Histoires brèves vraiment rêvées / Truly Dreamed Short Stories

Courts textes déjà publiés ou inédits, sortis de mon tiroir et dépoussiérés, qui relatent tous de vrais rêves.

Short texts already published or as yet unpublished, taken out of my drawer and dusted off, all about real dreams.

C’est pendant cette période que des images, des sensations, des rêves me sont parvenus, d’abord indistincts puis plus limpides, si limpides qu’ils en sont devenus douloureux. Au quinzième jour, les images se sont précisées. Comme j’avais la fièvre je n’ai pas réussi à les chasser.

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile. Gallimard, 2014.

The logic of dreams is superior to the one we exercise while awake. In dreams the mind at last finds its courage: it dares what we do not dare. It also creates: from nightmares to fantastic calculations… and it perceives reality beyond our fuzzy interpretations. In dreams we swim and fly and we are not surprised.

Etel Adnan, Journey to Mount Tamalpais. 1986.
Installation « Mondes miniatures » de Christine Delbecq (Médiathèque Médialude, St-Apollinaire, 2014).

Le canoë bleu

Tu étais assise dans un canoë bleu ciel qui flottait dans les airs. Je dus monter sur une botte de paille posée sur un banc et me dresser sur la pointe des pieds pour attrapper du bout des doigts l’appareil-photo rose que tu me tendais ; ça tanguait. Ensuite il me fallut tourner plusieurs fois autour du canoë pour trouver le meilleur angle pour la prise de vue. Étrangement, le soleil couchant était toujours dans ton dos, te plongeant dans un contre-jour irréparable. Alors je pris des clichés d’ombres de femme sans sourire, d’ombres de coque sans couleur, avant de te voir partir, comme un astronaute dans une navette spatiale, sans savoir si tu reviendrais un jour de pluie ou un soir d’orage. J’avais froid et faim, j’entrai dans une cafétéria que j’avais repérée. Le serveur m’expliqua qu’il était sur le point de fermer, mais que si je voulais juste une boisson il me la servirait une fois qu’il aurait fini d’aider sa fille avec ses devoirs. J’acquiesçai et m’installai derrière une mince table en formica beige qui sentait la javel. Il s’écoula au moins trois quarts d’heure durant lesquels j’avais de plus en plus faim et soif. L’homme tranchait des citrons, sûrement pour le lendemain, tout en répondant aux questions que sa fille lui posait. Ils se parlaient dans une langue qui ressemblait au français et à l’italien, mais paraissait un peu slave aussi. Pourtant, l’homme avait l’air mexicain. De là où j’étais assise, je ne pouvais voir la petite fille, cachée par la paroi d’un box. À un moment, l’homme leva la main pour dégager une mèche de cheveux qui lui tombait sur le front et je vis à travers son poignet, qu’il avait en verre, ou en plexiglas. Je réalisai alors que son bras droit n’était pas son vrai bras et que sous ce qui m’apparaissait comme un gros gant de jardinier de couleur brique, il n’y avait pas de main. Je ne sais pas pourquoi mais je me sentis trahie, trompée par la marchandise, je perdis patience et j’exigeai qu’il me serve immédiatement un thé bien chaud avec, pourquoi pas, une de ces tranches de citron qui s’empilaient autour de la planche à découper. Il s’exécuta en me jetant un regard mauvais. Pour l’amadouer, je lui proposai de regarder ensemble les photos du canoë bleu et de mon amie Émilie. Il s’assit à mes côtés et je fis défiler les petites images baignées de crépuscule. Il était difficile maintenant de savoir si c’était bien un canoë, s’il était dans les airs, où était Émilie. Les arbres dans l’arrière-plan s’étaient avancés et enserraient tout. J’aurais aimé que la petite fille vienne voir aussi, peut-être réussirait-elle à y mettre un peu de couleur, mais je n’osai pas le demander à son père qui manifestement était encore de mauvais poil, et je ne connaissais pas son prénom pour pouvoir l’appeler à nous. Je payai, remerciai, saluai et disparus dans la nuit. Plus tard, je me réveillai dans mon lit et sus le prénom de la petite fille : elle s’appelait Orlane.

