue et contre laquelle elle a lutté de toutes ses forces.

Extrait de Tournoiements :

La nuit sera absolue
Je la mordrai la déchiquetterai

J’attrapperai à poignes la nappe inconcevable
la roulerai à plein bras

Je m’y ensevelirai je le sais mais
j’allongerai mon souffle dans l’épaisseur de nuit
et


je traverserai


*******

L’appel muet (La Porte, 2012) de Roselyne Sibille est composé de poèmes de prairies, d’arbres, de sourires, d’oiseaux et d’eau. Des poèmes tour à tour sereins et joyeux : la poète a établi sa demeure « avec le premier chant d’oiseau / et le silence bleu ». Magnifique, tout simplement.

Extrait de L’appel muet :

À l’appel muet de l’infime
  quand l’envol battant a jailli
un vaste souffle d’ailes
soulève soudain le ciel
pulse et valse dans l’invisible

Les oiseaux s’appuient sur l’espace
autant que les mots
qui cherchent le poème


(Fiche consacrée à Roselyne Sibille dans Terre à ciel )


*******

Nœuds de saule, de Louise Warren (pré # carré 72 / Hervé Bougel, mars 2012), un texte qui est comme une invitation à avancer lentement au sein d’un paysage frais et rassérénant. Ici la transparence de la langue envoûte et console, permet de « se couvrir d’air ».

Extrait de Nœuds de saule :

arrondir le nœud
lui donner une bouche
une voix

le couvrir de silence
de baisers
de trèfles

 

(Ces notes de lectures ont été publiées dans la revue Terre à ciel.)


 
 
 
    
QUELQUES MOTS SUR D'AUTRES LIVRES :
 

Dîner avec Spinoza et des amis, poésie d'Israël Eliraz (José Corti, 2004) : poèmes traduits de l'hébreu vers le français par l'auteur et ses amis (Ariane Dreyfus, Esther Tellermann, Colette Salem, Michel Deguy, etc.). Tout ce qui peut se passer ou ne pas se passer de philosophique au sein d'une cuisine...

 
 
The Sea, the Sea, novel by Iris Murdoch (Vintage Books, 2007 [1978]): a masterpiece about the recognition of the value of the imperfect. The book that won Iris Murdoch the Booker Prize. John Burnside's introduction is also very good.
 
 
Alone in Berlin, novel by Hans Fallada (Penguin, 2009): originally published in Germany in 1947 (German: Jeder stirbt für sich allein), a gripping book about German resistance to the Nazis, highly entertaining. Very good translation by Michael Hofmann. 
 
 
Cet absent-là, prose de Camille Laurens (Figures de Rémi Vinet) (éditions Léo Sheer, 2004) :  écrire sur, autour et dans l'absence ; magnifique. 
 
 
L'arbre le temps, suivi de Lieu-Je et de Lettre, poésie de Roger Giroux (Mercure de France, 1979) : très beaux poèmes, écrits par un poète et traducteur (de W.B. Yeats, Lawrence Durrell, Henry Miller, Edna O'Brien, etc.) mort trop jeune (1925-1974). Ce livre est le seul publié de son vivant (Prix Max Jacob 1964).
 
 
Difficult Loves, short stories by Italo Calvino (HBJ, 1984) : to my knowledge the most sensual stories Calvino has written, fabulous. Un recueil de nouvelles, à ma connaissance les histoires les plus sensuelles que Calvino ait écrites.
 
 
Franz Kafka, biographie de Kafka par son ami Max Brod (Gallimard, 1945) : une biographie extraordinaire, très complète et profonde (philosophique même) sur la vie de Kafka, écrite par son ami Max Brod.


L'Archipel vertical
, roman de Patricia Farazzi
(éditions de l'éclat, 2007) : un roman superbe dont certaines phrases captivent et coupent le souffle par leur force d'évocation. Site de Patricia Farazzi : http://patriciafarazzi.net/


L'ordre naturel des choses, roman d'António Lobo Antunes (Christian Bourgois éditeur, 1994) : un délire romanesque entre Borges et Queneau, dont l'absurdité apparente est étincelante et dont l'écriture déliée vous emporte dix mille lieues sous terre.


