Et je suis sur la terre, par Sabine Dewulf

« Plus d’une nuit ce rêve » sont les mots qui ouvrent Et je suis sur la terre, de Sabine Dewulf (éditions L’herbe qui tremble, 2020) : rêve récurrent, ou rêve contenant toutes les nuits ? Où allons-nous quand nous sommes emportés par le sommeil, nuit après nuit ? Vers quels lieux revenons-nous sans cesse en les reconnaissant tout en étant incapables de les nommer ? Nos rêves sont hantés par ce qui ne porte pas de nom. Chaque être est suivi par son ombre d’innommés, obscure, opaque, « une barque alourdie de fantômes », comme l’écrit Dewulf. « Quelle ombre de toi s’est nouée à mes plis » ?, demande la poète, qui s’adresse à la fois à sa mère et à son pas encore tout à fait petit frère, fauché à l’âge de cinq mois, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. La dédicace, « À Denis (5 juillet 1975 – 28 décembre 1975) », coupe le souffle. Mère et frère aux yeux « aveugles », tant « la blessure initiale » en a « scellé » les paupières. Ce qui meurt près de nous éteint aussi quelque chose en nous. Heureusement, quelque chose d’autre se met en branle, car ceux que nous avons aimés se gravent dans les synapses de notre mémoire et font que nous sommes forts d’un savoir dont nous ignorons l’origine. Ce qui est hors d’atteinte peut rester indélébile, dans « l’ombre musicienne », et resurgir dans nos rêves. Devenu superstitieuse, l’endeuillée va chercher des signes, jusque dans les songes, pour surmonter son impuissance face à ce qu’elle perçoit comme cruel et injuste. Nous ne pouvons pas vivre sans espoir, sans un horizon de possibles, sans « une charpente neuve sur la cime », sans « un peut-être très doux » : « Il suffirait d’un signe // un visage venu d’outre-nuit / hors du vertige l’âme s’accroche // un à un les gestes se refont ».

La première partie de Et je suis sur la terre, intitulée « Sous la langue récit », s’ouvre sur une aquarelle de Caroline François-Rubino, aquarelle qui, parce qu’elle est paysage contenant d’autres paysages, me rappelle les fenêtres peintes par Magritte : un rideau de ciel orageux tiré révèle ce qui ressemble à des monts, des cimes d’arbres, la surface miroitante d’un lac. L’œil-image de la peintre transporte et invite à rejoindre cet ailleurs où la lumière continue à rayonner, ce lieu que la lumière donne à décrire. La peintre sait que derrière les ombres la lumière continue d’œuvrer. Mais cet endroit est encore bien loin et pour y arriver, il faudra traverser la terre désolée du « souffle inversé », du corps immobile, du « berceau de pierre », de la « couture de silence » et de « nos langues glacées ». Le silence colmate la plaie vive, mais celle-ci continue à saigner, à ruisseler sur chaque mot prononcé « le dos tourné aux phrases ».

Les aquarelles de Caroline François-Rubino sont des peintures méditatives, pensives. L’être pensif est absorbé par ses réflexions et plongé dans un miroir où refont surface des souvenirs enfouis. Comme un troisième œil, ces peintures donnent à voir et à penser, et nous invitent à interroger ce qui est vu : elles sont dans une relation dialogique avec le réel et permettent d’ouvrir et d’éclairer le texte qu’elles accompagnent en proposant dans ses silences leurs formes frissonnantes qui se précisent en émergeant du brouillard, comme une voix qui s’affirme. Ainsi, elles nous enjoignent, tel le philosophe Marc Aurèle dans ses Méditations, à garder les yeux ouverts face au temps qui passe, et à être pleinement présents dans nos vies, ouverts à la possibilité que quelque chose de merveilleux (et pas seulement de terrible) peut arriver à tout moment. Un troisième œil apparaît aussi dans les poèmes de Et je suis sur la terre, et comme sa désignation hébraïque le rappelle, il est aussi bien œil que source, qui abreuve et enrichit. Cela, Sabine Dewulf le sait, elle qui écrit « Ayin / œil et source fondus // implose toute chose / ni dedans ni autour ». La poète n’aurait pas pu trouver d’œuvres plus justes que celles de Caroline François-Rubino pour s’accorder aux poèmes de résilience de son livre Et je suis sur la terre.

Caroline François-Rubino, aquarelle pour Et je suis sur la terre de Sabine Dewulf.

Les très belles formules « sous la langue récit » et « ta langue de lin » employées par Sabine Dewulf me rappellent d’une part ces mots qu’Yves Bonnefoy avait prononcés dans sa Leçon inaugurale (1981) : « Tout poème recèle en sa profondeur un récit », et d’autre part cette phrase de Virginia Woolf : « There is a pattern hid behind the cotton wool » (Moments of Being), « il y a un motif caché sous le coton » ; un motif qui relierait tous les êtres humains entre eux, au sein d’une tapisserie-monde, une œuvre d’art dont nous sommes les mots et la musique. Quels motif, récit et récif attendent d’être dits sous le tissu de lin de la langue de Et je suis sur la terre ? « Langue de lin », « ce linceul en attente », langue de « linceul », langue de l’un-seul. Que nous aurait dit le petit frère « tout-petit papillon » s’il avait survécu au mal qui l’a emporté ?