(Sabine Huynh. Texte écrit le 8 mars 2011, mis en ligne le 3 avril 2020.)

L’arène de la critique

Cette fois-ci l’ascenseur ne file pas à l’horizontale comme à l’accoutumée, mais vers le bas, à toute vitesse, comme s’il tombait. Nous ne voyageons pas dans le temps mais vers la lumière du soleil. Aujourd’hui, j’ai décidé de t’emmener au cinéma. Tu n’y es jamais allé, au théâtre non plus d’ailleurs. Je t’explique que dans certaines salles de cinéma, les sièges sont rouges et aussi confortables qu’au théâtre. Nous y sommes. Il faut faire tout le tour pour trouver des places assises. Nous tournons et tournons sans fin, autour d’immenses disques épais de pierre blanche, la pierre blanche de Jérusalem qui reflète le soleil et nous aveugle. Ces disques ressemblent à des fromages de chèvre géants et servent de plateformes sur lesquelles les spectateurs sont assis. Un disque en cache un autre, ils sont disposés les uns au-dessus des autres et un petit escalier les relie. Nous montons en spirale, comme si nous étions à l’intérieur d’une coquille d’escargot géante. Je suis aussi étonnée que toi de constater qu’il n’y a pas de siège, que les gens sont assis à même la pierre. Toujours pas de place libre, il nous faut continuer à monter en tournant, comme si nous étions en voiture dans un parking souterrain. Nous débouchons sur la dernière plateforme. Le spectacle va commencer. Je ne puis dire si ce sera un film ou une représentation théâtrale. La lumière est violente. Elle émane du centre du disque, qui semble vide, alors que des personnes aux bras chargés y courent. Elles sont happées par la lumière et disparaissent. Il n’y a pas d’autre solution que de nous asseoir là où nous nous trouvons. Les personnes qui courent vers la lumière sont des artistes qui portent leurs œuvres à bout de bras. Je comprends que le spectacle consiste à les regarder se faire dévorer par la critique. Homo homini lupus. Les artistes se jettent éperdument dans l’arène de la critique, un sourire niais ou suffisant les devançant. Une jeune femme aux boucles blondes trébuche sur mon pied droit et sa sculpture lui échappe. Rouge et en sueur, elle ramasse le cou aussi mince qu’une tige, tandis que la tête roule. Avec adresse, elle se penche et enfile le cou dans la tête, comme si elle jouait au bilboquet. Elle retourne là d’où elle venait en courant, sûrement pour recoller la tête. Je suis navrée et j’essaie de rentrer mon long pied mais celui-ci, curieux et farceur, n’en fait qu’à sa tête et rue. À moins qu’il ne tente de sauver autant d’artistes qu’il peut… Ton visage affiche une expression d’épouvante. Je crois que tu as peur que je te donne en pâture, vu que c’est moi qui t’ai créé.

(Sabine Huynh. Texte écrit le 16 février 2011, mis en ligne le 16 mars 2020.)

La collection

Bombés dans la nuit noire, les balcons en fer forgé rouge donnaient l’impression que la maison allait s’envoler d’un moment à l’autre. Des cailloux se précipitaient sous nos pas. À part ces balcons travaillés, le reste de la construction n’était qu’inspiration, lutte et découragement : des pans de murs en briques, d’autres en bois, et à certains endroits, des bâches grises ou vert sombre. Nous frappames à la porte, qui était entrebâillée, et attendimes, mais personne ne vint. Pas un bruit n’émanait de l’intérieur. Nous poussames la porte et montames les escaliers. Au premier étage, la lumière diffusée par une petite lampe qui se trouvait dans l’une des pièces aimanta nos pas. Il s’agissait d’une vaste chambre à coucher. Le lit était entouré de tables basses vitrées qui regorgeaient d’objets de petite taille. Y gisaient des lames à raser, des peignes en écaille et en corne, des accessoires pour cheveux, des poudriers, des brosses à dents aux poils jaunis, des blaireaux… Je dénombrai huit tables en tout. « C’est ma collection », dit une voix d’homme qui nous fit sursauter, « je collectionne des reliques ». Devant notre mine ahurie, il ajouta rapidement : « Des accessoires de toilette… d’antan ».

