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★ I am an acme of things accomplish'd, and I an encloser of things to be.

Une somme de choses accomplies, une inclusion de choses à être, voilà ce que je suis. 

(Walt Whitman)
 

J'ai traîné partout à l'étranger, maintenant je vais traîner chez moi.

(Itsik Manger)

 

Ma vie : je dors peu — un jour j'écrirai des vers là-dessus — je ne sais ni me coucher tôt, ni dormir dans la journée.

(Marina Tsvetaeva)

Photo © K. Worsdell
 
So I guess all those different jobs I had by the time I turned forty have earned me the time to write, uh? Thank you.  Innocent
 
Un jour,
j’ai enfin commencé à marcher, à Saïgon, à l’âge de deux ans et demi, de cette guerre, j’ai été propulsée à Sarcelles, puis j’ai grandi tant bien que mal dans différentes villes de la banlieue lyonnaise, muette, sous un cerisier, près d’un cerisier, sans cerises, sans grand chose, mais avec un vieux Larousse illustré, des parents malheureux qui me faisaient mal et des frères dessinateurs que j'aimais plus que tout. Dans une de ces villes honnies j’avais un chien que j’adorais, des instituteurs que j’adorais (dont un en particulier, qui m'a sauvée en me permettant de rester dans la classe pendant les récrés pour écrire mes histoires et mes poèmes dans un cahier laissé à ma disposition au fond de la classe), un piano électronique que j'adorais, des bibliothèques que j’adorais, un corps que je ne comprenais pas et qu'on m'avait fait détester alors j'ai arrêté de manger. Dans la même, un jour, j’ai décidé d'apprendre l'anglais toute seule avec un dictionnaire unilingue offert par mon oncle américain tué plus tard dans un accident de voiture, et j'ai appris l'espagnol, et l'italien, etcetera, j'ai aussi tapé une vingtaine de poèmes avec la machine à écrire de la dame de la supérette (Mme Lacroix, elle est dans mon cœur à jamais) que j'ai envoyés à Gallimard. Un jour, j’ai reçu une lettre de refus très gentille. Un jour, j’ai fugué, un autre, on m'a mise à la porte, j'ai dormi sur un banc, dans une cave, dans un garage à vélo, mangé des biscuits pour chiens, respiré des toiles d’araignée et d’autres substances. Un jour, j’ai pris des acides à Amsterdam et j’ai perdu la tête deux jours, pendant lesquels je n’ai ni fermé l’œil, ni mangé, ni arrêté de parler, d’avoir peur, d’avoir soif, de croire que je pouvais voler, de fuir, de me jeter dans le canal, d'être rattrapée de justesse par les copains. Dans une autre ville, honnie celle-là, j’ai vécu avec un homme bon, à qui je dois certainement une grande partie de mon reste de clarté d’esprit, puis je l’ai quitté pour Londres, où j’ai vécu seule, portant cheveux longs, sabots et jupes à franges, bottes de moto et robes fleuries, avec vingt-sept plantes vertes dans ma chambre louée, exerçant le métier de prof de français mais sans parler à grand monde, avant de revenir bégayer à Lyon, donc retour au mutisme pour un temps, avant de repartir, Angleterre à nouveau, car je ne bégayais pas quand je parlais anglais, et revenir, et repartir. Un jour, j’ai rencontré Allen Ginsberg. Jour béni entre tous. Un jour, j’ai failli partir vivre à St-Andrews en Écosse. Des jours, je faisais des dépressions. Des jours, je voulais être Mère Teresa au Viêtnam. Un jour, j'ai été testeuse de crèmes dépigmentantes et blanchissantes pour un labo, elles sentaient bon, j'ai été vendeuse de vêtements, de fromages, de logiciels, de maquillage, guide touristique, traductrice juridique, traductrice technique, pompiste, caissière, mannequin, fille au pair, serveuse, barmaid, peintre d'intérieur, figurante, modèle vivant, hôtesse V.I.P. à un concert des Pink Floyd, représentante, interprète d’un ministre belge, journaliste culturelle, et bénévole au Secours Populaire, et dans un hôpital pour enfants, et dans un centre d'accueil de femmes battues... Un jour, je ne sais par quel miracle puisque j'étais incapable de parler devant plus de deux personnes, j'ai reçu un DEUG d’anglais, une licence en littérature anglaise, une licence F.L.E., une maîtrise en sciences du langage, une maîtrise F.L.E. Un jour, j’ai préparé le CAPES d’anglais en faisant la queue devant une prison, et je l'ai raté d'un demi-point en n'allant pas du tout en cours. Un jour, j’ai miraculeusement obtenu le P.G.C.E., l’équivalent du CAPES en Angleterre, obtenu un doctorat en linguistique, fait un post-doctorat en sociolinguistique. Un jour, j'ai été prof de français, d'anglais, d'espagnol, j'ai été chercheur en sociolinguistique, j'ai enseigné la théorie littéraire, la narratologie, j'ai parlé dans des conférences et publié des articles universitaires, un livre scientifique aussi, et j'ai joué dans un court métrage de Dana Goren, Youkali. Un jour, dans chacune des grandes villes où j’ai passé plus d’un mois, je suis tombée amoureuse et j’ai fait pousser des plantes : Lyon (France), Londres (Angleterre), Leicester (Angleterre), Oxford (Angleterre), Cambridge (Angleterre), Cambridge (Massachusetts, États-Unis), Boston (États-Unis) Jérusalem (Israël), Ottawa (Canada), Tel Aviv (Israël)... Il paraît qu’il y a de l’eau sur Mars.
Aujourd'hui,
avec autant de joie que possible, j'écris, je traduis, je lis des livres extraordinaires dont j'aime parler en revues, j'anime occasionnellement des ateliers d'écriture, je m'occupe du kumquatier et des oiseaux de paradis du balcon, et surtout surtout je câline mon enfant, une petite fille prénommée Orlane, et c'est beaucoup, un monde d'émotions, de perceptions, ça m'épuise mais me rebâtit à la fois, me vide et me nourrit aussi. J’ai publié notamment un roman sur la folie d'une mère, un récit sur Jérusalem, un essai sur le poète Allen Ginsberg, une anthologie de poésie féminine contemporaine, des traductions, et divers ouvrages de poésie sondant la question de l'exil et des langues. Aujourd’hui, je traduis surtout de la poésie, surtout de l'anglais, de l'hébreu et de l'italien. Aujourd’hui, on peut me surprendre à Tel Aviv près d'un buisson de fleurs d’hibiscus, en train d’observer les infatigables colibris fatigués, volant à reculons, jamais loin de la mer. Jamais loin d'Elle. 
 