Istanbul - Memories and the City, autobiography by Orhan Pamuk
(Vintage International, 2006): this wonderful but also deeply melancholic memoir is all about hüzün. Beautiful black-and-white photographs illustrate the many facets of Istanbul's soul. http://www.orhanpamuk.net/


Les Amants du Spoutnik, roman de Haruki Murakami
(Belfond, 2003) : qu'est-ce que le réel, ou la réalité ? Ce que nous croyons vivre, ou ce que nous rêvons ? Comment savoir ?



QUELQUES TEXTES CRITIQUES PLUS ANCIENS

The following texts are not exactly book reviews, nor are they classical literary criticism texts. They are closer to what the Anglo-Saxons call "essays", that is to say pieces of writing aiming at describing my personal point of view about the books I've read. 

Les textes suivants ne sont pas tout à fait des recensions, ni des textes de critique littéraire de facture classique. Ce sont des textes proches de ce que les Anglo-Saxons appellent des "essays", c'est-à-dire des fragments dont le but est le présenter mon point de vue personnel sur des livres que j'ai lus.

 

   Feitlowitz Marguerite, A Lexicon of Terror: Argentina and the Legacies of Torture. European Journal of International Law, Oxford, Vol. 10, 1998 (co-author : Dror Ben-Asher, Harvard Law School).

   Nguyen Huy Thiep, À nos vingt ans. Les Carnets du Vietnam, Paris, Vol. 8, juin 2005.

   Doan Kim, L’arrivée. Les Carnets du Vietnam, Paris, Vol. 10, jan. 2006.

 

En 2000-2001, chronique littéraire tenue dans le magazine AdLib (Boston, USA). Articles sur les ouvrages suivants : 

 

   Sijie Dai, Balzac et la petite tailleuse chinoise. AdLib, Boston, nov.-déc. 2000.

 

   Bruckner Pascal, L’Euphorie perpétuelle. AdLib, Boston, nov.-déc. 2000.

 

   Sollers Philippe, Passion fixe. AdLib, Boston, jan.-fév. 2001.

 

   Rolin Dominique, Journal amoureux. AdLib, Boston, jan.-fév. 2001.

 

   Maalouf Amin, Le Périple de Baldassare. AdLib, Boston, jan.-fév. 2001.

 

   Laurens Camille, Dans ces bras-là. AdLib, Boston, mars-avril 2001.

 

   Schuhl Jean-Jacques, Ingrid Caven. AdLib, Boston, mars-avril 2001.

 

   Ben Jelloun Tahar, Cette aveuglante absence de lumière. AdLib, Boston, mai-juin 2001.

 

   Dyens Dominique, La Femme éclaboussée. AdLib, Boston, mai-juin 2001.

 

   Quignard Pascal, Terrasse à Rome. AdLib, Boston, sept.-oct. 2001.

 

   Delerm Philippe, La Sieste assassinée. AdLib, Boston, sept.-oct. 2001.

 

   Makine André, La Musique d’une vie. AdLib, Boston, nov.-déc. 2001.


À nos vingt ans

de Nguyên Huy Thiêp

Éditions de l’Aube, 2005

 

Khuê a vingt ans, il a grandi à Hanoi. Quelle vie mène-t-il au 21ème siècle dans cette ville où les jeunes sèchent les cours pour s’adonner à des rodéos mortels en moto, à des heures de chat sur internet et, pour les plus désoeuvrés d’entre eux, aux drogues dures ? C’est la question que se pose Nguyên Huy Thiêp dans son dernier livre et premier roman, À nos vingt ans, qu’il a avoué être autobiographique (il y parle de son fils cadet). Un bildungsroman ou livre initiatique d’un peu plus de deux cents pages sur ce que signifie « se faire homme », làm người en vietnamien. Le lecteur suit les pas indécis de Khuê, qui tente de construire son identité dans une société paraissant avoir du mal à conjuguer croyances spirituelles traditionnelles et valeurs capitalistes nouvelles.