Les poèmes de cette partie intitulée « Sous la langue récit » s’adressent à « tu ». « Tu » est deux, « tu » est celles qui ont perdu : la mère son bébé, la sœur son petit frère. La mère est la « presque folle » qui « sur l’horizon trébuche », l’« allongée sur la terre », son bébé en-dessous. La sœur quant à elle tente de ne pas tomber du navire de son enfance soudain « déboisée », tout en sachant désormais que l’on peut mourir à tout moment, que toute vie a des limites, des frontières, gardées par la mort. Elle choisit instinctivement de se cramponner au « vert » qui « a la franchise / de l’enfance et du soir ensemble réveillés ». Toutes deux sont comme des arbres malmenés, frappés par la foudre, fendus, dénudés par le feu, avant d’être submergés par une crue, de larmes, de « pensées liguées contre le sang », de souvenirs, de questions sans réponses, de culpabilité aussi : « L’orage traîne un bruit de chaînes ».

La fillette se trouve trop tôt confrontée à la question de vivre avec la transformation radicale que la mort impose. Comment se refamiliariser avec le monde, retrouver ses repères ? Mais elle n’a pas peur, l’épreuve semble lui avoir conféré une certaine lucidité face au monde, dont elle s’est résolue à absorber les sons et les couleurs avec plus d’ardeur. Et contrairement à sa mère, dont le regard est resté rivé sur l’absence, elle a ouvert ses yeux sur ce qui était présent, pour l’amplifier et reboiser la forêt dévastée de l’enfance. Les derniers mots du dernier poème du livre sont : « dans l’aube de présence » – la fillette regarde ce qui est sur terre, y compris elle-même, elle s’ancre/s’encre, et la présence renforcée du vivant éclaire le paysage, soulève le voile d’ombres, le linceul, qui était sur le point de l’avaler.

Ainsi, après les hurlements (« soudain la maison hurle / une pleureuse aux bras vides / arpente l’espace orphelin », « parfois le non s’échappe des murs »), le silence, qui est retombé comme une chape sur la mère, aiguise l’oreille de la fille, et les sons auxquels jusque-là elle ne faisait peut-être plus ou pas assez attention se révèlent plus significatifs que jamais. Une mélodie émerge peu à peu de la cacophonie des pensées mortifères. Ne plus chercher à comprendre l’inexplicable, à saisir l’insaisissable. L’univers restera toujours bien plus vaste que notre abilité à l’appréhender, mais « l’ouïe plus vaste que l’oubli » nous maintient dans le présent : celui des arbres, du printemps, de la forêt, de l’eau, des champs, du ciel, des oiseaux qui sont « alcool de la douceur », de la lumière, qui redonne à la petite fille le visage qu’elle a égaré après que le petit frère ait perdu le sien, avalé par le noir des yeux fermés de la mère. « La lumière m’envisage », écrit Sabine Dewulf dans la deuxième partie de Et je suis sur la terre, qui porte le nom du recueil. La lumière franche de l’été, enfin, face à l’enfer.

Malgré le deuil des humains, la nature persiste à poursuivre ses cycles de vie, à tendre les branches et les tiges vers la lumière, son optimisme reste imbattable : la vitalité de l’arbre, son optimisme intrinsèque, ses printemps sans cesse recommencés, la sève qui monte jusqu’à ses bourgeons, son insistance à rester en vie malgré les hivers pétrifiants, à offrir année après année des fleurs… tout comme le poème-saxifrage se fraie un chemin à travers le silence des pierres pour éclore – il s’agit d’optimisme tellurique, originaire de temps immémoriaux. La ténacité sinueuse des branches symbolise l’indestructible instinct de vie qui nous anime. « Maintenant m’adosser à la terre // laisser le poids glisser / s’élever sève rauque // confiance à l’arbre / le saint axe gardien ».  

Et avec la vie qui revient, la voix perdue, étouffée (possédée par le hurlement et la plainte de la mère) de la fillette devenue poète, revient également. Dans cette deuxième partie du recueil, « je » s’adresse au petit frère mort, en tentant de délester sa voix de « la plainte d’une autre », qui l’avait égarée « si loin » : « Tout-petit papillon qui vibras sans avoir / eu le temps de te faire mon frère / je te regarde / pour la deuxième fois », « Petit frère je te parle / pour la première fois » – la réappropriation de la voix passe par celle des motifs du récit, qui n’est plus récif (sur lequel la voix ne se brise plus). « Aujourd’hui j’entreprends de broder / de signes ton silence » : alors que la mère égarée avait « langue de lin », de « linceul » muet, la fille « rompt le contrat avec l’enfer » et crée le motif qui les reliera enfin.

La voix était plainte, la voix était larmes, la langue était linceul, puis « l’encre est tissu » et la nouvelle voix, « sève rauque », s’élève de la terre, des racines de l’arbre, pour éclore dans la gorge de la fillette qui tire la langue, pour défier la mort, mais aussi pour extraire cette langue engourdie de sa bouche et se défaire du récit délétère qui la paralysait : « Quelle fille se dresse / sur ma langue tirée » – une fille-arbre.

Le livre se clôt sur la « conscience pas à pas » de « ne pas pouvoir tout dire », « ne pas poser le dire », « n’avoir fait que courir à côté », et c’est parce qu’elle énonce aussi clairement que poésie et indicible vont ensemble que nous savons que Sabine Dewulf, dont Et je suis sur la terre est le premier recueil, est une poète qui n’a pas fini de nous émouvoir.

(Sabine Huynh, Tel Aviv, 04/04/2020)

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