Sabine-HUYNH-fiche
Photo : Anne Collongues 
 
 
 



Le poète Renaît Char éveille l’homme,
a punning 1959 portrait of René Char (1907-1988) by Victor Brauner (1903-1966).
Un portrait énigmatique du poète René Char,
par le peintre surréaliste Victor Brauner (1903-1966).
 

Autoportrait

 

L’œil gauche au plafond

les lèvres de silence mauves

la quête du menton

j’ai soif

je n’ose bouger

les attributs me clouent

dans l’espace

l’eau est lointaine et précieuse

en équilibre

j’entends déjà le fracas

l’inévitable

je sens

les serres d’hybridité

plantées dans ma gorge

m’étrangler jusqu’au cri

jusqu’à la vie

dans le soleil et le vent

me dépasse et me masque

tout ce qui m’a traversée

je ne me reconnais pas

dans l’ésotérisme

je sais parler aux oiseaux

je n’ai d’ailes

que cette langue trop grande

dans laquelle je flotte

éperdument.

 

(Sabine Huynh, poème publié dans les Dépositions d'Olivier Bastide, déc. 2013)

 
 
 
 
 
 
 Sabine Huynh par Anne Collongues
Photo : Anne Collongues
 
 
  Prix Calliope
Photo : Aurélie Tourniaire

 
 
 
 
 
 
Je suis condamnée à écrire pour presque dire.
I am doomed to write and never quite say it.

 
Copyright © Sabine Huynh 2011-2016
Sauf indication contraitre, textes et photographies © Sabine Huynh