Nguyên Huy Thiêp a écrit À nos vingt ans à la fin de l’année 2002. Le livre est sorti aux Éditions de l’Aube en février 2005, en français. La version vietnamienne originale fut imprimée au Viêt-Nam puis interdite, censurée « après coup », mais elle se trouve sur internet, sur un site français.[1]

Nguyên Huy Thiêp a dédié ce premier roman à tous ses jeunes lecteurs. Cette catégorie comprend-elle à la fois les jeunes Vietnamiens vivant au Viêt-Nam et ceux de la diaspora vietnamienne, de France et d’ailleurs ? Nous avons lu cet ouvrage avec nos yeux et notre sensibilité de « jeune » issu de la diaspora vietnamienne de France. À l’aube des trente ans de la « libération du Sud » et de la réunification du pays, nous voyons avec effarement se dessiner dans le roman de Nguyên Huy Thiêp un pays que nous avons de plus en plus de mal à relier à l’image que nous nous en étions faite durant toutes nos années d’exil. Une image diluée dans l’exotisme et les bons sentiments, certes, et dont la couleur principale était le vert, oui, celui des rizières ! Mais une image importante car elle alimentait une nostalgie qui nous poussait à ne pas couper si vite le cordon avec cette terre où nous avons vu le jour.

Nguyên Huy Thiêp narre l’histoire à la première personne, jouant ainsi le rôle de son fils et permettant à ses lecteurs d’adopter le point de vue de celui-ci. Sans perdre de temps, nous nous retrouvons à califourchon sur une Honda Wave, embarqué dans une tentative de percer les brumes polluées d’une errance urbaine peuplée de « jeunes paumés immatures » (107) et de « clones de Britney Spears » (124) ; une histoire de fantômes vietnamiens moderne. Ces pantins désarticulés ont délaissé le Temple de la littérature et les pagodes pour se laisser emporter par les eaux insalubres et dangereuses de la rivière Tô Lich, le styx hanoïen, qui charrie à la fois le passé (des ossements humains datant de la première occupation chinoise) et le présent (tessons de bouteille, immondices, seringues usagées). Là où le lotus, symbole de pureté, ne peut fleurir. Là où la belle Huyên la Brume, la seule amie de Khuê, trouve la mort. Les autres jeunes filles croisées par Khuê portent des jeans moulants et se conduisent en « filles libres » (59) : papillons légers mais éphémères, aux ailes saupoudrées de coke. Les jeunes filles longilignes de notre collection de cartes postales, en tuniques de soie blanches, les pans flottant au vent, et le rire dissimulé derrière la main, se sont éteintes avec Huyên la Brume.

Une « putain de vie » qui « n’a pas de sens, si ce n’est qu’on va tous crever, point barre » (61). Un monde dont les piliers sont la foi, la politique, les femmes et l’argent (175) ;  mais la foi en quoi exactement ? « De quel seigneur il cause ? » se demande Khuê quand on lui dit qu’avec l’aide du seigneur, il peut s’en sortir, « Jésus-Christ ? Dieu le Père ? le Seigneur des Anneaux ? » (122). Khuê paraît incapable de définir sa religion. Le bonze Hanh est un « bouffeur de viande de chien » (176), les catholiques et les caodaïstes sont contrôlés par l’Etat, les pères intègres ne survivent pas à l’effondrement des valeurs du confucianisme. Restent les poètes, peut-être : « En fin de compte il n’y a que les poètes qu’il puisse respecter » (186).

