Parler peau

Parler peau
Poèmes de Sabine Huynh
Peintures de Philippe Agostini

Exergue de Philippe Rahmy-Wolff

éditions Æncrages & Co, collection Voix-de-Chants. Parution : novembre 2019.

« Nous avons des corps fragiles parce qu’immensément généreux, soutenus par un cœur immensément généreux, et c’est aussi cela qui nous rend forts, ce don total de nous ! »

« Rien, hormis la transformation du corps en langage. »

« Et mon corps se souvient de toutes ses blessures, fait l’inventaire de toutes ses peines, physiques et morales, pour les confier à l’océan […] je guéris. Je ne sais pas de quoi. Mais je guéris. Mon ombre se fait plus claire. Ma lumière aussi. »

PHILIPPE RAHMY-WOLFF (extrait de correspondance privée cité en exergue dans Parler peau)

La perte de la parole est peut-être le plus grand exil et la plus grande blessure de langue qui soient. Sabine Huynh le sait, elle a creusé la question dans Kvar lo (également publié chez Æncrages & Co.). Avec Parler peau, elle explore la possibilité de recoudre cette blessure grâce au pouvoir de la rencontre amoureuse, et de celui, qui en découle, de l’écriture. Dans l’inquiétude et l’aveuglement des débuts, deux êtres se rapprochent, mêlent leurs langues, et, avec la danse des corps qui se retrouvent, un langage de l’intime remue, frissonnant de joie, échappant à l’emprise du temps et de la mort. Désir et naissance d’une parole nouvelle, désir d’écriture, écriture du désir : ces textes poétiques brefs, loin d’une quelconque idéalisation romantique, bien ancrés dans le réel de la chair et du souffle, livrent avec pudeur la floraison passionnée d’un langage amoureux neuf, et une sémantique de la personne amoureuse dans son rapport à l’autre. Leur forme, celle de petits blocs de texte, suggère d’une part des îlots, de solitude, mais aussi des jardins où se poser, où se reposer – des lits où les signes de l’intimité convergent –, et d’autre part la volonté de figer les instants, de bâtir quelque chose de l’ordre de l’immuable, en se servant de la tension fertile née de la rencontre des corps. Il s’agit, avec les mots, de fixer les étreintes pour ne pas qu’elles se desserrent, pour empêcher que les caresses ne se volatilisent. On va du je au tu aux poèmes comme suspendus, des filets de voix saccadées déclinant au présent les mouvements enroulés de corps vulnérables et épanouis. Finalement, les blocs de texte rappellent la matérialité du langage et ce dont il est composé (graphèmes, morphèmes, phonèmes). Comme on voit et on entend les corps aimants, on voit et on entend les mots qui les évoquent. L’expression poétique est tangible, physique.

Les lettres de plomb qui ont servi à imprimer Parler peau à l’atelier des éditions Æncrages & Co.

Lire l’article du critique Alain Nicolas dans L’Humanité : Séquelles #12. Les « mots intacts » de Sabine Huynh – « « Parler peau » est ainsi une véritable linguistique du désir, où Sabine Huynh, arpentant les chemins les plus parcourus et donc les plus risqués de la thématique poétique, l’amour et la difficulté à dire, y trouve des sentiers nouveaux, et nous donne ce livre qui d’impose avec une émouvante autorité« 

Lire l’article du critique Richard Blin dans Le Matricule des Anges : « Avec une innocence ne reniant jamais ses prodiges, et telle une enchanteresse entrouvrant ses voiles, la langue incarnée du parler peau de Sabine Huynh donne à toucher la matière première de la création, fait entendre autrement « cette / fragilité absolue lorsque/ tout s’ouvre et reçoit dans/ l’amplitude amoureuse ». Une écriture naufragée de plénitude, à l’image de « l’extase éclose au bout des langues ».« 

Lire l’article de la critique littéraire Angèle Paoli dans la revue Terres de femmes : « Rarement poème d’amour, tout en saveur érotique, force et tendresse conjuguées à l’envi, n’a atteint semblable splendeur. Magnifique.« 

