Sœur(s), par Philippe Aigrain

Sœur(s), premier roman de Philippe Aigrain (éditions publie.net, 2020), est un bien drôle de livre, et je dis drôle avec le sens de singulier, d’étrange et de surprenant. En effet, ce texte intrigue, à la fois par sa polyphonie très bien ficelée, et l’histoire qu’il déploie sous les signes de l’intertextualité, du mystère et de la sensualité.

Ce récit déroutant de regards croisés (mais qui au juste regarde, qui est regardé ?), qui prend d’abord des airs d’histoire d’usurpation d’identité, s’ouvre avec apparemment peu de personnages, et qui plus est génériques, puisqu’ils sont désignés par les pronoms personnels lui, eux et elle. Mais le générique ne masque-t-il pas le multiple ? Lui a reçu un mail d’une femme qui prétend avoir besoin de lui et être sa sœur. Or, il n’a pas de sœur, et il en a toujours voulu une, pour des raisons assez troubles qui semblent toucher à une certaine fascination pour l’inceste. Puis la trame se resserre en même temps que les liens entre les différents personnages, et l’histoire — ou plutôt les histoires de chacun chacune — se précise et se complique, gravitant autour d’elle, Agathe de son prénom, une femme « ébahie », sans mémoire ni passé, en elle-même « comme dans un pays étranger » (l’écriture de Philippe Aigrain est belle), et en quête constante de sœurs, ainsi que d’âmes sœurs, qu’elle perd aussi rapidement qu’elle les trouve.

Mais il y a aussi Thérèse, la mystérieuse voisine d’Agathe, qui porte le même nom de famille que lui, il le découvre après l’avoir suivie. Eux, ceux qui surveillent et traquent au nom de la sécurité, de la justice et de la lutte anti-terroriste, partent sur ses traces à elle car ils la soupçonnent de faire partie d’un réseau d’« ébahies », des « vraies fausses femmes » à la « vraie fausse identité », qui disparaissent, qui sont impliquées dans des milliers de suicides récents d’hommes, dont les rencontres et les langues sont « secrètes », et qui fomentent quelque chose menaçant peut-être « l’ordre républicain ». Des femmes qui se multiplient et se répètent, échappant au temps et au contrôle. Elles paraissent identiques, mais chacune de leur vie compte.

Les histoires, prises dans l’étau du monde de la surveillance, prennent de plus en plus de personnages en filature (Amélie, sa mère, Estelle, Diego…), et finissent par tourner au drame, avec bavures policières à la clef. J’avoue que je n’ai pas toujours tout compris de leurs sombres complexités, surtout quand je lisais les parties où eux ils parlaient, dans leur langue dure et froide, de bois parfois, mais surtout de technologies de l’informatique et du numérique, langue que j’ai trouvée glaçante, tout comme m’a mise mal à l’aise, entre autres choses, le fait qu’il existe un système générant des faux noms (« Fake Name Generator »). Au cœur de ce texte se trouvent des choses inexplicables et indéfinissables, très éloignées de nos vies et qui pourtant les perturbent et les font trembler, par la violence de leur absurdité.

Sœur(s) est un livre orwellien, ample et difficile à cerner, à la fois beau et affolant, dans lequel l’amour brille par son absence, et, pour reprendre une formule de son auteur, « l’amour se moque de la justice », car il ne se laisse ni pister ni enfermer, tout comme la langue qui le porte, à la fois nerveuse et savoureuse, qui fait appel entre autres sœurs et frères d’écriture, à Anna Akhmatova, Paul Auster, Siri Hustvedt et Pierre Bergounioux.

Bref, je suis sortie médusée de ce captivant objet narratif expérimental qu’est Sœur(s), et pourtant je ne suis pas particulièrement fan de romans dystopiques.

(Sabine Huynh, Tel Aviv, 25/11/2020)

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Je partage aussi mes pensées sur des livres que j’ai lus ici.

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