Un monde où « personne ne capte rien » (15), où les mots I don’t know résonnent obstinément, telle une devise commune, et se reflètent au fond des yeux vides des étudiants, acteurs en herbe, petites frappes, prostituées et junkies, tous des alter ego de Khuê, en mal de traditions perdues. Un monde où Khuê se sent comme « un cafard, une fourmi, un zéro » (16), « une vraie poussière de vie » (142), car il n’est ni fils d’homme d’affaires, de chercheur, de juge, ou de membre du Parti, mais d’écrivain : une occupation qui ne rapporte pas beaucoup d’argent. L’autocritique de Nguyên Huy Thiêp s’avère féroce. Il se présente comme un vieil égoïste, un vieil imbécile qui continue à ne jurer que par le savoir et les diplômes et qui n’a pas su enseigner à son fils ni l’amour de soi, ni les valeurs familiales, ni la valeur de l’argent.

Un monde toujours vert, mais du vert du « Dôi Moi », la politique du renouveau : le vert du dollar. Un monde rouge aussi : Nguyên Huy Thiêp sonne l’alarme.

L’argent contrôle l’existence cahoteuse de ces jeunes en manque de gloire qui croient que tout s’achète au mont de piété et que l’avenir réside dans la célébrité à tout prix, même en mourant de façon stupide. « Gagner sa vie n’est pas facile dans ce pays […] pour des dizaines de milliers de dôngs, il faut avaler sa honte et suer sang et eau, pour des centaines de millions, l’argent est à coup sûr entaché du sang du crime » (144).

L’argent et le sang coulent à flots dans le roman de Nguyên Huy Thiêp, surtout au sein de l’hôpital de Hanoi, où pour arrêter l’hémorragie de l’un, il faut en verser de l’autre. Il s’agit bien ici de la bourse ou la vie : si Khuê ne graisse pas la patte de tous les membres du personnel médical qu’il croise, de la réceptionniste à l’intendante, en passant par l’infirmière, le radiologue et le chirurgien lui-même, son camarade blessé dans un accident de moto ne sera pas sauvé. En tout, il débourse environ quatre millions de dongs, une vraie fortune si l’on sait que la mère de l’ami blessé gagne à peine 200 000 dongs par mois.

Nguyên Huy Thiêp ne se contente pas de dénoncer la corruption au sein des hôpitaux d’état, son encre coule également au sujet d’autres institutions gouvernementales, comme l’université. En effet, pour le narrateur, l’université n’est qu’un centre de « pédagogie carcérale » (17) où les profs, des anciens du Parti, des « nazes » (17) « sont carrément à foutre en l’air » (16) parce qu’ils ne savent pas enseigner et délivrent des cours « confus, prise de tête » (17). Un endroit « super pour former les bandits » (17). Les députés de l’Assemblée ne valent apparemment pas mieux puisqu’ils s’endorment pendant les séances. Finalement, le gouvernement en prend aussi pour son compte et ses membres sont comparés à des « brigands d’opérette » (19)… D’où la conclusion de Nguyên Huy Thiêp : « C’est la gestion du pays tout entier qui vasouille » (18). L’auteur demande aux autorités de « réformer ses valeurs : cesser de penser qu’elles sont immuables » (191). Nous saisissons sans mal pourquoi À nos vingt ans est interdit de publication au Viêt-Nam.

Vous l’avez compris, ce tableau fort sombre du Viêt-Nam contemporain voit les valeurs anciennes reléguées à l’arrière-plan : le mariage est considéré par les jeunes comme un « bonheur à la con » (24), juste bon à « perpétrer l’espèce » (24). Les spécialités culinaires vietnamiennes, parce que liées à la famille et aux traditions, sont rejetées comme des « cochonneries » (29). Le père de Khuê en vient même à réduire en morceaux à coups de bâtons les statuettes représentant les Trois Génies du Bonheur. La mère, gardienne attitrée des valeurs du foyer, ne parvient pas à sauver son fils des serres du matérialisme et de la drogue, dévoreurs de jeunes paumés.

