Love Zibaldone, de Marie Fabre

Une belle langue est une langue hantée par d’autres langues (quelles qu’elles soient), du moins c’est ainsi que je conçois les choses, et la lecture des poèmes de Love Zibaldone de Marie Fabre me conforte dans cette théorie mienne qui n’en est pas une et qui serait pédante si elle ne se vérifiait pas dans la pratique, qui est orale.

Écoutez : Love Zibaldone. « Va ma belle et balise ». Entendez-vous comme « ça résonne dans des immeubles en tout point pareils aux miens et qui pourtant / ne sont pas les miens » ?

Entendez-vous ce qui ricoche, et relie les mots soigneusement choisis entre eux, éclairant de nouveaux chemins significatifs ? Entendez-vous les sons qui vibrent et dans lesquels il est bon de lover l’oreille ?

Love Zibaldone. C’est de la poésie. Et ce serait pédant si cela n’était un « zibaldone », soit un mélange de notes – des miscellanées, qui proviennent du « dedans de l’amour », du cœur et des pulsations qui précèdent la mise en voix.

Ne l’entendez-vous pas ? « À mains nues devant l’effet que tu me fais qui n’est plus une émotion, mais une émotion. »

Entendez-vous comme la langue restituée a été caressée, mâchée, mangée, avec délectation ? Écoutez encore :


Aime-moi laisse moi
te donner quelque chose
laisse, fais, donne, aime
me laisser quelque chose
donne-moi laisse, donne,
laisse-moi quelque chose
à donner, laisse faire fais
aimer quelque chose fais
don, du don de quelque chose.

Love Zibaldone, Marie Fabre. L’arachnoïde, 2019.

Entendez-vous comme ça claque au vent, comme c’est libre ?

Qu’une traductrice de littérature italienne ait intitulé son recueil de textes « Love Zibaldone » n’a rien d’étonnant – l’entre-deux-(trois-quatre)langues est un terreau fertile et un passage presque obligé pour une poésie qui se respecte, à mon avis. Le zibaldone de Marie Fabre est un bouquet d’amours passées, présentes et à venir, zibaldone di amori, Love Zibaldone donc, qui, cela est précisé en sous-titre, est en fait aussi un mélange de poèmes de « l’Amerego » : un néologisme pour désigner ce qui rebute dans le moi ? Love Zibaldone serait alors un journal d’instants, un patchwork d’images, de sons et de sensations, avec des essais de réflexion dessus, dans une tentative, peut-être, de dépasser les exigences parfois absurdes du moi, que Marie Fabre transforme tendrement mais non sans ironie en chants dont la tonalité générale est joyeuse : des poèmes qui ne se prennent pas au sérieux, qui bondissent hors de la page, ailés de leurs sonorités et leur prosodie enjouées et fraîches.

C’est rêveur, vague et pas dénué de mystère, et pourtant c’est aussi tellement précis en ce qui concerne les ressentis. C’est grave et innocent à la fois, confidentiel, intime, mais aussi philosophique et universel, dans la tentative de faire sens et d’apprendre quelque chose de ces fragments vécus, pour la plupart déroutants, par le biais de la langue et des jeux avec la forme. C’est couché sur la page et pourtant si vivant et tendu et sensuel, surtout quand c’est lu à haute voix – une lecture incarnée donne toute sa raison d’être et sa puissance à ce Love Zibaldone. Ça respire, inspire et réconforte, forcément, puisqu’on s’y reconnaît, dans ces idéaux et ces désillusions amoureuses qui ponctuent un quotidien qui serait banal si son contenu, une fois démonté, n’avait été reconstruit avec application, passion et poésie, le rendant pénétrant, étrange et fascinant dans sa nouvelle articulation, qui est passée par la désarticulation afin d’être mieux rendue par la voix. L’oralité est manifestement une dimension essentielle dans la poésie de Marie Fabre, pour notre plus grand bonheur. Écoutez :


Car chacun porte en lui ce grand amour
et chérit le nom des disparus
les baisers refusés, les peines perdues
les heures perdues à cacher sa peine
Chaque être rencontré porte sur ses lèvres
un autre nom comme toi-même tu
nommes volontiers tes blessures.

Love Zibaldone, Marie Fabre. L’arachnoïde, 2019.

(Sabine Huynh, 16 juillet 2022.)

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