L’homme se présenta sous le nom de Karl. Il nous raconta dans un hébreu approximatif que lui et sa femme Alwine vivaient là avec leurs fils Ingvar. Ils étaient d’origine suédoise et s’étaient rencontrés dans un kibboutz du nord du pays. Ils avaient décidé de rester en Israël à la naissance d’Ingvar, qui venait de célébrer ses cinq ans. Ils s’étaient construit cette maison à l’orée du désert. Personne ne les avait jamais embêtés. Leur demeure accueillait parfois des phalènes égarés et fourbus comme nous, qui couchaient dans cette chambre même. C’était la chambre de la collection.

Quand il apprit que mon compagnon parlait le suédois (celui-ci avait suivi une petite amie à Stockholm et y était resté amoureux deux ans), Karl passa à sa langue maternelle et à mon grand regret je ne pus comprendre le reste de leur conversation, qui consistait d’ailleurs plus en un monologue de Karl. Elle devait tourner autour de la collection, puisqu’il ne cessait de montrer les tables du doigt. Mon compagnon se contentait d’acquiescer ou de hocher la tête, ou de prendre l’air ravi ou étonné. Karl paraissait sombre et concentré.

Au moment où je m’assis sur le rebord du lit en me disant que je mourais de sommeil et d’envie de me reposer, un petit bout d’homme surgit en courant dans la pièce ; un sourire charmeur éclairait son visage : Ingvar, le fils de Karl et d’Alwine. Il se précipita vers le lit et s’en servit comme trampoline en riant et en poussant des cris excités, puis il se hissa sur l’une des tables, y dansa, s’y allongea, colla son nez sur la vitre, avant de s’amuser à sauter d’une table à l’autre. Miraculeusement, le verre résistait à ses assauts, il devait être particulièrement épais. Son père ne réagissait pas. Il continuait à s’entretenir fébrilement avec mon compagnon comme si de rien n’était.

Ensuite, ce fut au tour de la mère de pointer son nez dans la chambre. Deux longues tresses blondes et un serre-tête bleu ciel encadraient son visage aux joues rouges et rebondies. Dans sa longue robe à fleurs de paysanne, elle ressemblait à une publicité suisse pour produits laitiers. Elle nous salua gentiment en hébreu puis se tourna vers son mari pour lui dire quelque chose en suédois, sur un ton sec. Il parut ennuyé et balaya nerveusement les tables du regard. Je compris qu’elle voulait qu’il nous laissât dormir quand elle tamisa la lumière de la lampe. Tous trois sortirent rapidement. Karl nous souhaita bonne nuit et Alwine promit de nous livrer un petit déjeuner suédois typique le lendemain à sept heures et demie.            

Mon compagnon m’expliqua qu’un petit déjeuner de ce genre contenait entre autres du saumon mariné à l’aneth. Où pouvaient-ils trouver du saumon frais ? Mystère. Je demandai qu’il me fît part de sa conversation avec Karl. Il haussa les épaules et répondit qu’il n’avait pas sûrement tout compris, mais qu’à son avis Karl essayait de revendre sa collection à tous ceux qui passaient par là, car d’après lui, elle était ensorcelée. Il avait soi-disant remarqué que les objets se multipliaient sous les vitres. Cela faisait deux ans qu’il n’en avait plus ajoutés et qu’il avait scellé le verre, pour en avoir le cœur net. Or, chaque mois un nouvel objet apparaissait parmi les autres. Parfois c’était l’une des tables, celle des peignes par exemple, qui voyait son contenu s’accroître d’un article par mois, pendant trois ou quatre mois d’affilée. Karl disait compter les objets, en tenir une liste détaillée, et selon lui, plus de deux cents objets avaient ainsi été ajoutés à la collection, sans que lui et sa femme n’aient su comment. Mais mon compagnon conclut qu’il avait peut-être mal compris les propos confus de Karl. Nous nous couchames et nous serrames l’un contre l’autre sous des draps trop fins qui sentaient les cendres froides et la poussière humide.