Nguyên Huy Thiêp a réussi un coup de maître car en suivant les pas de Khuê, nous compatissons à son ras-le-bol face à certaines valeurs qui ne correspondent peut-être plus au Viêt-Nam moderne. Malgré les craintes et l’abattement qu’il a révélés dans diverses interviews qu’il a données au sujet de son roman, l’auteur a bel et bien compris son fils. En tant qu’enfant de la diaspora, nous avons nous-mêmes connu ces moments de révolte où tout bâton d’encens et toute odeur de sauce de poisson nous mettaient hors de nous et nous donnait l’impression d’être forcé de vivoter. La sagesse parle une langue qui n’est plus comprise des jeunes ayant grandi baignés dans une musique à tonalité différente, et dont les antennes vibrent et captent mieux hors du foyer. Face à cette prise de conscience de l’absurdité d’un monde où ils sont ballotés entre tradition et modernité, raillés de part et d’autre et ne se reconnaissant nulle part, le dégoût très fort d’une situation qu’ils ressentent comme une grande injustice finit par pousser ces jeunes à tenter de s’affirmer dans l’autodestruction.

Dans ses livres précédents, des recueils de nouvelles, Nguyên Huy Thiêp nous avait insufflé son amour de la campagne vietnamienne, de ses rizières à perte de vue, et de la simplicité de la vie des paysans et des artisans, transmettant leurs traditions ancestrales loin de la ville, qu’il décrit dans son roman comme « pleine de pièges et de faux-semblants » (198). Dans À nos vingt ans, il se tourne aussi vers ceux-là, en ultime recours. « Ces hommes simples », qui « naissent anonymes, et meurent anonymes » (203) sauront-ils réussir là où même l’amour d’un père, d’une mère et d’un frère ont échoué ? Khuê et les jeunes comme lui font-ils partie d’une génération condamnée ? Ou redeviendront-ils des poètes, ceux qui résistent « au mal, à la fadeur, à la médiocrité, à la vulgarité » (184) ; « les vrais révolutionnaires, les vrais héros » (184) ? Nous sentons que l’auteur aimerait bien croire à la résurrection de ceux qu’on arrête toujours les premiers[2], mais nous sentons aussi que malgré la tentative d’une note finale optimiste sur l’île de Cát Bà, la peine de celui qui « a perdu quelque chose »[3] prévaut.

Nguyên Huy Thiêp aurait-il, en se mettant dans la peau de son fils, perdu toutes ses illusions quant au renouveau du Viêt-Nam ? Ce mouvement « Dôi Moi », dont sa littérature est le représentant incontesté[4], a aussi engendré ces temps déshumanisants dans lesquels se débattent les jeunes Vietnamiens… En tant que « jeune » issue de la diaspora, nous avons été particulièrement sensible à l’expression de ce désenchantement face à un Viêt-Nam « disparu ». L’humour toujours présent de l’auteur, que nous avions trouvé délectable dans ses précédentes fables, nous a effrayé et attristé cette fois-ci, car nous avons réalisé que Nguyên Huy Thiêp a troqué sa casquette de fabuliste pour celle plus grave de moraliste.

À son habitude, l’auteur nous a livré un texte coup de poing, loin des images d’un Viêt-Nam coloré, rieur et se relevant victorieux des cendres de son passé douloureux. Loin de ces images qui ont peuplé nos songes de retour vers le pays natal… À nos vingt ans est un livre très personnel, empli du désespoir d’un écrivain pour qui plus rien ne compte s’il ne peut sauver son fils de la drogue. Un livre écrit avec les larmes intarissables d’un père et le questionnement incessant d’un Vietnamien quinquagénaire devant l’énigme que constitue à ses yeux le Viêt-Nam d’aujourd’hui.

Sabine Huynh

(
Les Carnets du Vietnam, Paris, Vol. 8, June 2005)


[1] Vous trouverez l’intégralité du roman de Nguyên Huy Thiêp en vietnamien sur le site http://nguyenhuythiep.free.fr/tuoi20/

[2] Voir Nguyên Huy Thiêp, Conte d’amour un soir de pluie, éditions de l’Aube, 1999 : « Il a expliqué à notre maître qu’en cas de désordre, c’est toujours les poètes qu’on arrête en premier. » (47)

[3] Voir Nguyên Thiêp, Conte d’amour un soir de pluie, éditions de l’Aube, 1999 : « – C’est quoi « la peine » ? demanda Dang. – Je n’en sais rien. À mon avis, ça doit ressembler à ce qu’on éprouve quand on a perdu quelque chose. » (33)

[4] Selon les mots du poète Nguyên Khoa Diem, Président du Comité central de la culture et de l’idéologie, Nguyên Huy Thiêp est « le rénovateur principal du langage littéraire » du Viêt-Nam.