Lire mon entretien avec le critique littéraire Johan Faerber dans le magazine Diacritik du 4 mars 2020 : Sabine Huynh : « Pendant l’étreinte amoureuse, dire c’est faire. Nommer les choses en décuple l’intensité » (Parler peau)

Lire mon entretien avec la poète et critique littéraire Isabelle Lévesque dans la revue Terre à ciel du printemps 2020 : Parler peau – Entretien avec Sabine Huynh par Isabelle Lévesque

Visionner la chronique poétique de Delphine Chaume (Un Livre Un Jour) : « L’écriture poétique peut saisir sans enfermer »

Cela fait quelques semaines que je me promène un peu partout avec le
« Parler peau » de Sabine Huynh, paru aux éditions Æncrages & Co en octobre 2019. Partout, au risque d’en froisser la peau, justement : ce petit ouvrage, relié par une couture traditionnelle, qui contient les dessins colorés, parcheminés comme une peau, de Philippe Agostini, est d’une beauté toute humaine, si proche de ce que nous sommes. Tout nous invite, ici, à toucher l’épais papier couleur crème, à sentir sous les doigts le granulé de l’encre, à effleurer la surface plus lisse des dessins, à palper doucement une couverture qui laisse affleurer la couleur du peintre à travers un cercle découpé comme un immense pore…
Le titre (j’ai découvert depuis peu à quel point un titre parle déjà tout entier d’un ouvrage), le titre, donc, contient l’essentiel de ce livre : Sabine Huynh écrit depuis toute sa peau. Toutes sensations sont invitées, le froid comme la chaleur ou la brûlure, l’humide et la blessure…
Cet hymne à l’amour physique et sensoriel nous offre un art poétique de la relation intime entre deux partenaires aimantés l’un par l’autre. En ces temps de pessimisme, l’éloge et le chant sont de nature à nous réconcilier avec notre propre monde, extérieur comme intérieur. Parce que l’amour est ici « totalité », don complet de soi, de l’autre : « nous ne sommes presque plus seuls ».
Ce faisant, l’ouvrage me paraît receler une dimension plus profonde encore, en ce qu’il trace la matrice du lien spirituel à tout autre que nous : la peau est à la fois frontière et porte. Aucune relation vraie n’en fait l’économie. En lui redonnant noblesse, puissance et sensibilité, la poète retisse les liens universels qui rompent toute solitude, précisément. (Le corps se fait exploration de l’autre corps, qui est lui-même un monde dans le monde, ouvert au monde : « forêt », « pluie », « ville fardée de poussière », « les pléiades / de tes mains »…) Qui rompent ou, plutôt, qui montrent que la solitude est une fausse idée que nous nous fabriquons. Entre je et l’autre la limite fluctue, les souffles se partagent et « je » se fait « livre » où l’autre, le tout autre, peut écrire ce qu’il n’a jamais dit.
Je terminerai en précisant combien la langue est belle, elle qui se passe de ponctuation (hormis quelques tirets), qui rampe comme les doigts ou les lèvres dans l’inconnu se découvrant, et qui forme de petits carrés ou rectangles de textes par là même toujours abordables. Comme une langue de chair, ce langage se déploie, palpitant, en goûtant, testant, creusant, se faufilant entre les dénominations et même parfois les catégories grammaticales. Des noms se font alors verbes, la syntaxe s’assouplit et ondule, tour à tour englobante et ouvrante, « avec l’obstination / imperturbable des / montagnes qui grandissent / et de la force de vivre qui / sourd – du désir ».
Un livre fort et grand, qui s’emporte partout où nous avons besoin de nous ressourcer…

SABINE DEWULF, dans Le Miroir d’Or (02/02/2020)
Photo : Hélio Camacho
Une critique de Richard Blin, dans Le Matricule des Anges n°209, janvier 2020.

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