Tu vis ou tu meurs – Œuvres poétiques (1960-1969) – Anne Sexton (éditions Des Femmes, janvier 2022)

Sometimes, her advice was tough. « Stop writing letters to the top poets in America, » she reprimanded one young man. « Fight for the poem. Put your energy into it. Force discipline upon madness. »

Il lui arrivait d’être dure. « Arrêtez d’écrire des lettres aux meilleurs poètes des États-Unis d’Amérique », reprocha-t-elle à un jeune homme. « Battez-vous pour le poème. Mettez-y toute votre énergie. Imposez la discipline à la folie. »

Anne Sexton: A Biography, by Diane Wood Middlebrook (Vintage Books, 1992, p. 241. Notre traduction).

Je lis Anne Sexton depuis la fin des années 90. Elle est née en 1928 dans la banlieue de Boston, aux États-Unis. Elle y a vécu et s’y est donné la mort en 1974, à l’âge de 46 ans. Ses cendres sont conservée au très beau cimetière de Forest Hills (où repose aussi e e cummings), dans le quartier bostonien de Jamaica Plain.

J’ai découvert sa poésie alors que je vivais à Cambridge, dans la banlieue de Boston. Je m’étais acheté à la librairie de poésie Grolier Poetry Book Shop l’épais volume de plus de 600 pages de son œuvre poétique intégrale : Anne Sexton, The Complete Poems (First Mariner Books edition, Houghton Mifflin Company, Boston, New York ; édition de 1999, la première édition date de 1981). Au fil des années, je l’ai picoré, j’en ai traduit quelques poèmes, mais leur difficulté me décourageait. Je crois que je ne parvenais pas à en saisir tous les enjeux (notamment féministes) parce que d’une part j’étais trop jeune, et d’autre part je n’étais pas encore devenue mère. Il y a d’autres raisons, bien sûr : univers extrêmement riche, nombreuses références (culturelles, historiques, littéraires, biographiques — il faut bien connaître la vie de Sexton pour pouvoir la traduire –), insert de citations (notamment de Shakespeare et de la Bible), jeux avec la langue (rythme, sons, sens). La poésie d’Anne Sexton est tout simplement impossible à traduire mot à mot et très difficile à traduire pour qui n’a pas assez vécu ou lu, enfin, c’est mon avis personnel. Par ailleurs, de nos jours, grâce à l’internet, je peux écouter Anne Sexton lire ses poèmes, cela m’aide parfois à comprendre quelque chose qui m’échappait, cela parvient à débloquer quelque chose. J’ai enfin commencé à la traduire sérieusement, de manière assidue, et dans le but de la faire connaître davantage, en 2014, en apprenant avec stupeur qu’il n’existait toujours aucun livre d’elle publié en français.

Il s’agit d’une poésie très complexe et travaillée, une poésie engagée et féministe, qui explore tabous intimes et familiaux en dévoilant les travers d’une certaine société américaine de l’après-guerre, aliénante, étouffante. Le travail poétique d’Anne Sexton a été taxé de « confessionnel » par ses détracteurs, mais il s’agit en réalité d’une poésie ample et exemplairement universaliste, qui suscitait l’effroi et le dégoût parce qu’elle sortait des rangs et osait parler énergiquement et dans les détails (réalistes) au nom des femmes, de leur singularité, de leurs griefs, mais aussi de ce qui leur faisait le plus de bien. Au temps de Sexton et dans le monde dans lequel elle vivait, les femmes semblaient être reléguées aux rôles d’épouse parfaite, de mère, de femme au foyer et accessoirement d’amante (le moindre écart à la norme et la femme se retrouvait inexorablement brisée par le système psychiatrique). La poésie d’Anne Sexton, rebelle et résistante, était grandement admirée par ses amies poètes : Maxine Kumin, Denise Levertov, Adrienne Rich et Sylvia Plath.

Entre 2015 et 2019, avec l’accord de Linda Gray Sexton, la fille d’Anne Sexton, j’ai traduit des poèmes de cette dernière pour les éditions Æncrages & Co, avec le soutien précieux de Claire Perrin, alors assistante de direction chez Æncrages, en vue d’éditer un volume intitulé « Il y a mille portes de cela – 46 poèmes choisis » — 46, comme l’âge qu’avait presque atteint Anne Sexton (née le 9 novembre 1928), à un mois près, quand elle s’est donné la mort le 4 octobre 1974. Pour des raisons indépendantes de notre volonté, à Æncrages & Co, Claire Perrin et moi, le volume n’a pas pu paraître chez Æncrages & Co comme prévu, mais la bonne nouvelle fut que grâce à l’entremise de la poète Valérie Rouzeau (traductrice de Sylvia Plath), j’ai pu signer un contrat avec la prestigieuse maison féministe les Éditions des Femmes-Antoinette Fouque pour poursuivre mon travail.

Ainsi, un volume comprenant la traduction française des quatre premiers recueils d’Anne Sexton (sur onze) a paru en janvier 2022 aux éditions des femmes-Antoinette Fouque (avec l’aide du CNL). Le reste suivra, puisque je continue et continuerai à traduire le travail d’Anne Sexton, pour mon plus grand bonheur : cela constitue l’un de mes choix de vie les plus importants.

Je traduis actuellement le cinquième recueil, Transformations, avec le soutien d’une bourse de traduction du Centre National du Livre.

Il est possible de m’entendre lire à voix haute le poème « La mort de Sylvia», qu’Anne Sexton a dédié à Sylvia Plath, sur Soundcloud. Sur l’invitation de la revue Muscle, j’ai lu, en mars 2020, le poème « 45 rue de la Miséricorde », pour leur chaîne YouTube. Sur l’invitation du collectif anglais Translators Aloud (« traducteurs à haute voix »), j’ai lu, en août 2021, pour leur chaîne YouTube, les poèmes « You, Doctor Martin », et « Her Kind », en anglais et en français : Sabine Huynh reads her French translations of the poems of Anne Sexton (Éditions des Femmes, 2022)

Sur l’invitation de la revue Catastrophes, j’ai écrit un long texte concernant ce travail de traduction : « Et tout cela n’est que métaphore ».

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