Spleen vietnamien avec Kim Doan

Spleen vietnamien avec Sur place et L’arrivée, de Kim Doan.

 

Lorsque la déesse Athéna demande à Télémaque de qui il est le fils, il répond : « C'est du plus malheureux des hommes mortels que je suis né » (Homère, L'Odyssée).

Un homme au crépuscule de sa vie revient au pays natal. Il est seul, âgé, malade. Avant de rejoindre sa Pénélope, il lui faut affronter ses propres démons. Il ose enfin se regarder en face et ne constate que décrépitude, lâcheté et égoïsme. Les Dieux auront-ils pitié de lui ?

L’arrivée (Plon, 2005) est le second roman de Kim Doan, écrivaine vietnamienne d’expression française, née à Saigon en 1965. Elle avait fait son entrée sur la scène littéraire française avec Sur place (Plon, 2003), un roman également situé au Viêt Nam. Dans L’arrivée, l’auteure suit les pas hésitants d’un personnage déchu, qui ne sait s’il cherche sa femme, sa fille, sa mort ou sa jeunesse. Photographe, il a fait apparaître des visages et des lieux inconnus dans le noir de son studio en France, sans jamais se reconnaître dans aucun d’entre eux. Il finit par rentrer au Viêt Nam.

Même si L’arrivée situe l’action au Viêt Nam, le roman ne satisfaira pas un lecteur en quête d’images colorées et pittoresques. En effet, Doan nous livre une ébauche de Saigon et du pays, malgré une photo de couverture aguicheuse : une bicyclette sous deux chapeaux coniques. A ce sujet, la couverture de Sur place avait aussi de quoi surprendre : une paire de getas japonaises [1]

Le manque de sentimentalité ne nuit pas au roman de Doan, bien au contraire. Saigon devient un univers claustrophobique : la focalisation interne du narrateur nous conduit de son lit d’hôtel à des ruelles sales, en passant par des hôpitaux désolés, des histoires pathétiques sans autre échappatoire possible qu’une fin littéraire digne de Virginia Woolf. Le vieil homme revêche éprouve la solitude infinie d’un être qui n’a pas su faire de compromis.

Tout comme Loan, l’héroïne de Sur place : son refus du compromis la mène de Paris à New York, and back, puis de Paris à Hanoi, l’insatisfaction et la déception la devançant constamment. Ceci dit, nous avions tout de même partagé sa colère et son impuissance : Loan est une Viêt Kieu rejetée par les siens mais paradoxalement jugée par eux, comme si elle était des leurs, alors qu’elle aimerait bien en être mais se voit refuser ce privilège... Elle se retrouve prisonnière de ce cercle vicieux. Bon nombre de femmes de la diaspora vietnamienne se reconnaîtront dans les mésaventures de Loan.

Dans L’arrivée, l’écriture de Kim Doan, précise et acérée, a gagné en sobriété et maîtrise. Les héros tragiques de ses deux romans prouvent le constat célèbre de Tom Wolfe [2] : « You can’t go home again » ; il n’est tout simplement pas possible de retourner chez soi. Il ne nous reste plus qu’à suivre Kim Doan. Nous attendons son prochain roman.

 

Sabine Huynh

(Les Carnets du Vietnam, Paris, Vol. 10, Jan. 2006)

[1] Les getas sont des tongs traditionnelles japonaises, en bois, à semelle haute.

[2] You can’t go home again est un roman de l’écrivain américain Thomas Wolfe (1900-1938). Il a été publié en 1940 (édition posthume).

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Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
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