(Sabine Huynh. Texte écrit le 23 mars 2008, mis en ligne le 16 mars 2020.)

Le crime du Petit

On sonne une deuxième fois à la porte, plus longuement cette fois-ci. J’entends bouger dans la pièce d’à côté. Ce sont les trois petits frères qui émergent de leurs songes. Il n’est même pas cinq heures et demie du matin. L’énervante sonnerie retentit à nouveau. Je suis sûre qu’ils sont là pour le Petit. Je le sais, je le sens. Il avait juré qu’il y entrerait, dans cette piscine, de nuit s’il le fallait. Il avait ajouté en rigolant que la nuit tous les chats sont gris et tous les noirs invisibles. J’avais tenté de le raisonner en lui disant que lorsque le Père reviendra, il suffira qu’on aille se plaindre ensemble au directeur de la piscine, pour que le gardien soit viré. Il a rétorqué avec un air de défi que le Père ne reviendra jamais. Je me suis retenue pour ne pas le gifler.

Je l’ai entendu sortir vers une heure du matin et revenir deux heures après. À peine six ans et déjà si têtu. Un pigeon roucoule faiblement sur le balcon de la cuisine, tellement ridicule vu les circonstances, à moins qu’il ne soit en train de nous vendre. La porte de ma chambre s’ouvre. Ils entrent. Le Petit grimace. Il a les yeux encore collés de sommeil. Le Grand m’interroge du regard, les sourcils froncés. La masse crépue de ses cheveux est rassemblée sur un côté. Je ne peux m’empêcher de sourire.

Je me redresse et pose le plat de ma main droite sur la couverture, pour les inviter à me rejoindre sur le lit, ce qu’ils font. On assène de grands coups contre la porte d’entrée. Des voix d’hommes enragés aboient. Le Grand me demande pourquoi je ne vais pas ouvrir. Il insiste : « C’est peut-être le Père qui est revenu, il a peut-être perdu ses clefs… » Je secoue tristement la tête. Il comprend que quelque chose de grave est en train de se passer. L’agression de la sonnerie accusatrice résonne encore une fois. Le Grand m’assure que ce n’est pas lui, qu’il n’a rien fait cette fois. Je sais. Le Petit bredouille d’une voix pâteuse une histoire de piscine, de gardien de nuit : « … pas fait exprès… pouvais pas savoir… me souviens pas très bien… nous aussi on a le droit… » C’est bien ce qu’il me semblait. Il veut retourner se coucher. Le Grand le saisit par les épaules, il exige des explications. Le Petit répond qu’il voulait juste crever toutes les bouées. Il porte rêveusement son pouce à ses lèvres. Le Grand le lâche.

J’entends des bruits de pas sous la fenêtre. J’intime aux frères de se taire. Les hommes ont fait le tour de l’immeuble. Nous habitons au rez-de-chaussée. J’aperçois des têtes coiffées de casquettes à travers le rideau qui remue doucement. Pas de chance, la fenêtre coulissante est entrouverte. J’ai dû ouvrir pendant la nuit, à cause de la chaleur. Des doigts pâles et squelettiques aux ongles crasseux soulèvent le rideau de coton. D’un accord tacite, nous nous tournons vite vers le mur, pour qu’ils ne voient pas nos visages. La tête baissée, les mains jointes, nous faisons semblant de prier. Une voix nasillarde débite des paroles sèches dans une langue de haine que nous refusons de comprendre. Nous restons figés, muets. La voix éructe : « Putain de schwoogies ! Sales pieds roses de merde ! » Leurs pas s’éloignent rapidement vers le parking.

Nous courons à la chambre de la Mère. Elle n’y est plus, le Tout-Petit non plus. L’atelier. La pièce blanche baigne de lumière crue, je dois plisser les yeux pour distinguer les traits de la Mère dans le contre-jour. Elle a déjà revêtu sa blouse de travail. Trépignant d’impatience, elle exécute des révérences devant la besogne empilée qui rend le plateau sur tréteaux dangereusement bancal. Elle s’empare des ciseaux dégoulinants des couleurs du soleil levant. Comme tous les matins depuis que le Père est parti, c’est moi qui me charge de préparer le petit déjeuner des petits, pendant qu’elle s’oublie dans ses patrons et bouts de tissu. Heureusement qu’elle coud bien, sinon on n’aurait rien à se mettre sous la dent.

Le Tout-Petit bâille aussi haut que le lui permettent ses quatre-vingt-quinze centimètres. Il nous salue avec un retentissant « Everybody alright ? » qui me fait sursauter. Je ne m’habituerai jamais à son accent traînant de la Caroline du Sud. Incroyable qu’il ait gardé ça d’un père qui nous a désertés alors qu’il n’avait qu’un an et demi, il y a un tout juste un an. Je suis injuste, le Père ne nous a pas désertés. Il n’avait pas le choix, il a été affecté à une unité de combat de l’armée de terre américaine, au Viêt Nam. La Mère a dit que c’est parce qu’il était noir. On n’a reçu que deux lettres. Dans la première, il se vantait d’être l’un des plus vieux sous les bananiers, à vingt-neuf ans. Dans la deuxième, beaucoup plus courte, il me suppliait de bien prendre soin des petits et de la Mère. Il ne savait pas que je n’ai fait que ça depuis qu’il a été mobilisé, parce qu’après avoir pleuré pendant deux semaines, la Mère est redevenue une enfant. À part la couture, elle ne peut plus rien faire toute seule.

Le Petit est déjà un délinquant, à six ans. Le Grand se contrôle parce qu’il voit bien que c’est difficile pour moi. Il essaie de me seconder, de jouer au chef de famille, à huit ans. Dieu sait ce que le destin réserve au Tout-Petit. Il grimpe sur une chaise et me tend ses joues rebondies en souriant de toutes ses dix-huit dents. Il attend les baisers rituels du matin, que je lui prodigue de bon cœur. Je rajoute quelques chatouilles, pour le faire glousser. Il sent l’amande et la sueur. Il me souhaite un joyeux anniversaire. J’avais oublié. J’ai dix ans aujourd’hui. Il promet qu’il me fera un beau dessin avec des fleurs et des abeilles autour, comme j’aime. Mon Tout-Petit.

Sur le parking, à côté d’un pick-up dont le pare-brise lance des éclairs de couteau avide, un groupe d’individus vêtus de salopettes en denim transperce nos fenêtres de leurs regards vindicatifs. Ils veulent la peau du Petit. Même si je regrette son acte, sans vraiment savoir ce qu’il a fait exactement,  je le protégerai jusqu’au bout de mes forces. Aurait-il blessé le gardien de nuit de la piscine, ou pire ? Peu importe. Dans tous les cas, la Mère ne doit pas être mise au courant. Elle lisse et coupe, lisse et coupe, tout en chantonnant doucement, très loin de nous. Ses belles mains chocolat contrastent sur le patron vert. Son accent à elle vient de Philadelphie, donc on peut dire qu’elle n’a pas d’accent. Le Petit, le Grand et moi, nous parlons comme elle.

Le Tout-Petit, toujours debout sur sa chaise, les poings serrés dans les poches de son pyjama bleu ciel, fronce les sourcils de la même manière que le Grand. Comme moi, il a vu les traces rouge sombre sur le tissu blanc. Le Petit les a vues aussi. Il est secoué comme s’il avait reçu une décharge électrique. Il est tout à fait réveillé maintenant. Ses yeux s’écarquillent au souvenir du cauchemar de la nuit. La Mère ne s’est toujours aperçue de rien ; il faut dire qu’elle est très myope, ce qui ne l’empêche pas de couper le tissu avec précision, une question d’habitude sans doute. Soudain, elle pousse un cri : sa main a glissé et elle a entaillé le patron. Affolée, elle me réclame du ruban adhésif pour le réparer. Elle n’a qu’un seul patron pour ce modèle. Dehors, les cris des hommes retentissent de plus belle. Je me précipite dans ma chambre en me demandant si je saurai aussi me servir des ciseaux.

(Sabine Huynh. Texte écrit le 17 mai 2008, mis en ligne le 10 mars 2020.)

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